• Comme son nom l'indique, Alain de Botton est suisse et écrit en anglais. Né en 1969 à Zurich, fils d'un financier, il est emmené quand il a 8 ans à Londres, qu'il ne quittera plus. Cambridge. Master en philosophie au King's College de Londres. Puis romans traduits en vingt langues. C'est le genre, vous voyez, qui a sa propre société de production pour éditer des émissions basées sur ses œuvres.

    Enfin, de Botton a une grande qualité: il aime Proust. Il a voulu faire partager son admiration dans un livre au titre racoleur, How Proust Can Change Your Life publié en 1997 et fidèlement traduit la même année chez Denoël par Comment Proust peut changer votre vie.

    Ghirlandaio, Portrait de vieillard avec un enfant.C'est plaisant. Digest. Light. Neuf chapitres. Comment aimer la vie aujourd'hui. Comment exprimer ses émotions. Comment être heureux en amour. Etc.

    Dans le même genre, assez magazine, vous trouvez des sous-titres: symptômes décelés par Proust chez le lecteur trop respectueux, trop confiant (il y en a 5). Les bienfaits du PML (il y en a 3).

    Le PML, c'est le Phénomène du Marquis de Lau, concept qu'a inventé de Botton, donc, d'après une historiette racontée par Lucien Daudet. Au Louvre, Marcel et lui examinent une toile de Ghirlandaio, Portrait de vieillard avec un enfant. Proust déclare enfin que cet homme est le portrait craché du marquis de Lau, un mondain. A son exemple, de Botton propose d'identifier les personnages de la Recherche avec nos proches.

    Il y a aussi des choses documentées sur Proust, des anecdotes, des explications sur ce que la lecture de Proust a fait à Alain de Botton. C'est humoristique, léger, vulgarisateur. Ça veut donner envie à ceux qui ne connaissent pas notre auteur.

    Bien entendu, ça n’a pas grand intérêt pour les proustophiles. Ou du moins, ça n’en aurait pas si, tout de même, justement, Alain de Botton ne parlait d’un sujet qui les intéresse tant!

    Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, Denoël


    votre commentaire

  • Les Mémoires de Dirk Raspe est le dernier roman de Pierre Drieu La Rochelle. Inachevé à cause de son suicide en 44, dans les circonstances qu'on sait. Non, on ne les sait pas? Les voici:

    Directeur de la NRF (Nouvelle Revue Française) pendant la 2ème guerre mondiale, prônant la collaboration, Drieu était passible de la peine de mort. A la Libération, il a refusé de se cacher comme le lui proposait notamment André Malraux, dont il était le parrain d'un des enfants. Ont suivi trois tentatives de suicide. La dernière a été la bonne.

    Les Mémoires de Dirk Raspe est son dernier livre. Paru seulement en 66, il traite de tout autre chose que de nazis et de collaboration.

    Il s'agit d'un peintre, dont l'histoire est exactement calquée sur celle de Van Gogh. Mais le fait que ce ne soit pas précisément une biographie permet aussi à Drieu de parler un peu de lui-même et d'habiter ainsi le livre, qui est une descente vers la mort et une interrogation sur l'art.

    drieu_la_rochelle.jpgOn suit le futur peintre en Angleterre, puis dans son ministère de pasteur avorté dans les villages boueux du nord, dans ses débuts d'artiste... C'est un très beau livre.

    Elégance de l'écriture. Intelligence supérieure. Force des dialogues qui touchent à l'essentiel. Obsession de la mort. Croyance volontairement syncrétique en Dieu et en l'art, en la prédestination calviniste aussi, qui est celle des rares élus sauvés, c'est-à-dire celle des artistes de talent. Fascination de la pauvreté, de l'animalité, de l'humanité et de la déchéance. Célébration, surtout, de la force têtue qui fait finalement un destin et pousse l'homme (l'artiste) vers la découverte d'une vérité essentielle!

    Le texte est inachevé. Il devait comprendre encore trois parties qui auraient suivi la trajectoire de Van Gogh. Mais la guerre s’est terminée, et la vie de Drieu aussi.


    Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, Gallimard


    4 commentaires

  • Il y avait eu un film célèbre, avec Orson Welles, je crois, palme d'or au Festival de Cannes en 49. Avec une scène célèbre sur la grand roue de Vienne. Tiré de ce roman célèbre. Jamais vu. Jamais lu.

    Et puis je l'ai trouvé récemment dans les cartons de livres d'occasion d'une kermesse paroissiale. Vendu pour le tiers du prix d'une bière. Le Troisième Homme.

    Ce n'est pas cher pour deux heures de lecture haletante.

    Un gentil Anglais, Rollo Martins, amateur de boissons fortes et de femmes, auteur de livres de western populaire, arrive vers 1947 à Vienne, ville occupée et partagée en zones entre Français, Anglais, Américains et Russes. Il a été appelé par son ami Lime qui veut l'engager. Mais quand il arrive, Lime est mort, écrasé par une voiture, et Rollo découvre peu à peu que son ami était un vrai fumier, trafiquant de pénicilline coupée avec des produits toxiques, responsable de la mort ou de la folie de dizaines d'enfants qu'on soignait de leur méningite avec ces produits frelatés.

    Ce grand naïf n'y croit d'abord pas, il enquête et il parle beaucoup, provoque une mort supplémentaire, acquiert la certitude qu'une personne en trop était présente au moment de l'accident. Le Troisième Homme. Qui est... Qui est... Ah ah ! Ne comptez pas sur moi pour le révéler.

    Un divertissement, donc, mais avec un procédé littéraire intéressant. Le narrateur est un officier de police qui apparaît rarement dans le texte et conte l'histoire d'après les propos rapportés par Rollo.

    Et puis il y a un peu de philosophie aussi, et des questions sur le bien et le mal. Ecoutez et méditez :

    « Pour la première fois, Rollo Martins fit sans admiration un retour en arrière. Il pensait : « Il n'est jamais devenu adulte ». Les diables de Marlow portaient des pétards attachés à la queue ; le mal ressemble à Peter Pan... il possède le privilège horrible et horrifiant de l'éternelle jeunesse. »

     

    Graham Greene, Le troisième homme, Le livre de poche


    1 commentaire
  • Battling le ténébreux. Un premier roman paru en 1928. Un premier échec commercial.
    Vialatte a mis du temps à se faire apprécier. Il est surtout posthume comme écrivain, même s'il était célèbre grâce à ses traductions de Kafka qu'il a fait connaître en France. Certains prétendent d'ailleurs que l'humour absurde qu'on trouve dans Kafka en français doit un peu à son traducteur...Alexandre Vialatte
    Battling le ténébreux est un fait-divers. Un adolescent au passé difficile tombe amoureux d'une peintre allemande qui s'est installée dans une ville de province. Elle voudrait s'y intégrer et y jouir des coutumes petit-bourgeoises après avoir toujours fréquenté des artistes d'avant-garde et des allumés.
    Battling la touche d'abord, puis elle le rejette à cause d'une maladresse. Lui, un hypersensible qui se dissimule, qui se déteste, qui accable le monde de sarcasmes faute d'y être accepté, finit pas se suicider.
    Il y a d'autres portraits. Celui de la femme peintre, cocasse. Du collège et des professeurs. De Manuel, un ami qui réussit tout ce que Battling rate mais gâche finalement ses grands dons. Du narrateur, dont on ne sait à peu près rien de précis biographiquement mais dont le point de vue emporte le lecteur avec son humour somptueux doublé par une immense pitié.
    L'histoire touchante, drôle et tragique, glorifie l'amitié et est habitée par une nostalgie puissante. C'est une belle et profonde traversée de cette époque de l'adolescence qui promet tout, et finalement ne tient rien. Ou pas grand chose.


    votre commentaire
  • Vous avez déjà entendu parler de ce roman ? La Maîtresse de Brecht ? Non ? Il a pourtant obtenu le Prix Goncourt en 2003.

    BrechtJe l'ignorais quand je l'ai pris dans les rayonnages d'une bibliothèque publique. C'est le titre qui m'a intéressé, et quelques pages que j'ai lues sur place - et peut-être, oui, le vague souvenir d'articles dans la presse. Mais il n'a pas obtenu un grand succès malgré son prix, il me semble. C'est peut-être parce qu'il est assez intéressant.

    Il y est question du retour de Bertolt Brecht à Berlin-est. Nous sommes en 48. Le dramaturge s'était réfugié aux Etats-Unis, mais il a dû partir, poursuivi pour activités anti-américaines et parce qu'il se déclare marxiste. L'Allemagne de l'est l'accueille et va faire de lui son grand homme.

    Ça, c'est la façade. Par derrière, il est surveillé, épié, admonesté. Les services secrets utilisent plusieurs de ses proches et de ses acteurs pour recueillir ses moindres faits et gestes.

    C'est le cas de Maria Eich. Elle a été compromise par son père et son mari, nazis notoires, mais c'est tout de même d'un « cœur ardent et pur » qu'elle accepte sa mission. Elle devient la maîtresse de Brecht. Elle n'est pas la seule. Le dramaturge dans la cinquantaine s'attache à baiser toutes les jeunes actrices qu'il rencontre, menant de multiples aventures de front, traitant ces femmes comme des objets qu'il utilise à sa guise, exploitant son pouvoir sur elles.


    C'est du moins ce que décrit Amette. Son roman à l'écriture elliptique est curieusement anti-érotique. On y parle beaucoup de sexe et de coucheries, mais on a à chaque fois l'impression qu'il s'agit d'un acte d'oppression, que les femmes n'y trouvent pas le moindre plaisir, qu'elles sont dépourvues de toute sensualité, qu'elles se forcent par obligation ou par intérêt.

    Maria est fascinée par Brecht mais ne l'aime pas. Elle aime son officier traitant qui refuse d'avoir une relation avec elle, par sens du devoir. Elle suit une trajectoire descendante : elle veut devenir la plus grande actrice allemande, elle obtient un premier rôle dans Antigone, puis des rôles secondaires, puis abandonne le théâtre et donne des cours de langue dans un institut provincial. Mais elle finit apaisée, finalement, à cause de cette renonciation.

    Et Brecht ? Oui, c'est ce qui fascine. Un metteur en scène ouvert, qui veut éduquer le peuple et dont le régime se méfie, qui écoute les suggestions de ses acteurs, hésite, théorise parfois, écrit des poèmes, et dont les œuvres ne ressemblent à rien.

    Encore une fois, on se retrouve devant le mystère de la création, insoluble. Sans pouvoir percer, ni même effleurer le génie, son fonctionnement et ses réalisations.

    Jean-Pierre Amette, La Maîtresse de Brecht, Albin Michel


    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique