• Portrait de Cendrars par Modigliani

    Quand je lisais du Cendrars à vingt ans, plus particulièrement ses œuvres autobiographiques, ce qui m'intéressait surtout, c'était le personnage qu'il se fabriquait: l'aventurier et le buveur, coureur de bordels, connaissant tous les ports, tous les bars, tous les alcools et toutes les filles, ayant fréquenté tout ce qui comptait à son époque comme rénovateurs de l'art, Picasso, Modigliani, Utrtillo, Fernand Léger, Apollinaire, Max Jacob...
    En relisant L'Homme foudroyé, je retrouve évidemment cet aspect. Mais j'y suis moins sensible qu'à bien d'autres. L'Homme foudroyé est une sorte de somme, et un recommencement aussi.
    Au début de la Deuxième guerre mondiale, quand les Allemands envahissent la France, Cendrars est effondré. Je rappelle qu'il avait perdu son bras droit lors de la première guerre, où, Suisse d'origine, il s'était engagé dans la Légion étrangère pour défendre cette France qu'il aimait. Choqué, il se retire à Aix-en-Provence et il arrête d'écrire. Puis en 43, son ami, romancier Édouard Peisson, lui rend visite, lui parle d'un officier allemand qu'il est obligé d'héberger, et qui l'a appelé la veille pour qu'ils observent ensemble une belle éclipse de lune avant de gagner sa chambre avec « une grue invraisemblable qu'il avait ramenée de Marseille... »
    Pourquoi ce récit provoque un renouveau, il faut peut-être le demander à la psychanalyse. En tout cas, il déclenche en Cendrars un tel choc qu'il se remet à sa machine à écrire pour parler de cette première guerre, évoquer la légion et ses combats. Les souvenirs se déploient ensuite, englobent ce qui s'est passé après qu'il soit revenu de la guerre, son mariage avec une gitane qu'il a connue par l'entremise d'un ancien légionnaire dont il était caporal, la guerre entre clans manouches, ses expéditions cinématographiques en Afrique et au Brésil pour filmer des animaux...
    La mémoire le fait quitter sans cesse le fil chronologique pour mettre en relation des épisodes différents selon des lois qui lui appartiennent et dans une langue virtuose qui est un torrent, un magma, un jaillissement qui use de toutes les formes et connaît toutes les techniques.
    Le personnage est beaucoup plus contrasté que celui dont je me souvenais. Il y a en Cendrars ce type turbulent, aventurier, audacieux et un peu hâbleur dont je parlais plus haut, mais aussi un amoureux courtois, un rat de bibliothèque qui connaît les manuscrits les plus rares, un mystique en recherche de l'absolu, un amoureux des petites gens, un poète plein de finesse...
    Et finalement, c'est une leçon de vitalité, d'optimisme, d'amour de l'existence, de sagesse et de littérature que j'ai prise à cette relecture. Donc, Cendrars: au panthéon!


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  • StendhalLa Chartreuse de Parme serait un charmant petit traité de coquinerie politique, si on en croit Barrès. (Je cite de mémoire.) Il ne pensait pas au début, à cette incursion de Fabrice à Waterloo, dont j'avais parlé ici. Plutôt sans doute au Comte Mosca et à la Sanseverina, lui plus roué, elle suivant ses propres impulsions, ne revenant jamais en arrière mais manipulatrice de génie.
    Fabrice n'est pas bâti sur le même modèle. C'est ce qui fait sa singularité. Il est franc, naïf, tout d'action et de premier mouvement. Et s'il parvient à tromper son monde, c'est malgré lui.
    Par exemple, la tristesse qu'il montre quand il revient à Parme après son évasion et est rétabli dans ses fonctions de coadjuteur, lui est inspirée par son amour sans espoir. Mais elle le fait passer pour un saint. L'éloquence qu'il expose comme prédicateur et les émotions qu'il provoque ont la même raison et des buts profanes: attirer Clélia au sermon. On attribue aux effets de son amour d'autres causes, mais il n'est pas un coquin, lui.
    Au contraire. Il est si parfait, beau, courageux, vif, doué partout, avec ce côté candide qui fait tout son charme qu'il en deviendrait presque ennuyeux.
    Heureusement qu'il y a les autres, manipulateurs et coquins, pour donner du piment au récit, avec son flux de documents antidatés, de bassesses, d'intrigues, d'empoisonnements. Tout ça si vivement raconté, dans un langage elliptique, qui court, emporte, et empêche de s'attarder sur les répétitions et les clichés.

    Stendhal, La Chartreuse de Parme


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  • Malcolm LowryParlons enfin tout droit d'Au-dessous du volcan (voir ici et ici) Qui n'est pas un livre facile d'accès. Pour les raisons, peut-être, qui font sa réussite.
    La densité d'abord. L'intrigue est simple pourtant: Yvonne revient à Quauhnahuac, une ville mexicaine, pour retrouver son mari, Geoffrey Firmin, ex-consul d'Angleterre, après une séparation d'une année. Elle le retrouve au matin dans une cantina, complètement ivre après une nuit passée au bal de la Croix-Rouge. C'est le jour des morts.
    On suit jusqu'au soir ces personnages, à qui se joint Hugh, le demi-frère de Geoffrey, amoureux d'Yvonne. Promenades, course de taureau, errance alcoolisée, jusqu'à la mort ignominieuse du consul, tué par des para-militaires fascistes et jeté dans un ravin avec le cadavre d'un chien, alors qu'Yvonne, un peu plus loin, est foudroyée par l'orage.
    Mais là-dessous courent d'autres récits, surgissent des allusions, apparaissent des symboles, de sorte que le roman est comme une vaste forêt parcourue de sentiers qu'on peut prendre ou non, avec aux embranchements des panneaux signalétiques pointant vers différentes directions.
    Il n'est pas indifférent que le consul tente d'écrire un livre magistral sur l'ésotérisme. La réalité est une apparence, la vérité est cachée, accessible aux initiés, foisonnante, seule porteuse de sens.
    Quelques pistes sont données: le paradis perdu (le jardin), l'Adam primitif et androgyne de la Kabbale coupé en deux, le péché originel, la culpabilité, le mythe du bon Samaritain, le Jour des Morts mexicains, les cercles de l'enfer, la roue de la vie, la forêt primitive, etc. (Certains de ces thèmes sont développés par Max-Paul Fouchet dans la postface de mon édition.)
    Autre difficulté - et autre plaisir: la langue. Lyrique, poétique, aux phrases amples, intégrant plusieurs niveaux de narration. Une langue somptueuse.
    Et au total, comme je l'ai dit: un chef-d'oeuvre.

    Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, Folio


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  • Thomas Pynchon

    Evidemment, si j'ai commencé à lire Thomas Pynchon, un écrivain américain né en 1937, c'était à cause du mythe. Sa disparition. Le fait que personne ne sache ce qu'il était devenu depuis 30 ou 40 ans. Sa photo en marin, une des rares qu'on avait de lui. Le mystère autour de sa personne.

    Des choses extraordinaires circulaient. Des rumeurs se transmettaient. Pynchon se serait déguisé en femme, en Noir, en kangourou. Il aurait été traqué par le FBI à cause de ses opinions politiques. Il aurait vécu à Mexico où on l'aurait connu sous le surnom de Pancho Villa. Il se serait terré dans l'Amérique profonde, ou en Alaska, ou en Californie, ou à l'étranger. Ce serait une sorte de hippie saturnien et fumeur de pétards. Il aurait été le portrait original de l'écrivain disparu qui ré-écrit toujours le même livre dans un roman de Don DeLillo, Mao II, qui parle d'un auteur caché dans la nature, prenant des précautions infinies pour brouiller les pistes, circulant sur des chemins de campagne et exécutant des détours extraordinaires pour éviter qu'on localise sa tanière.

    Tout ça n'est plus d'actualité. L'affaire s'est calmée. D'abord avec une image volée de l'écrivain amenant son fils à l'école, je crois, dans les rues de New York, il y a quelques années. Ensuite avec un plan diffusé par CNN en 1997, dans lequel on voit des passants à New York toujours, parmi lesquels, dit la télévision, il y a Pynchon.

    Finalement, en échange du respect de sa vie privée, celui-ci a donné une interview aux journalistes qui le traquaient. On s'est rendu compte qu'il vivait tranquillement en famille, qu'il faisait ce que font tous les écrivains : écrire et déjeuner avec leurs pairs pour parler boutique.

    Simplement, Pynchon n'aime pas les journalistes et refuse qu'on le prenne en photo. Soit pour des raisons idéologiques (l'image et le mot, ce genre de choses). Soit pour des raisons personnelles. Peut-être tout simplement parce qu'il n'aime pas son physique.

    Enfin ça le regarde, me dira-ton, et ça n'a aucune importance, puisque ce qui compte, ce sont ses livres.

    Voire. En effet, comme je vous le disais au début de ce billet, c'est le mythe Pynchon qui m'a attiré d'abord, et qui m'a fait acheter ses livres. Cette disparition de l'auteur. Qui aurait donc pu être une simple stratégie médiatique.

    Mais on voit bien que non en lisant ses livres.

    C'est plein de paranoïa. 


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  •             Charles-Albert Cingria
    Mais il faut absolument, me suis-je dit après avoir lu un certain nombre de ses citations dans le blog de Jean-Louis Kuffer chez qui on trouvera de nombreux articles sur cet auteur (voir ici)
    , il faut absolument, donc, se replonger dans Cingria. (Jean-Louis Kuffer à qui j'emprunte aussi l'illustration pour ce billet.)
    Par exemple Bois sec Bois vert, qui devait être le premier volume de ses œuvres complètes (1948), paru chez Gallimard et republié dans la collection L'Imaginaire.
    En fait, ce sont les Editions de l'Age d'Homme qui les publieront, ses œuvres complètes, bien plus tard, en onze volumes, à quoi il en faut rajouter cinq de correspondance. Mais c'est une autre histoire.
    Charles-Albert Cingria mérite une brève présentation, pour ceux qui ne le connaîtraient pas.
    C'est un écrivain suisse. Genève 10 février 1883 - Genève premier août 1954. Mort le jour de la fête nationale, donc. D'une cirrhose du foie.
    Le reste de sa vie est moins patriotique. Sa famille paternelle était d'origine croate (Raguse, en Dalmatie) et vivait à Constantinople jusqu'à ce que son père, Albert, gagne Genève et devienne co-directeur de Patek Philippe. Sa mère, elle, était franco-polonaise.
    Toute sa vie, Cingria a vagabondé. Suisse, France, Italie, Allemagne, Espagne, Turquie. D'abord en usant la fortune paternelle, puis, ruiné après la première guerre mondiale, très pauvre, à vélo. Il s'arrêtait dans les cafés des villages, dit la légende, commençait à raconter, et il parlait si bien qu'on l'abreuvait jusqu'à plus soif, ce qui était onéreux car Charles-Albert avait la gorge très sèche.
    Spécialiste du Moyen-Age, il a publié des ouvrages érudits. La Civilisation de Saint-Gall, Pétrarque, La Reine Berthe... Durant toute son existence, il a livré de multiples chroniques dans des revues, des journaux, il a fait des conférences. Des textes libres, curieux.

    Bois sec bois vert en comprend dix. Digressifs, de genres divers, impossibles à résumer, pleins de fantaisie. Mais unis et portés par une langue magnifique, savante et souple, érudite, sensuelle, impulsive et sophistiquée. L'un parle d'un poète lyrique provençal. L'autre d'une jeune fille balte qui finit par trouver un diamant après bien des pérégrinations. Certains évoquent des voyages ou des vagabondages, parlent de la Loire ou de Rome...
    Il suffit de se laisser porter. Et alors, quel bonheur !

    (Publié aussi dans Blogres.)


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