• Le beau Géo était plein de promesses. Auteur de théâtre à succès, manieur de mots, cultivé, Prix Schiller. Et antisémite virulent. Cette haine l'a poussé vers la politique. Fondant un journal satirique, Le Pilori, qui s'attaquait aux juifs, aux francs-maçons aux politiques, aux élites, il a également créé un parti fasciste, dont il est devenu le chef unique et incontesté. Sa devise : « une doctrine, une foi, un chef ». C'est ce parti qui a mis en accusation deux socialistes, Léon Nicole et Jacques Dicker, l'arrière-grand-père de l'écrivain, en 1932. Dans la contre-manifestation qui suit, l'armée tire sur la foule.

     Georges Oltramare (1896-1960). On savait depuis quelque temps qu'Yves Laplace préparait un livre sur lui. Qui ne venait pas. La première partie de Plaine des héros met en scène cette difficulté.

     Le narrateur, tout à son sujet, erre géométriquement entre la station service Tamoil où il prend son café le matin et la plage de l'ONU, convoquant les ombres d'Oltramare et de ses fidèles, évoquant le fantôme sans que rien ne se déclenche, sinon l’accélérateur de particules du CERN. Ses effets bizarres sur la temporalité font communiquer les époques et cohabiter présent et passé.

     Laplace a besoin pour ses livres d'un Neveu de Rameau. Ici, au début de Plaine des héros, un excentrique fantasmé tente de jouer ce rôle, un acteur échappé du Grand Théâtre en costume de scène éclatant. Ça ne donne pas grand chose. Du coup, Laplace a recours au cousin Bernard, infirmier assistant dans un EMS, amateur de tourisme sexuel en Asie, qui était le héros de ses deux derniers romans. Bernard échoue aussi à donner de la verve et du sens au livre. Le début du roman écrit donc l'échec d'écrire un roman.

     Il faut un troisième excentrique pour que tout démarre. Grégoire Dunant, féru de linguistique comparée et chansonnier, en outre neveu par alliance de Georges Oltramare (sa mère était sœur de sa femme), fils illégitime d'un compositeur juif. Son père, Casimir Oberfeld, avait travaillé pour Fernandel notamment sur la chanson Félicie aussi. Il a été déporté à Auschwitz en 43 et est mort lors de l’évacuation du camp. Plaine des héros

    Grégoire Dunant, du coup, a eu plusieurs pères de substitution, dont son oncle antisémite Oltramare, qui l'aimait beaucoup. Dans une tournée musicale en Russie, que le narrateur suit en photographe, Dunant lui parle du politicien, relayant la fascination qu'éprouve Laplace pour un homme qui devrait au contraire lui répugner. C'est la deuxième partie de Plaine des héros.

    Tout ce matériel trouble va faire les délices de l'écrivain, qui en exploite les double-fonds, les questionnements, les ambiguïtés. On ne s'attend pas à des simplifications avec notre auteur et on n'est pas déçu. Le texte est enlevé et éclairant. Et, cerise sur le gâteau : autant qu'homme politique qui a choisi le mauvais bord et s'est retrouvé à Sigmaringen avec Pétain et Céline, Oltramare est portraituré en auteur qui ne tient pas ses promesses. Ce qui parle à beaucoup de monde.(À tous les écrivains - ou presque.)

     

    Yves Laplace, Plaine des héros, Fayard


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  • Les Radieux, Le premier roman de Marie Perny arrive comme une heureuse surprise. Sa polyphonie confronte les générations, les cultures, et s'interroge sur le sens à donner à l'art.

    Voici l'intrigue : un peintre octogénaire reconnu, dont les ciels ont fait la célébrité, croise dans un supermarché un jeune homme dont la profondeur des yeux marrons l'émeut. Puis, nouvel aspect du garçon : il insulte la caissière et suit le peintre jusque chez lui. Bientôt, l'atelier de celui-ci brûle, et on arrête le voyou aux yeux marrons, Bryan, qui est placé dans une institution, en montagne.

    Une grande partie des toiles du peintre a disparu dans l'incendie et à la suite des dommages collatéraux ('intervention des pompiers). Mais cet événement, au lieu de détruire l'artiste, va le mener dans une nouvelle voie personnelle et créative.

    Fasciné par la lueur qu'il avait aperçue d'abord dans le regard de Bryan et par son acte destructeur qui lui en semble l'exact contraire, il part sur ses traces, s'installe quotidiennement dans la cité d'où celui-ci provient, cité qui s'appelle justement les Radieux. Assis sur un banc, il dessine les enfants, apprivoise les mères, puis les pères à la faveur d'une collecte de sang, fait enfin connaissance avec la maman de Bryan et obtient de lui rendre visite.

    Ça se passe mal. Puis le contact se noue par lettres. Mais Bryan meurt d'une overdose avant la deuxième visite. Entre temps, il avait expédié au peintre quelques travaux artistiques faits dans un séminaire de création. Rien d'intéressant, sinon un auto-portrait que le peintre va reprendre, reproduire en une série qui revivifie son œuvre en la poussant vers l'humain et les mots.

    « Qu'avons-nous fait de cet enfant ? » se demande le peintre. Le destin de ce garçon détruit par des forces sociales qui lui échappent lui fait se poser la question de l'art : à quoi sert-il ? Que peut-il ?

    Composé de plusieurs monologues, tirés du journal du peintre que sa fille a récupéré ou reconstitués par elle, Les Radieux confronte les niveaux de langage et dresse une galerie de portraits généreux. Cette interrogation sur la création, le malheur, l'humanité, la bienveillance a trouvé une forme tout à fait intéressante.

    Marie Perny a également été musicienne, chanteuse, comédienne. Elle travaille sur des broderies, des « textiles textuels ». Son site est .



    Marie Perny, Les Radieux, L'Aire


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  • Il y a un curieux sentiment de flottement qui m'a pris en lisant le dernier roman de Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse. Le même, si on veut, toutes proportions gardées, que celui qui fait fluctuer le lecteur de Proust lorsqu'il lit les pages que celui-ci consacre à Albertine. On se demande obligatoirement qui est Albertine, qui ce personnage recouvre et désigne. Un homme ? Une femme ? Et ces vices qu'elle a, d'aimer les femmes, qui rendent le narrateur si jaloux, est-ce que c'est parce que le modèle d'Albertine, dont chaque lecteur sait qu'il était un homme, aimait les femmes ou parce que, au contraire, cet aimé s'échappait de chez Marcel pour rechercher des hommes ?

    Le livre de Mélanie Chappuis fait ressentir ce même type de questions sur les identifications. Il parle d'un homme qui fait le bilan amoureux de sa vie, mais une vacillation brouille souvent le sexe des personnages, et il m'est arrivé d'imaginer souvent, sous ce narrateur, l'auteure elle-même, et sous les amours racontées des transpositions. Ce qui est d'ailleurs un charme du livre.

    Toute cette interprétation, me dira-t-on, est subjective, et d'autant plus impossible à élucider que je ne connais pas grand chose de la vie de Mélanie Chappuis. Dans ses courtes bios, on apprend seulement qu'elle a vécu son enfance en Afrique et en Amérique du Sud – comme son personnage.

    Le roman, donc. Bruno Richard a quarante ans et apprend qu'il développe un cancer du foie. Sa première décision est de ne pas se faire soigner et de contacter toutes les femmes avec qui il a entretenu une relation amoureuse. Il s'agit de faire le bilan de sa vie et de comprendre comment il en est arrivé là où il est, c'est-à-dire à la maladie. Après cette exploration, il se réconcilie avec lui-même et avec sa dernière compagne, et décide d'avoir finalement recours à la médecine.

    Le livre est un catalogue, donc, dont un des intérêts, comme je l'ai dit, est de voir transparaître le visage de l'auteure entre ses personnages. Une auteure qui aime bien se glisser dans la vie de substituts. Les lecteurs du Temps connaissent aussi les chroniques, pour lesquelles elle s'est mise dans la peau d'hommes ou de femmes célèbres, les faisant monologuer.

    L'Age d'Homme publie d'ailleurs en même temps que L'empreinte amoureuse le deuxième recueil de ces articles, sous le titre Dans la tête de...Tome II/ chroniques, préface de Daniel de Roulet. On y retrouve Alain Delon, Valérie Trierweiler, Louis Pasteur ou Roger Federer... : un peu tout ce qui a fait l'actualité entre octobre 2013 et novembre 2014.

     

    Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse, L'Age d'homme

    Mélanie Chappuis, Dans la tête de...Tome II/ chroniques, L'Age d'homme


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  • Dans Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, Le féroce Martin Amis s'attaque au Royaume-Uni, plus particulièrement aux classes défavorisées, à la presse, aux célébrités... Tout explose sous sa plume satirique. La charge est énorme : personnages outranciers, situations extrêmes, humour ravageur. C'est jouissif. En même temps, c'est presque un peu... comment dire ? Un peu trop ?

    Lionel Asbo, par exemple. La vingtaine, né dans une banlieue emblématique, petit délinquant dans toute sa splendeur exagérée : bière, surgelés et Kentucky Fried Chicken pour régime alimentaire, deux pitbulls qu'il excite au Tabasco... Il passe la moitié de son temps en prison, gagne sa vie dans le recouvrement de dettes par tous les moyens, même légaux.

    Pour éduquer son jeune neveu Desmond, il tente de lui transmettre ses valeurs : porno, violence, faux témoignage, pas de cafardage. Ça ne marche pas. Desmond, métis, orphelin sentimental et doux, aime l'école, son oncle et sa grand-mère. Celle-là particulièrement, il l'aime beaucoup. Au point de coucher avec elle.

    D'abord, dans sa banlieue, explique-t-il, ce genre de choses n'est pas si mal vu. Ensuite, la différence d'âge n'est pas extrême. Il a quinze ans, elle trente-neuf puisqu'elle a été enceinte à 12 ans de la mère de Desmond qui a accouché de lui à 12 ans. Le problème, c'est Lionel, qui ne supporte pas que sa mère rencontre des hommes et peut devenir très violent. Heureusement, l'affaire se résout par elle-même. Bientôt, la mamie lâche Desmond pour un plus jeune...

    Comme on voit, Amis ne fait pas dans la dentelle. Ce qui suit est encore plus énorme. Lionel, alors qu'il est en prison, gagne à la loterie. 140 millions de livres sterling. Bien sûr, pas question de partager avec son neveu qui a rempli les cases, ni avec quiconque, par exemple avec ses frères qui vont d'expulsion en faillite. Ils s'appellent comme les idoles de leur maman, John, Paul, George, Ringo et Stuart (Stuart Stutcliffe a été le cinquième Beatles entre 1960 et 1961).

    Du coup, voilà Lionel traqué par les paparazzi et propulsé parmi les héros de l'Angleterre, avec les footballeurs, les stars de la téléréalité, les chanteurs de rock. Il est tout à fait taillé pour ce milieu, et après quelques bévues, se met comme tout le monde à exposer dans les journaux une story avec une Bimbo refaite, qui se pique de poésie.

    Mais, suspense, Lionel le violent, Lionel qui a rapté et vendu comme objet sexuel le plus jeune amant de sa mère, Lionel va-t-il découvrir que sa maman a couché avec son neveu ?

    Comme on le voit, la description par Amis d'une société à la dérive est féroce. Tous ses éléments si exagérés passent, tant qu'ils sont portés par un humour noir irrésistible et par l'agilité de l'auteur à se mouvoir entre différents niveaux de langue et à les faire résonner.

    En même temps, cette critique est assez convenue et située socialement.

    C'est, tout compte fait, un riche cultivé qui se moque des pauvres...



    Martin Amis, Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, Gallimard


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  • Antoinette Rychner n'a pas choisi la facilité avec le personnage principal de son roman Le Prix. C'est un sculpteur dont on suit le monologue intérieur. Sa grande ambition est de recevoir un prix qu'on comprend être prestigieux, et toute son existence, toute son activité tournent autour de cette marque de reconnaissance. Mais ce qui pourrait sembler une histoire réaliste et cruelle devient, grâce à la fantaisie et à l'écriture d'Antoinette Rychner, une fable drolatique. Et faute de se sentir proche du personnage principal, on finit par se moquer de lui comme on se moquerait de nous-même...

    Ce n'est, on s'en rend compte assez vite, pas un hasard si le roman commence par la description du nombril du personnage, nombril blessé qui reviendra dans le livre. Antoinette Rychner ne lésine pas sur les symboles. Plus tard, le sculpteur portera l'œuvre qu'il crée sur son ventre comme un bébé en gestation, elle sera soudée à sa chair...

    Mais on n'en est pas encore là. Au début du roman, une lettre type vient d'annoncer au sculpteur qu'il n'a pas reçu le Prix. Du coup, il en devient sourd. S'ensuit tout un retranchement sur lui-même. Il refuse de s'occuper de son enfant (Mouflet), mène la vie dure à sa femme... Suivent les affres de la jalousie, la difficulté de créer encore, la naissance d'un deuxième enfant, Remouflet, puis un travail accepté dans une galerie. Mais la vision d'une œuvre de son rival le fait replonger dans la création et reparticiper au prix... Pour le suspense, on s'abstiendra de dire si, en fin de compte, il l'obtiendra.

    Bien entendu, ce héros résonnera en tous ceux qui ont des velléités créatrices. Beaucoup se reconnaîtront en lui. Les histoires de jalousie, de narcissisme, les questionnements sur sa propre valeur, le sentiment d'injustice parce que quelqu'un dont on n'estime pas le travail a obtenu une récompense que nous pensions mériter, tout ça fait partie de la vie artistique. De même, l'égocentrisme du personnage est fondé sur quelque chose de noble, la volonté de créer une œuvre qui chante, qui soit une réussite, et son combat pour trouver le temps de créer est celui de beaucoup de gens.

    Du coup, le livre de Rychner mettra du baume au cœur de tous les acteurs culturels. S'ils sentiront le ridicule de leurs ambitions et de leurs entreprises, ils riront de leur caricature, se sentiront pénétrés de leur propre générosité, de la grandeur de leurs visées, trouveront peut-être enfin une justification à leur égoïsme... Salutaire livre, qui réhabilite en fait tout un secteur de l'activité humaine !



    Antoinette Rychner, Le Prix, Buchet et Chastel


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