• Portrait de CélineUn mythe est détruit en lisant ce pamphlet, autant férocement raciste, antisémite et haineux que Bagatelles pour un massacre. Céline, dit-on, était anti-allemand, et jamais il n'a valorisé Hitler. C'était simplement un patriote français. Ah oui?

    Démonstration par des citations, tirées, donc, de L'école des cadavres (1938) :

    « Quel est le véritable ami du peuple ? Le Fascisme. Qui a le plus fait pour l’ouvrier ? L’U.R.S.S. ou Hitler ? C’est Hitler. Y a qu’à regarder sans merde rouge plein les yeux. Qui a fait le plus pour le petit commerçant ? C’est pas Thorez, c’est Hitler ! Qui nous préserve de la Guerre ? C’est Hitler ! Les communistes (juifs ou enjuivés), ne pensent qu’à nous envoyer à la bute, à nous faire crever en Croisades. Hitler est un bon éleveur de peuples, il est du côté de la Vie, il est soucieux de la vie des peuples, et même de la nôtre. C’est un Aryen... »

    Une autre ?

    « Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être si racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis c’est les Juifs et les francs-maçons. Que la guerre qui vient c’est la guerre des Juifs et des francs-maçons, que c’est pas du tout la nôtre. Que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race, qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto. Que c’est bien la dégringolade au dernier cran de dégueulasserie. »

    Une autre ?

    « Mais Doriot ! Mais Maurras ! Faudrait tout de même en rabattre ! de ces plastronnades ! Mais c’est Hitler qui vous a sauvés tous les deux de Staline et de ses bourreaux juifs ! Ni plus ! Ni moins ! C’est pas vos petites grimaces ! Vous lui devez une fière chandelle à Hitler ! Vous seriez déjà fusillés tous les deux (avec tous les Aryens qui causent) depuis belle lurette ! s’il avait pas l’atroce Hitler nettoyé l’Allemagne en 28 ! Y a de beaux jours que sans Hitler c’est les Juifs du Comintern qui feraient la loi par ici, les Prévôts, à Paris même, avec leurs tortionnaires mastards. Vous seriez servis ! Vous auriez plus beaucoup la chance d’installer sur les tréteaux ! Ingrats ! Non ! Certes ! Vous parleriez aux radis par les temps qui courent. Ça serait fini les grands airs, les poses plastiques terrifiantes. C’est grâce à Hitler que vous existez encore, que vous déconnez encore. Vous lui devez la vie. »

    Céline détestant Hitler ? Une posture a posteriori. Il en va de même pour d'autres histoires qu'il a tentées de faire gober après-guerre.

    Il n'a jamais écrit un article dans les journaux collaborateurs. C'est vrai, mais il leur adressait des lettres, qui étaient publiées.

    Il n'a jamais dénoncé quiconque. Pas à la Kommandatur, peut-être, mais dans ces lettres aux journaux, il y cite des gens. On peut supposer qu'il ne leur rendait pas la vie plus facile.


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  • CélineDonc, on l'a vu, Céline ne se reconnaît aucune culpabilité dans D'un Château l'autre. Pourquoi s'acharne-t-on sur lui alors? C'est qu'il fait la victime idéale. Voici son argumentation:

    Tous les autres, tous ceux de la collaboration, ont commis mille crimes et dit mille fois plus d'horreurs que lui sur les juifs. Seulement, lui, il a écrit. « N'écrivez jamais! » Les paroles s'envolent, les écrits restent. En le poussant en avant pour qu'il soit brûlé, les vrais coupables se dissimulent. L'autodafé les purifie et les innocente.

    Car ce qui est évident pour lui, c'est que ce ne sont pas seulement les résistants qui veulent sa peau. Les 1142 réfugiés à Sigmaringen et condamnés à morts, surtout, comptent sur lui pour qu'il paie pour eux. « Je sauvais tout le monde par Bagatelles! Les 1142 mandats!... comme j'ai sauvé de l'autre côté, Morand, Achile, Maurois, Montherland, Tartre... l'héros providentiel con!... moi!... moi!... moi!... »

    Lui : le bouc émissaire universel: pauvre moi, dit-il, pourquoi le monde entier me voue-t-il tant de haine alors que je n'ai voulu que son bien, que j'ai agi pour ça?

    Une posture qui rappelle assez celle de Rousseau à la fin de sa vie.


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  • Un bunker de la ligne MaginotDe quoi est accusé exactement Céline, si on se base sur D'un Château l'autre? Pourquoi divers groupuscules l'ont-ils condamné à mort, pourquoi passe-t-il des années en prison au Danemark?

    D'après lui, les autorités danoises ne lui posent qu'une question. « Reconnaissez-vous avoir vendu à l'Allemagne les plans de la ligne Maginot ? » Cette accusation est si grotesque que le lecteur doit l'acquitter d'emblée.

    Il ne parle évidemment presque jamais de ses trois pamphlets antisémites d'une grande violence, qui constituent, selon le vocabulaire d'aujourd'hui, des incitations à la haine raciale. Deux fois seulement il cite Bagatelles pour un massacre, (p. 213 -14 dans La Pléiade). Il ne parle pas non plus de sa fréquentation de l'occupant, de ses propos, de sa collaboration.

    Non, il est patriote, français d'abord, aimant le peuple, généreux, le bon docteur des petites gens, il ne fait pas payer ses consultations. C'est une victime.

    Mais les autres? Tous des voleurs, profiteurs, ingrats, traîtres. L'homme est mauvais. Voilà le postulat qui fonde aussi les régimes autoritaires: il faut le contraindre, le protéger contre lui-même et contre les plus futés et perfides : les autres, les différents, les étranges, les étrangers.


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  • Je n'avais jamais lu les pamphlets de Céline, cet auteur dont j'admire les romans. Il fallait s'y mettre un jour, pour compléter ma vision du problème Céline. C'est en effet une grande question, et finalement de toutes les époques : la responsabilité morale du créateur. En a-t-il une ? Doit-il être jugé sur les seuls critères de l'esthétique ? Faut-il séparer les œuvres et les idées ?

    Les réponses fluctuent d'après les périodes, entre la théorie de l'engagement et celle de l'art pour l'art. De nos jours, on a tendance à ne pas dissocier le contenu et la forme. Nous sommes dans une période idéologique. Y en a-t-il eu vraiment d'autres ?

    Bref, les pamphlets. Ils ne sont plus republiés, non qu'ils soient interdits, mais d'après la volonté de Lucette Destouches, femme de Céline et centenaire, qui s'oppose à leur reparution parce qu'ils ont fait, dit-elle, tellement de mal : à elle et à son mari! Étant donné l'âge de Lucette, les textes seront probablement bientôt en librairie. On les trouve déjà en quelques clics sur le net.

    C'est ainsi que j'ai obtenu Bagatelles pour un massacre. Le livre commence par une rencontre avec un ami juif de Céline, Léo Gutman (dont le modèle est René Gutman, personnage réel). Le narrateur, qui donne toutes les apparences d'être Céline lui-même, explique à Léo que seules les danseuses l'intéressent désormais. Il veut faire jouer un ballet, « La naissance d'une fée ». On lit ensuite le livret de ce premier ballet, puis d'un deuxième que Céline veut proposer pour l'exposition universelle de 1937. Tous deux sont refusés. A cause des Juifs, dit Céline (la majuscule est de lui). Vient ensuite un monologue intérieur ponctué par des rencontres avec deux personnages, Popaul (son modèle est l'artiste Gen Paul) et Gustin Sabayote, le cousin de Céline.

    Autant le dire tout de suite, ça devient vite insoutenable. Les Juifs sont responsables de tout ce qui va mal et insultés avec une férocité variée.

    Son délire et sa paranoïa provoquent deux sentiments alternés. Parfois on rit, tellement c'est énorme, comme devant un théâtre de guignol où on se retrouve devant de simples silhouettes sans contenu, et où l'intérêt est le plaisir du jeu, de la verve, la poursuite entre Guignol et le gendarme. Parce que dans son hystérie maladive, Céline trouve le ressort d'une inventivité, d'une créativité virtuose. Puis on retombe dans le référent, le réel, et on se sent avili par cette lecture, entraîné vers le bas, pris dans cette haine concentrée qui refuse de toutes ses forces la possibilité même qu'il y ait quelque chose de commun entre soi et d'autres, qui met toute son énergie à dresser des barrières et à nier les ressemblances, qui vise à la construction d'une altérité incommunicable.

    On voit rapidement que pour Céline le mot juif ne recouvre pas seulement sa définition, c'est-à-dire « qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire... qui appartient au peuple issu d'Abraham et dont l'histoire est relatée dans la Bible, qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus... qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse » selon le CNRTL. Le mot enfle tellement qu'il n'a plus de référent, ou fantasmé à l'extrême. Céline maudit sous ce terme tout ce qui le contrarie. Les critiques qui n'ont pas aimé son dernier livre, Mort à crédit. Les artistes qui réussissent (Cézanne, Modigliani, Picasso). Les écrivains comme Montaigne, Racine, Stendhal, Maupassant... Les élites. Les hommes politiques. Les journalistes. Les riches. Les communistes... Tout le monde, en fait, est juif, à part lui et ses amis.

    Bien que Céline revienne finalement toujours à son obsession, il a d'autres cibles. L'alcoolisme des Français. Les communistes. L'URSS (superbe description de Saint-Pétersbourg vers la fin du livre). Ou ses confrères écrivains.

    Il oppose le français « lycée » qu'ils parlent tous (un français de robots, dit-il, enjuivé, naturellement), et son style à lui, qui transmet et provoque l'émotion, un style lié à la vraie vie. Ce sont des oppositions classiques : l'école-la vraie vie, l'intellect-l'émotion. Le problème, assure-t-il, c'est que les critiques juifs des journaux juifs (tous les journaux, répète-t-il), pCélinerônent le français « lycée » et blackboulent ses livres parce qu'ils ne veulent pas que son émotion atteigne les lecteurs aryens et leur fasse sentir quelque chose qui les réveillerait de leur esclavage. D'autres attaques visent les livres traduits, notamment de l'anglais, ceux de Faulkner, Dos Passos, Lawrence, Huxley, Shaw, livres, dit-il évidemment, de juifs ou d'enjuivés, célébrés, couronnés par des prix, achetés par les lecteurs. Ce qui fait que les siens ne se vendent pas.

    Profondément dérangeant, Bagatelle pour un massacre permet en fait de mieux comprendre le fonctionnement de Céline, qui fut raciste toute sa vie. A ce moment de son existence (on est en 1937), il proclame un antisémitisme dont il ne s'excusera jamais. Plus tard, forcé par les circonstances de se taire sur le sujet, il va se fixer sur une autre cible : les Chinois.

    C'est qu'il croit aux races, et à la lutte entre elles. Il aurait trouvé ses idées chez Gobineau, dans L'Essai sur l'inégalité des races humaines, que je n'ai pas lu. Ce livre, d'après les encyclopédies, crée l'idée du mythe aryen. Mais les Aryens, la race la plus vitale, risqueraient pour Gobineau de se dissoudre dans le métissage. Le principe de vitalité s'étant ainsi affaibli jusqu'à mourir, la civilisation disparaîtra.

    Ces idées sont présentes chez Céline. Il croit dur comme fer à la guerre entre les races, chacune cherchant à dominer les autres, à les mettre en esclavage pour son propre profit. Il semble ne pas craindre les noirs, se concentre plutôt sur les asiatiques, dont la force vitale lui semble dangereuse malgré leur abrutissement par l'opium.

    Sa vision des juifs est différente : nous sommes déjà conquis par eux, fantasme-t-il en 1937. Ils se seraient installés à la tête de toutes les sociétés européennes, disposeraient de tous les pouvoirs qu'ils concentrent encore, et les aryens seraient devenu leurs serviteurs, leur bétail. Ceci quelle que soit la forme du gouvernement. En URSS, par exemple, ils dominent tout. On lui rétorque que Staline n'est pas juif ? C'est une preuve de plus de leur fourberie : ils ont mis un paravent pour qu'on ne les découvre pas.

    Cette paranoïa sert à Céline pour comprendre ses échecs et faire porter ses ressentiments sur une cible. Elle explique tout. Les échecs et les refus ? A cause des Juifs. La mévente de ses ouvrages ? Le dernier tableau de Gen Paul qui n'est pas accepté au salon ? Les Juifs. La guerre menace ? Les Juifs. La société s'enfonce dans la décadence ? La publicité abrutit tout le monde ? Les Juifs, les Juifs...

    On se croirait face à un de ces braillards de bistrot, souvent ennuyeux à force de ressasser, parfois ordurier, au ton populiste et abject, écœurant de bassesse, mais dont la conversation est bourrée de fusées jaillissantes. C'est tellement grotesque qu'on en rirait sans arrière-pensée, pris dans l'inventivité verbale de ce grand écrivain, qui rend ce délire électrique. Car Céline est un éblouissant manieur de langue, d'une énorme créativité.

    On en rirait, disais-je, s'il n'y avait pas tout ce qui a suivi 1937.


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  • Cette semaine du 23 au 29 avril 2012, du lundi au vendredi de 15h00 à 16h00, la RTS diffuse une série d'émissions sur Céline écrivain et pamphlétaire. Tout ça se terminera le 29 avril sur RTS deux par une évocation du procès fait à Céline.

    Le détail des émissions est ici.

    On peut déjà écouter à la même adresse et en rediffusion l'émission de lundi où Jérôme Meizoz est interrogé sur L.-F. Céline et l'antisémitisme.


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