• Le recueil de Francis Amoos est une des lectures fortes que j'ai faites récemment. D'abord à cause du parcours de vie bouleversant de son auteur, qu'évoque le livre Ensuite à cause de la sagesse qui s'en dégage. Enfin parce que Du neuf, de l'inconnu, de l'impossible, recueil de poèmes et d'aphorismes, n'est pas simplement un témoignage, mais aussi une œuvre littéraire réussie.

    Commençons par l'auteur, qui est né en Valais en 1958. Je l'ai fréquenté dans nos années de collège, puis au début de l'université. Ce garçon très intelligent, très cérébral, très brillant, était un lecteur assidu, passionné par les complexités intellectuelles et les enjeux universitaires. Il était un peu destroy aussi. Mais enfin, qui ne l'était pas dans ce groupe d'amis peu sages, volontiers imbibés et enfumés ?

    J'ai perdu le contact avec Francis quand il a changé d'université et d'études. À Lausanne, il s'est lancé dans la sociologie et est devenu le rédacteur en chef de l'Auditoire, le journal des étudiants. Mais en 1990, ses études terminées, il lui est arrivé un drame. Une moto le shoote, l'accident altère durablement sa motricité et sa parole, le laisse cérébro-lésé. Il se retrouve sur une chaise roulante et mutique, à ne plus comprendre les mots que les autres prononcent, à ne plus arriver à exprimer ceux qui tournent dans son cerveau, incapable de parler et d'écrire. Il est accueilli dans des institutions spécialisées, jusqu'à ce qu'il trouve sa place au Foyer Valais de Coeur à Sierre.

    Au fil des ans, une lente reconstruction se fait. Le cerveau est inventif. De nouvelles connexions se créent peu à peu. Enfin, arrive le petit miracle que raconte Anne C. Martin dans sa préface au livre.

    Elle donne un séminaire d'écriture à des personnes handicapées, leur fait une proposition. Quand c'est au tour de Francis Amoos, il y a un grand silence, une longue lutte. « Dans ses yeux, écrit-elle, je lis un effort titanesque, une impatience presque colérique, un désir puissant que les mots coulent, s'écrivent d'eux-mêmes, parce qu'ils sont là. » Puis enfin, après quinze ans de « gel émotionnel et intellectuel », jaillit le mot rien. D'autres efforts font surgir un deuxième mot, puis un autre. Et durant les sept ans que dure le séminaire, une sorte de renaissance se produit, la parole revient et des poèmes trouvent leur forme.

    Rien.
    Un chouca passe
    Il vole
    silence.
    Un silence chaud.

    Ces beaux poèmes forment la première partie de Du neuf, de l'inconnu, de l'impossible. La deuxième partie, composé d'aphorismes et de réflexions, a été produite d'une autre façon, grâce à une méthode appelée la psychophanie, un moyen alternatif de communication où le praticien soutient la main du partenaire qui peut ainsi, explique Line Short qui l'a pratiquée avec Francis Amoos, pointer des lettres, des mots, ou frapper un clavier d'ordinateur.

    C'est ainsi qu'ont été créés de courts textes souvent bouleversants, qui parlent du handicap et de ses difficultés, mais aussi d'art, de peinture, de musique... Ces écrits concis, denses, profonds, vont à l'essentiel. Il s'y trouve des raisons de lutter, une quête passionnée du sens, une tentative de dépasser les dualités, une sagesse, enfin, qui touchent profondément.

    Au total, Du neuf, de l'inconu, de l'impossible est un livre qui ne laisse pas indemne. On peut trouver d'autres renseignements, ou le commander, à l'adresse suivante :
    http://www.amoosbluche.ch/commande/

     

    Francis Amoos, Du neuf, de l'inconu, de l'impossible, Editions à la carte


    votre commentaire
  • Il y a un drame à la base du livre de Jérôme Meizoz, Haut Val des loups, un drame hautement politique et très symptomatique.

    Une nuit de février 1991, le secrétaire du WWF valaisan a subi une violente agression dans son chalet de Vercorin. Trois hommes sont entrés chez lui et l'ont battu systématiquement, lui brisant une jambe et un bras, le laissant couvert d'hématomes, s'acharnant tout en prenant bien garde de ne pas le tuer. Personne n'a revendiqué l'agression, les hommes de main n'ont pas été arrêtés, leurs commanditaires n'ont pas été retrouvés. Et les rumeurs malsaines ont commencé à bruire dans les cafés, pour réduire cette affaire grave à un fait divers personnel, une affaire de mœurs, une simple dispute...

    Jérôme Meizoz avait croisé la victime lors de sa jeunesse de militant contestataire, antimilitariste, proche de la nature, plus plein de bonne volonté que d'efficacité. Il a été profondément choqué par le drame. Vingt ans plus tard, il se demande encore comment une telle haine a pu naître. Pour le comprendre, il convoque d'autres époques, d'autres personnages.

    On voit ainsi apparaître un poète valaisan dans lequel on reconnaît Maurice Chappaz, qui avait éveillé la jeunesse de l'époque avec, "Les maquereaux des cimes blanches". Mais on y trouve aussi, entre autres, Jean-Marie Le Pen qui avait été accueilli à Sion en 1984... D'autres rappels tentent une explication. L'accueil en Valais des fascistes traqués après la deuxième guerre mondiale... La prédominance longtemps absolue d'un PDC pas à gauche du tout...

    Si ces personnages et ces événements sont très clairement reconnaissables, rien n'est pourtant cité dans le livre de Meizoz. Car il ne s'agit pas là d'un pamphlet qui se construit sur des faits, mais de littérature. Dans une écriture poétique, l'auteur revient ainsi également sur sa propre trajectoire, telle qu'elle évolue, et sur son rapport au Valais et à la politique.

    Le Haut Val des loups parle ainsi, et peut-être surtout, de la perte des illusions. Mais la certitude qui donne sa force au texte est que si la politique est peut-être décevante, la littérature peut la relayer, agir sur le monde, le comprendre et le changer.

     

    Jérôme Meizoz, Haut Val des loups, Zoé


    votre commentaire
  • Les Neiges de Damas se présente comme un livre singulier. Qu'est-ce que c'est ? Un récit de voyage ? Un roman historique ? La relation d'un moment personnel difficile ? Tous ces aspects, le texte les intègre et les unifie autour d'un lieu, Damas, et d'un moment, la période où le personnage principal du livre a fait un séjour dans cette ville

    En 2008, Alice a passé un hiver au Musée national de Damas avec son prof genevois de l'unité de Mésopotamie et un doctorant. Ils examinent et classent des tablettes sumériennes, tombent sur la relation de la vente d'un oiseau. Cette plaquette rare les sort des moutons qu'on s'échange à l'époque. Elle servira à l'auteur de point de départ à des rêveries sur ce qui se passait 1770 ans avant Jésus Christ.

    Des rêveries qui se révèlent plus vivaces que la réalité. Enfouie dans son sous-sol, l'étudiante ne voit rien de Damas, ou presque rien. Elle est plongée dans une intériorité qui tournera, au retour, en crise psychique, dépression ou burn out, on l'appellera comme on voudra.

    Les diverses périodes décrites dans Les Neiges de Damas composent un puzzle : la rencontre du professeur, quelques épisodes de son passé, la vie de l'oiseleur summérien, le travail au musée, l'écriture du livre, six ans après. Les genres se succèdent : confessions à la première personne, récit du séjour à la troisième personne, considérations sur ce qu'est devenue la Syrie depuis le séjour d'Alice, reconstitutions historiques, éclats de thérapie...

    Mais ce qui pourrait être complètement discontinu tient bien le coup grâce au talent d'Aude Seigne et à une structure invisible. Celle-ci se construit à travers l'interrogation profonde que l'auteur se pose sur elle-même et sur un thème qui traverse tout le livre et lui donne sa force et sa tension : l'inassouvissement.

     

    Aude Seigne, Les Neiges de Damas, Zoé








    votre commentaire
  • Parlons-en, puisque c'est le sujet littéraire de la saison. Moi aussi, j'ai lu Soumission, de Michel Houellebecq. Avec intérêt, il faut dire : même un médiocre Houellebecq est supérieur à la plus grande partie de la production actuelle.

    Avec intérêt, donc, mais un peu d'écœurement. Non pas à cause de l'intrigue. Je la rappelle en bref : un président islamiste est élu dans une France du futur, et le narrateur du livre, un universitaire déprimé spécialiste de Huysmans, finit par se convertir.

    Bien sûr, on peut voir dans cette histoire, qui est pleine de références littéraires, une fable sur le changement des mœurs. Huysmans s'était converti au catholicisme à cause de la beauté esthétique des cérémonies, de l'art sacré, de la littérature religieuse, de l'architecture et des cathédrales. Ici, le personnage franchit le pas à cause de la possibilité d'obtenir des jeunes épouses, puisqu'un prof d'uni vieillissant peut en avoir trois, et très jeunes : la dernière femme du doyen de l'université a quinze ans.

    Ces fantasmes, cette projection, la société qui est décrite, la position politique de l'auteur, tout ça prête à débat. Évidemment, peindre une France régie par un Islam soft, c'est crier au loup qui s'approche. Cette position, semblable à celle des tenants de la droite dure, n'est évidemment pas la mienne. Mais parlons-en, ça fait des discussions de café, on se dispute, on précise sa position, c'est très bien.

    Non, ce qui m'a écœuré dans le livre, c'est autre chose, qui tourne autour du personnage principal. Certes, ce n'est pas le premier des héros de Houellebecq qui est veule, conformiste, médiocre, égoïste, ne songeant qu'à son plaisir personnel.

    Mais dans les autres romans de notre auteur, la veulerie était épinglée par l'humour, elle était mise à distance, si bien que sa description pouvait passer pour une sorte de dénonciation. Ici, l'humour essaie bien d'être présent, mais il ne fonctionne pas. Et c'est parce que, ai-je eu l'impression, on ressent une sorte d'adéquation entre le personnage et l'auteur. Ce qui fait que cette veulerie devient hélas, si on veut, le message du livre.

     

    Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion


    votre commentaire
  • Il y a deux thèmes essentiels chez Gombrowicz :  l'immaturité ou la forme. Deux concepts opposés mais passablement vagues au départ. Ou plutôt : ouverts.
    L'immaturité est ce qui n'a pas encore de forme, ce qui est inachevé. L'adolescent par rapport à l'adulte, par exemple. Mais entre les deux existe un rapport dialectique.
    Dialectiques, l'immaturité et la maturité. Dialectiques, la forme et l'informe. Chaque concept est attiré par l'autre, désire l'autre. Cette relation crée une tension philosophique, existentielle mais aussi sexuelle, une relation ambiguë qui produit de la perversité.
    Laquelle est illustrée particulièrement bien dans La Pornographie. Ce roman sans sexe explicite où deux hommes mûrs manipulent un jeune couple, rapprochent une jeune fille pourtant fiancée et une jeune brute, en voyeurs qui participent à leur liaison et les conduisent à s'unir dans un péché final: un meurtre... Une manipulation que  recherchent les deux jeunes adolescents, désireux d'être formés, dans une tension qui produit et met en jeu vice et vertu. Tout le monde étant finalement influencé et transformé par son contraire.
    Le Journal montre aussi autre chose. Dans la vision de Gombrowicz, il semble qu'il n'y ait pas une totalité de l'existence, mais une suite de faits discontinus, innombrables, accablants par leur nombre. C'est peut-être ça aussi le passage de l'informe à la forme pour l'écrivain : tout ce matériel qui cherche à devenir littérature, à se frayer un passage vers la forme et à se retrouver figé dans un style - et antithétiquement, l'impuissance de l'écrit à tout englober et à donner forme à l'informe - et le désir de l'écrivain de fuir ce labeur de transformation coûteux, de se complaire dans l'immaturité, dans l'irresponsabilité, dans le flux désordonné et qu'aucune exigence ne force alors plus à transformer en littérature.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique