• Au départ, c'est un fait-divers assez étonnant. Un type qui se fait passer pour un médecin pendant 12 ans. Il prétend qu'il est chercheur à l'OMS, trompe sa famille, manipule ses amis, vit en escroquant ses proches, en leur soutirant leurs économies qu'il placera, leur promet-il, à des taux exorbitants. Finalement, à la veille d'être démasqué, il tue sa femme, ses deux enfants, ses parents, essaie d'étrangler sa maîtresse, met le feu à sa maison au moment où la voirie passe et s'arrange pour être sauvé par les pompiers.

    Le type s'appelle Jean-Claude Romand. C'est une histoire arrivée dans le pays de Gex.

    Romand, sur lequel tout le monde avait mis de grandes espérances, qui était destiné à une belle carrière, qui est intelligent, qui s'est efforcé de toujours correspondre à l'image que projetaient de lui ses parents, ses proches. Qui aurait pu devenir ce médecin brillant qu'il feignait d'être s'il n'était pas resté au lit plutôt que de passer un examen de deuxième année à l'université.

    Il était certes déjà un peu habitué au mensonge, mais depuis là, ça a pris des proportions énormes. Réinscrit pendant des années en deuxième année de médecine, il révisait avec ses amis et leur faisait croire qu'il poursuivait les mêmes études qu'eux. Puis qu'il enseignait à l'université de Dijon, qu'il avait un poste de maître de recherche à l'OMS.

    Chaque matin, il se rendait au travail. Puis il attendait toute la journée dans sa voiture, sur un parking d'autoroute, dans la cafétéria de l'organisation, il se promenait dans des forêts. Pendant des années.

    Fascinant, non ? Inconcevable ? Emmanuel Carrère essaie de comprendre. Il a contacté Romand en prison, il a sa bénédiction.

    C'est que Romand essaie peut-être désormais de passer pour un grand criminel repenti, plongé dans la prière, à qui Dieu a pardonné. Carrère va l'aider dans cette voie, même s'il se méfie.

    Il n'est pas psychologue. Il cerne bien la spirale du mensonge, cette peur de décevoir qui fait que Romand préfère tromper les gens et tuer plutôt que se montrer tel qu'il est. Il essaie de dresser un portrait sans complaisance du tueur.

    Mais il ne peut s'empêcher d'éprouver de l'empathie pour le personnage, d'établir des corrélations entre eux, et il donne finalement une explication que Romand doit adorer : le faux médecin était en fait soumis à des forces démoniaques qui se jouaient de lui, qui le menaient, qui le contrôlaient.

    C'est ce que dit le titre. L'Adversaire est en effet un autre nom de Satan.

    Pourquoi pas ? Le Diable, c'est assez séduisant. Plus utile à dresser une statue que la faiblesse, la lâcheté, la difficulté à s'affirmer et à déplaire. Plus intéressant, en tout cas pour faire un livre qui, il faut bien le dire, fascine à cause de ce qu'il révèle sur cette imposture.

     

    Emmanuel Carrère, L'Adversaire, Folio


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  • Genet2.jpgCe livre, rédigé pour servir d'introduction aux œuvres complètes de Genet, a provoqué chez Genet l'impossibilité de continuer à écrire des romans. C'est lui-même qui l'a dit. Pendant dix ans, bloquage complet. Puis il s'est voué au théâtre, si on excepte son récit posthume, Un captif amoureux, sur les Palestiniens.

    On peut croire Genet ou pas. Il était probablement arrivé au bout d'un cycle romanesque, il cherchait à se renouveller, l'analyse de Sartre a hâté la crise.

    En tout cas,Saint Genet, comédien et martyr est une formidable machine à décortiquer la personne et les oeuvres de Genet, qui passent à travers la moulinette de la pensée sartrienne, scrutées par cette magistrale intelligence dans une démonstration minutieuse. 690 pages serrées.

    Tout au long du livre, Sartre semble défaire patiemment une montre très complexe. Il examine chaque rouage, le décrit, explique à quoi il sert. Grâce à la succession des causes et des effets, finalement, il devrait n'y avoir plus aucun mystère.

    Tout le caractère, toute la sexualité, toute la littérature de Genet sont décortiqués, motivés, nécessités par les circonstances de cette existence, et par la volonté de Genet d'assumer ce dont on l'accuse tout en respectant les valeurs de ses ennemis. Car ce serait là où s'exprimerait la liberté de Genet, cette liberté chère à Sartre, qui veut dans cet essai « montrer les limites de l'interprétation psychanalytique et de l'explication marxiste ».

    Un livre impressionnant. Une vision large, complète, un système subtil, convaincant, qui, désormais qu'il n'est, et de loin, plus majoritaire, éclaire et étonne.

    Mais derrière, malgré tout, il reste dSartre.jpges ombres. Par exemple dans la démonstration que Sartre voulait faire : « prouver que le génie n'est pas un don mais l'issue qu'on invente dans les cas désespérés ».

    Elle ne persuade pas tout à fai, mtalgré toute l'intelligence de Sartre. D'autres se sont trouvés dans la même situation que Genet, et ne se sont pas retrouvés grand écrivain français du XXème siècle.

    Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard


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  • Jean-Pierre Rochat, L'Ecrivain suisse allemand

    Ils s'opposent en tout mais chacun est fasciné par l'autre. Il y a d'un côté le paysan de montagne, qui vit dans la ferme du haut, attaché au lieu par le travail et les bêtes, vivant dans des conditions qui n'ont rien à voir avec le luxe et le confort. De l'autre côté, un écrivain suisse allemand à succès, auteur de livres de voyages, séducteur, riche, nomade.

    Des années plus tôt, l'un, pas encore connu, a demandé s'il pouvait installer une caravane sur un coin du domaine de l'autre. Et depuis, l'auteur est revenu régulièrement, pour se reposer, se ressourcer, écrire. Une amitié est née petit à petit. Chacun est fasciné par l'autre et envie son existence. L'écrivain place dans le paysan une sagesse, un équilibre, des valeurs profondes que celui-ci ne se trouve pas. Et le paysan rêve de cette vie de luxe, de voyages, de conquêtes féminines.

    C'est ce dont parle Jean-Pierre Rochat dans L'Ecrivain suisse allemand. Plus précisément, le roman commence à la mort du littérateur, décédé dans sa caravane, entre les bras de sa jeune femme. La suite du livre est un composé de remémorations et d'implications. Des rappels du passé décrivent quelques épisode de leur amitié. On assiste à l'enterrement. Une fugue avec l'épouse suit : elle trouve une compensation à son chagrin dans cette aventure avec l'ami rustique du défunt.Tout ça est rythmé par la vie paysanne, le soin des animaux, la traite, ou l'évocation de la femme du paysan qui vit dans une autre ferme, la ferme du bas, avec sa sœur.

    Jean -Pierre RochatVoilà pour le contenu. Mais on ne dirait rien de ce livre si on ne parlait pas de son écriture et de sa force. Jean-Pierre Rochat travaille en pleine pâte, comme un peintre qui privilégierait l'épaisseur des matières, la force des couleurs, la consistance, la profondeur. Son style est dense, solide, rythmique, goûteux. Un exemple : le début du livre.

    « Pour écrire un roman il faut être tellement souffrant que je n'y arriverai jamais.

    « Horriblement seul. Pour la fiction, pas une petite branlette de fiction, non, pour avoir le souffle de traverser mille millions de paysages intérieurs. Avec des personnages que tu inventerais, même avec un gros rhume, le nez bouché, sans bouger.

    « Non, je le jure, j'essaierai de me surprendre, de labourer tout le champ, vous savez comment, avec des chevaux, en levant à chaque bout la charrue qui pèse des tonnes... »

    Lisez la suite, vous ne le regretterez pas.

    Sinon, Jean-Pierre Rochat, né le 24 novembre 1953 à Bâle, est vraiment paysan. Jeunesse insoumise, dit Wikipédia, passage en maison de correction, puis berger en Suisse alémanique et dans le canton de Vaud : « à l'alpage l'été et comme journalier en plaine l'hiver. Depuis 1974, fermier, il exploite avec sa famille un domaine au sommet de la montagne de Vauffelin et assouvit sa passion des chevaux Franches-Montagnes dont il est un éleveur réputé, participant aux célèbres courses d'attelage du Jura. Il écrit depuis la fin des années 1970. »

    Il a publié neuf ouvrages, notamment en France (Berger sans étoile aux Editions La Chambre d'échos). C'est son deuxième livre aux Editions d'Autre Part.



    Jean-Pierre Rochat, L'Ecrivain suisse allemand, Editions d'Autre part.


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  • On sait que Balzac a conçu La Cousine Bette comme un feuilleton calibré pour les journaux. Et, effectivement, des procédés de roman-feuilleton, il y en a dans ce roman. Une suite de renversements de situation, de surprises, de coups de théâtre.

    L'originalité de l'œuvre, c'est que tout ça se passe dans une famille bourgeoise. Le mari, Hulot, ancien baron de l’Empire, est conseiller d'Etat sous Louis-Philippe, son fils avocat et homme politique. Bette est la cousine de l'épouse, remorquée depuis l'Alsace et jalouse comme un pou.

    Elle envie la beauté et la réussite de sa cousine et organise machiavéliquement son malheur, tout en passant pour le bon ange de la famille.

    Le roman est ficelé pour créer du suspense, parfois un peu grossièrement. Mais sa cruauté, qui montre la vertu humiliée, punie, systématiquement blessée, continuellement et progressivement abaissée, vaut le détour.

    Le personnage éponyme de Balzac n'en est en fait pas le héros principal. Bette est dépassée par le baron, Hulot, vieux libertin qui se ruine pour des femmes. Bel homme, il a commencé par les sRachel par William Etty en 1840éduire gratuitement, puis l'âge venu, a dépensé sa fortune et fait des dettes énormes, puis trempé dans des combines et des vols contre l'Etat qui le déshonnorent.

    Il a commencé dans la soixantaine à payer une petite fille de 13 ans, Jenny Cadine, qu'il a élevée « à la brochette ». La brochette est un petit bâton pour donner à manger aux petits oiseaux. La fillette devient comédienne, mais il la lâche pour entretenir une cantatrice, Josépha, 20 ans, qui le renvoie quand elle l'a entièrement plumé.

    Notons en passant que ces dames qui se produisaient sur les scènes semblent jouer dans l'imaginaire du temps le rôle des starlettes dans le nôtre. Fantasmes populaires et captation de messieurs riches.


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  • La Bâtarde, de Violette Leduc, est donc un chef-d'œuvre autobiographique.

    Qui raconte une existence peu banale. Violette Leduc est née bâtarde, d'une domestique engrossée par le fils du maître.

    Traitée durement par sa mère pour qui elle incarne la faute et le mépris social qui la suit, elle vit à Valenciennes avec sa grand-mère qui, elle, lui donne de l'affection et restera pour Violette un souvenir tendre et réconfortant. Elle connaît ses premières amours saphiques en internat. Puis elle monte à Paris.

    Elle fait de petits boulots dans l'édition, le cinéma et le journalisme, tourne autour de l'écriture, jusqu'à ce que Maurice Sachs la lance définitivement dans la rédaction de romans - et accessoirement dans le marché noir : c'est la guerre.

    Violette Leduc, avec un corps élégant mais  un visage peu conforme à la beauté classique. Simone de Beauvoir, son amie, son soutien, son mentor, parlera à son propos de « brutale laideur ». Violette Leduc bisexuelle, commençant par des femmes, se mariant ensuite avec un homme dont elle exige une profuse activité sexuelle, tombant amoureuse régulièrement d'homosexuels avec qui rien n'est possible : elle refuserait leurs avances s'ils lui en faisaient, puisqu'elle n'est pas un garçon. Si, c'est très logique. Violette Leduc éprouvant des passions pour des femmes inaccessibles, comme pour Simone de Beauvoir par exemple.

    Bref, Violette Leduc n'est pas simple. Violette Leduc est même violemment  perturbée. Elle  a des tendances maniaco-dépressives, connaît les asiles psychiatriques et n'est pas facile à vivre.

    Dans La Bâtarde, l'auteur se fait un devoir de dire tout ça ou au moins de l'évoquer. Ce qui a fait scandale lors de la publication du livre (1964). Elle parle de sa sexualité, évoque ses crises, ses difficultés, sa vitalité, sa rudesse, sa laideur. C'est un portrait d'elle-même qui est fort, troublant, attachant.

    Et puis le contexte intéresse aussi. Les anecdotes, l'époque, les gens. La mode, par quoi elle est fascinée. Les couturiers les plus cèlèbres de l'époque. Les écrivains de Plon où elle est échotière. Les acteurs et des mondains chez Synops, une boîte qui s'occupe de cinéma. Maurice Sachs, avec qui elle vit quelques mois.

    Et cette écriture !

    Violette Leduc, La bâtarde, L'Imaginaire Gallimard


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