• Philippe DjianQuand on lit Djian, on se dit qu'être écrivain est le plus beau métier du monde. Qu'est-ce qu'être écrivain en effet?

    L'écrivain vit au bord de la mer, dans une station démodée. Il picole, il écoute de la musique, il va dans des bars et des soirées. Quoi qu'il fasse, il s'imagine être devant un public et joue son rôle.

    Quand ça le prend, il écrit. Sinon, il se retrouve avec des filles magnifiques qui n'ont qu'une envie: se déshabiller pour prendre des douches et des bains devant son nez. Puis il les enfile.

    Oui, c'est un terme du vocabulaire Djian. On en trouve de nombreux synonymes dans Zone érogène. Parce que ça baise beaucoup, un écrivain. Des mineures, des femmes de cinquante-sept ans, des critiques littéraires, la femme qu'on aime...

    Celle-là, bien sûr, vous fait des misères. C'est parce qu'elle est en concurrence avec l'écriture, et qu'elle le supporte mal. Elle voudrait qu'on s'occupe d'elle, elle déplore de n'être qu'une machine à baiser.
    L'écrivain, lui, veut écrire, et qu'on lui fiche la paix. Il n'a pas grand chose à raconter, mais ça ne le préoccupe pas. L'important, c'est son style.

    Eh bien justement, quel est-il, ce style dont Djian est si fier? Un style oral, on le sait. Pas de ne dans les phrases négatives, un vocabulaire de la rue, la recherche d'un rythme. Un peu, toutes proportions gardées, ce que Céline avait fait à son époque. Quoique les références de Djian soient plutôt du côté de la littérature américaine des Fante ou Bukowski. Comme eux, il se met en scène (par exemple, son personnage s'appelle Philippe Djian).

    Ça se lit plutôt bien, même s'il n'y a pas d'intrigue à proprement parler. L'histoire est un simple prétexte. Ça ne gêne pas. On lit à cause de l'ambiance moite, blues et dérivante, que Djian excelle à créer. Parce que, surtout, c'est un vrai travail d'écriture.

    Et aussi parce qu'on rêve d'être l'écrivain dont il parle. Celui, vous savez bien, qui regarde ces filles magnifiques sous la douche et qui, après...

    Philippe Djian, Zone érogène, J'ai lu


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  • Mettons que ça soit une fable, Cosmopolis.Un maître du monde de 28 ans traverse New York en limousine blanche pleine d'électronique et d'écrans pour se faire couper les cheveux.

    Ça lui prend une journée. Il y a des obstacles, la visite du président des Etats-Unis, une manifestation anti-mondialiste, un happening filmé qui remplit une rue de gens nus, la procession mortuaire d'un rappeur mort dont le corps exposé est baladé dans toute la ville.

    Dans ce périple carnavalesque, Eric Packer rencontre trois fois sa femme, une riche poétesse suisse, héritière d'une immense fortune. Par hasard. A New York. Trois fois en une journée. Dans les situations les plus incongrues.
    Packer est tout ce qu'on attend d'un impitoyable arriviste qui joue avec l'argent des autres. Arrogant, cruel, infatué, vulgaire, égoïste. On n'éprouve pas la moindre empathie pour lui. (Sauf peut-être quand il retrouve son vieux coiffeur et tout à la fin, quand il court vers sa mort.)
    Et sa femme ? Elle rit quand elle apprend qu'elle a tout perdu. Il y a plus important que l'argent. Vous avez deviné : la poésie.

    Quand le héros cherche à décoder les cours du yen, à saisir la logique derrière l'aléatoire, c'est DeLillo qui cherche à décoder la société de son temps, c'est l'écriture qui cherche à décoder le monde, à retrouver une humanité derrière le capitalisme et le virtuel.

    C'est du DeLillo. Il y a un style, une vision, une intelligence. Une économie de moyens. Un langage tendu, abstrait, une lenteur sourde, une volonté de lever le rideau sur la profondeur des choses. Et cet extraordinaire art des dialogues, tendus, révélateurs, armés, ferraillant comme des duels. D'ailleurs, les mauvais livres de DeLillo sont bien meilleurs que les plus aboutis de... de... Non, ne me le faites pas dire !

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  • Vacances scolaires. Reprenons  nos classiques.

    Les profs désoeuvrés auront de l'étonnement à lire ce roman.

    Ah que le monde a changé depuis 1955 ! L'enseignement surtout.

    L'enseignement, c'est ce dont parle Le naïf aux quarante enfants, qui raconte les débuts d'un jeune Pendusprofesseur ingénu.

    Une classe idéale, comme un temple du savoir. L'enthousiasme du maître. Des élèves serviles, disciplinés. Le seul problème est qu'ils s'intéressent plus spontanément au monde extérieur qu'aux « plus grands hommes de Rome, de la Grèce et de la France ».

    Alors, le professeur met en rapport ces génies avec la vie courante. Pour la plus grande édification de ses élèves, il présente Villon en argot :

    « Quand Villon avait besoin de grisbi, il préparait un bisenesse. Il lui fallait de l'oseille, car il aimait bien se fendre la pipe. Pour écluser, à lui le pompon ! »

    Non : le pompon à Paul Guth !

      Paul Guth, Le naïf aux quarante enfants, Albin Michel


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  • Quel livre impressionnant, Les Bienveillantes ! Un choc, une épreuve. Une immersion dans l'univers du national-socialisme.
    On y suit le SS Aue en Ukraine, à Stalingrad, à Auschwitz. Un personnage qui n'est pas un sadique primaire, mais un intellectuel bilingue, docteur en droit, plutôt administrateur que boucher. Un être complexe, dont l'histoire familiale ressemble à une tragédie grecque. Amoureux de sa sœur, homosexuel, dont l'esprit théorise froidement ce qu'il voit et ce qu'il vit alors que le corps se rebiffe.


    Certains ont fait à Littell le reproche de montrer de la complaisance à peindre un SS trop humain, pas assez monolithique. Mais il n'y a aucune fascination dans ce portrait, juste de la démonstration. Une démonstration qui échoue évidemment à comprendre la nature du mal, plus vertigineux que les trous noirs dans l'univers et aussi profondément impénétrables par la raison, mais qui expose la machine nazie et explique les fondements intellectuels qui la justifient.

    Au départ, des théories délirantes sur une pseudo-race, les Aryens, faites par des savants de troisième catégorie, et qui ont été officiellement adoptées parce qu'elles arrangeaient le pouvoir. Les Aryens seraient une race pure, blanche, blonde, dont le foyer se trouverait en Allemagne. Ensuite, sur ce socle de sable, un monument de logique en béton. Puisque la race est la valeur suprême, l'individu n'existe plus, ses espoirs, ses souhaits, sa volonté et ses souffrances n'ont pas à être pris en considération. (En Allemagne, il se fond dans le Volk, lui-même incarné par le Führer.)


    Le droit n'a plus aucune importance. Il n'y a plus que le primat de la force, qui fait nécessairement triompher la race supérieure. Les Allemands, tous les Allemands, devant bénéficier des plus grands avantages du fait de leur aryanité, on peut conquérir, détruire, tuer à leur profit, puisque les autres sont insignifiants.


    Il est peut-être faux de dire que les non-Aryens sont déshumanisés. Ils sont pour les nazis une catégorie en-dessous, comme sont encore au-dessous les animaux et les insectes. Si l'on veut, l'âme ou la raison qui distingue l'homme de la bête opère le même saut qualitatif que l'aryanité qui distingue Jonathan Littelll'Allemand des autres hommes.


    L'antisémitisme dans cette logique froide pose un problème. Pourquoi s'acharner plus sur les Juifs que sur le reste des hommes et viser leur destruction totale ? C'est que, dans l'imaginaire tordu des nationaux-socialistes, il semble que le Juif soit aussi au-dessus des autres. Il aurait une qualité particulière, disons la judéité, qui l'élève comme l'aryanité élève, qui en fait donc le concurrent de l'Aryen et le rend très dangereux. Le Juif en devient fatalement l'ennemi intérieur et extérieur de l'Allemagne nazie, il peut, doit chercher sa perte, il veut nécessairement la détruire. Ainsi s'explique cette haine et cette volonté de génocide...


    En plus, la nouvelle version de ce livre corrige une erreur terrible. Dans l'édition originale, on lisait ceci à la page 452, Aue et sa sœur sont à Zürich, dans la chambre d'étudiante de celle-ci. Elle sort une bouteille de vin suisse. Je cite : « Elle haussa les épaules et me montra une bouteille de vin blanc, du fendant de Genève. » Ce fendant de Genève (du fendant à Genève!) a, m'a-t-on dit, été remplacé dans les éditions ultérieures par une bouteille plus conforme à la viticulture suisse. On respire. 


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  • Maurice SachsUn traître absolu. Juif, collaborateur, indicateur de la Gestapo, homosexuel, alcoolique,  séminariste défroqué, faible et brillant.

    Maurice Sachs. Etre instable né en 1906, tellement doué que l'ensemble de ses qualités l'a toujours empêché d'écrire l'œuvre qu'il a tant convoitée. Un homme qui a trompé l'un après l'autre tous ceux qu'il a aimés et qui a fini délateur professionnel, livrant aux nazis des porteurs de tracts d'une organisation antifasciste bavaroise,« La rose blanche ».

    Médiocre dénonciateur, en plus.  Mauvais provocateur, inventeur de complots bidons. Ses amis allemands pas dupes ont fini par le fourrer dans une prison de Hambourg d'où il n'est sorti que pour mourir, en 44, à l'arrivée des Alliés. Avant qu'ils n'apparaissent, les Allemands ont fait partir les prisonniers en colonne vers Kiel. Après un jour de marche, Sachs, épuisé, ne pouvant plus suivre, a été abattu d'une balle dans la tête.

    De cette existence gâchée, Maurice Sachs a pourtant tiré un chef-d'œuvre autobiographique. Le Sabbat. Sincérité, intelligence claire et englobante, lucidité dans la description des facettes d'une personnalité, d'une nature malléable.

    Ce livre est un régal pour les amateurs d'anecdotes et de name dropping. Jacques Bizet, le fils du musicien et de madame Straus, chez qui Proust avait fait ses débuts dans le monde. Cocteau et Gide que Sachs a essayé de séduire, Maritain qui l'a converti au catholicisme. Max Jacob. Tous ceux qui fréquentaient en leur temps Montmartre, Montparnasse, la Nouvelle Revue Française, le Boeuf-sur-le-Toit.

    Bien sûr, on repère dans le texte des influences formelles. Souvent, ce premier de classe extrêmement doué vise à l'effet. Une caractéristique qui le rend frère de la création littéraire contemporaine.


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