• On n'a pas besoin d'avoir vécu dans une campagne catholique pour prendre de l'intérêt au dernier opus de Jérôme Meizoz. Mais ceux qui, comme moi, partagent avec l'auteur une mémoire transmise par les générations précédentes, sentiront en eux quelque chose s'éveiller quand ils liront Temps mort.

    Ce livre est le compte-rendu et le commentaire de la découverte qu'a fait l'écrivain, dans un grenier, des carnets de sa tante, celle qui lui a servi également de mère et de grand-mère, Laurette. Dans sa jeunesse, celle-ci était jaciste, présidente de la section Christ-Roi de Vernayaz, active dans le mouvement entre 1937 et 1945.

    Le jacisme, qui, comme le relève Meizoz, évoque le mot fascisme, obéissait plutôt à une idéologie pétainiste. Sous ce nom un peu barbare, il faut lire le sigle J.A.C : Jeunesse agricole catholique.

    Il s'agissait d'une organisation militante qui avait pour but, selon la brochure La J.A.C.F, pourquoi ? comment ? publiée en 1937, de « refaire une classe rurale franchement chrétienne ». Les réunions n'étant évidemment pas mixtes, Meizoz s'attache à l'analyse d'une section féminine, celle que présidait sa tante.

    On trouve, dans les documents qui sont restés, de quoi examiner le mouvement et ses idées. Ses angles d'attaque politiques sont clairs : le chrétien doit servir la patrie, respecter les autorités et les patrons, craindre les communistes, prier pour que la Russie soit délivrée. Sur ces sujets, la prière est évidemment le seul moyen d'action des jeunes filles puisqu'elles n'ont pas le droit de vote.

    Mais il en est d'autres sur lesquels elles peuvent agir. Des consignes strictes donnent forme à bien des actes de la vie quotidienne. La mode : vêtements jusqu'au cou, couvrant les genoux et les coudes. Le flirt, les plaisanteries déplacées, les discussions légères : les éviter. La danse : suspecte. La radio, la lecture : des dangers. Le corps : il ne nous appartient pas.

    L'objectif est que ces jeunes filles de la campagne deviennent des épouses et des mères chrétiennes, ou à défaut des vieilles filles, situation tragique, le mariage étant la seule vocation civile.

    Toute cette idéologie, qui était portée par une propagande efficace, s'est effondrée dans les années soixante. Elle reste familière à ceux qui, comme moi, ont été en contact avec ce monde-là. Familière aussi à Annie Ernaux, qui signe la préface du livre en rappelant cet idéal passé de la fille soumise livrée à la propagande de l'église.

    Mais des idéaux, il en est d'autres. En partant de cet exemple jaciste, Temps mort nous fait réfléchir aux forces auxquelles nous sommes soumis, sans les voir, parce que la proximité nous aveugle. Il nous fait nous souvenir que l'individu, ses croyances, ses idées sont le produit d'une époque. Et que nous n'y échappons pas plus que nos aïeuls.

     

    Jérôme Meizoz, Temps mort, Editions d'En Bas


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  • Nadine Richon s'intéresse à des thèmes modernes : la drague et la manipulation par Facebook.

    Deux femmes qui ne se connaissent pas, une Belge de soixante ans, une Genevoise de quarante-neuf ans, rencontrent le prince charmant.

    Il les contacte sur le réseau social. C'est un homme mature, charmeur, poétique, romantique, viril. Il a le même profil, mais des noms différents.

    Des rendez-vous sont fixés, mais il ne peut pas les honorer, Au dernier moment, quelque chose, un événement indépendant de sa volonté, fait rater l'affaire. Petit à petit, il connaît des problèmes, dans sa santé ou dans son travail. Il faut l'aider, lui prêter de l'argent qu'il remboursera plus tard.

    L'une des deux femmes accepte et s'endette de plus en plus : la santé de son amant virtuel se détériore et exige des traitements toujours plus chers. L'autre refuse, finit par découvrir le pot aux roses.

    L'homme mûr est en réalité un jeune Africain, qui a récupéré les photos d'un acteur porno. La futée prévient la victime dépouillée qu'il s'agit d'une arnaque. Le roman se termine par une petite chute que le plaisir du suspense veut que je cache ici.

    Toutes ces personnes s'expriment dans le livre de Nadine Richon. Leurs interventions, nourries de références, forment une suite de monologues qui mettent en scène les attentes de chacun.

    Si les personnages et l'intrigue du roman sont un peu attendus, on éprouve de l'intérêt à savoir ce que pensent les victimes, à comprendre comment elles se laissent piéger, à entrer dans la tête de ces femmes, à découvrir leurs envies et leurs réactions. Surtout que, derrière l'une des personnages, se devine le bout du nez de l'auteur...

     

    Nadine Richon, Crois-moi, je mens, Editions Bernard Campiche


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  • Dans son roman, "Ezra enigma", Jean-Pierre Keller réhabilite Ezra Pound, un énorme poète, auteur d'une œuvre maîtresse, les Cantos. Celle-ci est réputée difficile. Elle devrait n'avoir cependant aucune peine à installer son auteur dans le panthéon des grands auteurs, s'il n'y avait pas un problème. Un problème politique.

    Ezra Pound s'est placé dans le mauvais camp pendant la guerre. Intéressé par l'économie, cherchant une voie entre le libéralisme et le collectivisme, il a soutenu le fascisme italien. Installé en Italie dès 1924, il louait Mussolini, écrivait des articles dans La British Union of Fascists qui célébraient le dictateur italien. En 1939, revenu en Amérique, il a tenté de convaincre le Sénat de soutenir la politique mussolinienne.

    Puis, de retour en Italie, il a commis l'irréparable en animant des émissions sur la radio officielle. « Il y défendait le fascisme, accusait la finance internationale et les Anglo-Américains d'être la cause de la guerre et faisait de la propagande antisémite. Ces allocutions lui vaudront de devenir le 26 juillet 1943 l'une des huit personnes de nationalité américaine et résidentes en Europe inculpées pour trahison. » (Wikipédia)

    Du coup, les vainqueurs l'ont arrêté en 45, et mis dans un asile de fous pendant 13 ans, avant qu'il ne soit renvoyé à Venise.

    Tout le roman de Keller, qui se lit comme un polar, tourne autour de cette figure. Il invente un étudiant attardé et falot qui subit une déconvenue dans ses études en citant un livre de Pound. Ce jeune homme va plus tard découvrir petit à petit l'homme, visiter les lieux où le poète a résidé, retrouver ses descendants, lire ses œuvres.

    Servi par la chance ou le scénario rythmé de Jean-Pierre Keller, il fait la rencontre d'une prof d'uni américaine, une bombe blonde, sensuelle, libre, s'éprend d'une jeune fille, noue des relations amoureuses avec ces deux femmes fascinées par Pound. Un trio qui fait écho à celui du poète avec sa femme et sa maîtresse, ou à celui de la prof d'uni elle-même avec son mari et l'étudiant.

    L'ambition de Jean-Pierre Keller est évidemment didactique. Dans le cadre qu'il fixe, dirigeant ses personnages dans un but que ces automates un peu typés ignorent, mais que l'auteur s'est fixé à l'avance, il cherche à imposer la figure de Pound, à comprendre sa trajectoire, à expliquer l'ostracisme que le grand poète subit encore, et à nous intéresser à son œuvre.



    Ezra enigma, Jean-Pierre Keller, L'Age d'Homme


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  • Les Radieux, Le premier roman de Marie Perny arrive comme une heureuse surprise. Sa polyphonie confronte les générations, les cultures, et s'interroge sur le sens à donner à l'art.

    Voici l'intrigue : un peintre octogénaire reconnu, dont les ciels ont fait la célébrité, croise dans un supermarché un jeune homme dont la profondeur des yeux marrons l'émeut. Puis, nouvel aspect du garçon : il insulte la caissière et suit le peintre jusque chez lui. Bientôt, l'atelier de celui-ci brûle, et on arrête le voyou aux yeux marrons, Bryan, qui est placé dans une institution, en montagne.

    Une grande partie des toiles du peintre a disparu dans l'incendie et à la suite des dommages collatéraux ('intervention des pompiers). Mais cet événement, au lieu de détruire l'artiste, va le mener dans une nouvelle voie personnelle et créative.

    Fasciné par la lueur qu'il avait aperçue d'abord dans le regard de Bryan et par son acte destructeur qui lui en semble l'exact contraire, il part sur ses traces, s'installe quotidiennement dans la cité d'où celui-ci provient, cité qui s'appelle justement les Radieux. Assis sur un banc, il dessine les enfants, apprivoise les mères, puis les pères à la faveur d'une collecte de sang, fait enfin connaissance avec la maman de Bryan et obtient de lui rendre visite.

    Ça se passe mal. Puis le contact se noue par lettres. Mais Bryan meurt d'une overdose avant la deuxième visite. Entre temps, il avait expédié au peintre quelques travaux artistiques faits dans un séminaire de création. Rien d'intéressant, sinon un auto-portrait que le peintre va reprendre, reproduire en une série qui revivifie son œuvre en la poussant vers l'humain et les mots.

    « Qu'avons-nous fait de cet enfant ? » se demande le peintre. Le destin de ce garçon détruit par des forces sociales qui lui échappent lui fait se poser la question de l'art : à quoi sert-il ? Que peut-il ?

    Composé de plusieurs monologues, tirés du journal du peintre que sa fille a récupéré ou reconstitués par elle, Les Radieux confronte les niveaux de langage et dresse une galerie de portraits généreux. Cette interrogation sur la création, le malheur, l'humanité, la bienveillance a trouvé une forme tout à fait intéressante.

    Marie Perny a également été musicienne, chanteuse, comédienne. Elle travaille sur des broderies, des « textiles textuels ». Son site est .



    Marie Perny, Les Radieux, L'Aire


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  • Ce n'est pas moi qui vais me plaindre de ceux qui réécrivent et republient un livre.

    Et voici une page de publicité qu'on pourra sauter en se rendant immédiatement au début du troisième paragraphe de ce texte si on ne veut pas se faire rappeler qu'un de mes derniers livres parus, Le Lynx (L'Aire 2014), reprend La Proie du Lynx (L'Aire 2003) en version ramassée, refaite.

    C'est aussi à un exercice complet de réécriture que se livre Virgile Elias Gehrig avec son Pas du tout Venise, dont la première version datait de 2008. Le livre est republié cette année en Poche suisse à l'Age d'Homme.

    Son sujet reste le même : la visite de Tristan à l'hôpital où sa mère est mourante. Mais entre deux, bien des choses ont changé.

    Dès le début, par exemple, on se rend compte que dans la deuxième version, l'auteur a opté complètement pour un récit à la troisième personne, là où l'original intégrait quelques je. Le texte est, du coup, moins dans la construction directe de l'émotion, beaucoup plus dans son élaboration.

    Tout un travail a également été fait sur le rythme et l'expression, dans le but de reproduire et d'évoquer précisément les détails de cette visite, d'une part, et, d'autre part, de rechercher à travers ces remémorations une esthétique, qui est de l'ordre de l'incantation, de l'envoûtement, du poème.

    Gehrig reste fidèle à sa manière de creuser chaque scène, de dilater chaque seconde de la visite. Il vise à épuiser les sensations, à les exprimer au mieux, utilisant les ressources de la langue de façon variée. Le récit avance ainsi entre évocations, réflexions, citations, associations, formant une matière littéraire travaillée, baroque, exigeante et tout à fait intéressante pour ceux qui préfèrent le travail sur la langue aux vertiges des intrigues.

    Cette nouvelle version a reçu le Prix de la Fondation Henri et Marcelle Gaspoz 2014.

     

    Virgile Elias Gehrig, Pas du tout Venise, Poche suisse, L'Age d'Homme


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