• Philippe DjianQuand on lit Djian, on se dit qu'être écrivain est le plus beau métier du monde. Qu'est-ce qu'être écrivain en effet?

    L'écrivain vit au bord de la mer, dans une station démodée. Il picole, il écoute de la musique, il va dans des bars et des soirées. Quoi qu'il fasse, il s'imagine être devant un public et joue son rôle.

    Quand ça le prend, il écrit. Sinon, il se retrouve avec des filles magnifiques qui n'ont qu'une envie: se déshabiller pour prendre des douches et des bains devant son nez. Puis il les enfile.

    Oui, c'est un terme du vocabulaire Djian. On en trouve de nombreux synonymes dans Zone érogène. Parce que ça baise beaucoup, un écrivain. Des mineures, des femmes de cinquante-sept ans, des critiques littéraires, la femme qu'on aime...

    Celle-là, bien sûr, vous fait des misères. C'est parce qu'elle est en concurrence avec l'écriture, et qu'elle le supporte mal. Elle voudrait qu'on s'occupe d'elle, elle déplore de n'être qu'une machine à baiser.
    L'écrivain, lui, veut écrire, et qu'on lui fiche la paix. Il n'a pas grand chose à raconter, mais ça ne le préoccupe pas. L'important, c'est son style.

    Eh bien justement, quel est-il, ce style dont Djian est si fier? Un style oral, on le sait. Pas de ne dans les phrases négatives, un vocabulaire de la rue, la recherche d'un rythme. Un peu, toutes proportions gardées, ce que Céline avait fait à son époque. Quoique les références de Djian soient plutôt du côté de la littérature américaine des Fante ou Bukowski. Comme eux, il se met en scène (par exemple, son personnage s'appelle Philippe Djian).

    Ça se lit plutôt bien, même s'il n'y a pas d'intrigue à proprement parler. L'histoire est un simple prétexte. Ça ne gêne pas. On lit à cause de l'ambiance moite, blues et dérivante, que Djian excelle à créer.

    Et aussi parce qu'on rêve d'être l'écrivain dont il parle. Celui, vous savez bien, qui regarde ces filles magnifiques sous la douche et qui, après...

    Philippe Djian, Zone érogène, J'ai lu


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  • Florian Eglin avait publié en 2014 Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal, roman brutal et improbable, dont on avait du bien ici. Voici que sort cette année, toujours aux Editions la Baconnière, la suite des aventures de son anti-héros. Ce nouveau volume a lui aussi un titre choc : Solal Aronowicz, Une résistance à toute épreuves, faut-il s'en réjouir pour autant? C'est l'occasion de quelques questions à l'auteur.

     

    Ce volume est le deuxième d'une trilogie : comment se compose-t-elle, comme évolue-t-elle ? En d'autres termes, considères-tu les trois volumes comme les trois chapitres d'un seul texte ou se veulent-ils différents, et en quoi ?

    Florian Eglin : Lorsque je suis arrivé à la fin de mon premier livre, tout de suite, je me suis rendu compte que non seulement je voulais continuer à écrire, mais encore que je ne voulais pas quitter mon personnage. Donc, quasiment dans la foulée, avant même d'avoir achevé la relecture des épreuves du premier, je me suis mis à écrire le deuxième. Cependant, ce qui me guide, c'est plutôt le plaisir et la nécessité d'écrire, « le projet littéraire », c'est sans doute un peu pompeux de le dire comme ça, est venu ensuite. Je me suis rendu compte de la direction que les choses prenaient alors que je rédigeais la fin du volume II. Arrivé à ce stade, j'ai décidé que l'ensemble formerait une trilogie, parce que la figure de Solal le mérite, parce que j'avais besoin d'un troisième opus pour lui donner sa véritable dimension et creuser un peu plus mon propos. Bien sûr, il y a chez moi le fantasme d'écrire dix tomes en tout, j'ai d'ailleurs en tête tout un cheminement qui le conduirait, après un périple méditerranéen et indien, (Venise, Alexandrie et Bénarès) jusqu'au Japon, mais le risque de stérilité et de redites me fait reculer, et puis, après trois ans, j'ai envie d'explorer d'autres chemins de traverse. Plus techniquement, je dirais que les deux premiers volumes se répondent et sont très liés, ils forment pour ainsi dire un diptyque, le troisième sera un peu à part, tant sur la forme que sur le fond, et il clôturera le cycle de manière assez nette, ce tout en ménageant, parce que je ne peux pas m'en empêcher, certaines ambiguïtés, des ambiguïtés qui pourraient par la suite servir, on ne sait jamais !

     

    Il y a un premier niveau de lecture délirant, dans ton texte, qui concerne les péripéties de l'histoire, mais il me semble que ton ambition soit beaucoup plus élevée, que tu aimerais que le lecteur n'oublie pas de "rompre l'os et sucer la substantifique moelle". Peux-tu dire quelques mots là-dessus ?

     

    Florian Eglin : De mon point de vue, Solal, c'est surtout un jeu littéraire, un jeu dans le sens où le fond, la substantifique moelle dont tu parles réside dans la forme. Lorsque j'écris, mon attention va d'abord aux mots, ensuite aux phrases et à leur agencement, puis aux références dont je peux truffer mon texte. Bien sûr, j'ai constamment en tête, ou presque, l'alchimique abréviation latine VITRIOL, je fais d'ailleurs en sorte que mon personnage ait cette possibilité à portée de mains (avec l'avertissement d'Élisa ou le cadeau de la pierre à la fin), mais sans qu'il la saisisse, ce con. La surface lui suffit. Comme s'il y avait un enseignement à tirer, un enseignement que je souhaite perceptible, mais pas trop, juste pour le lecteur. Ensuite, je dois reconnaître que si je lisse beaucoup le travail de la langue, les idées, je les laisse venir comme elles veulent, je prends ce qui monte. Par exemple, la mariée morte, c'est une ancienne terreur nocturne, je l'ai mise là, espérant m'en débarrasser, mais que faire de tout cela ? Les aventures de Solal, c'est un capharnaüm bien étrange dont certains recoins sont obscurs à moi-même et le côté maniaque de l'écriture, grammaticalement si complexe que l'ordre est parfois à la limite du compréhensible, c'est comme pour montrer que la barrière contre des forces noires et violentes à l'oeuvre sans cesse sous la surface est fragile. Des fois, j'ai l'impression qu'écrire Solal, c'est presque une tentative de soigner quelque chose chez moi.

     

    La langue que tu utilises est très soutenue (passé simple, longues phrases balancées, construites, figures), rompue par instants d'effets oraux qui provoquent la surprise et induisent du comique. L'as-tu spécialement forgée pour raconter l'histoire de Solal ? Comment t'es-t-elle venue ? Vises-tu à travers elle des effets parodiques ?

     

    Florian Eglin : Pour l'instant, c'est la langue solalienne, ça m'est venu comme ça, les incises, les subordonnées, cet écartement maximal entre le verbe et son sujet. J'avais écrit il y a plusieurs années un premier roman, mais le style était plus classique, moins sinueux. Je trouve que c'est une manière de donner de l'épaisseur au texte, de rendre semblable à une ligne de crête qui monte et qui descend. Pour l'oralité, l'argot, j'aime la rupture, je trouve que ça convient bien au style du personnage et puis certains mots sont simplement magnifiques. C'est peut-être une façon pour moi de me libérer des contraintes de mon métier qui demande que j'enseigne de manière normative. Description, narration, dialogue, langue soutenue, vulgaire, etc. Je me rends compte que j'aime explorer l'espace de la langue, un espace sans limites au sein duquel je peux articuler, plus ou moins discrètement, ce qui a construit mon rapport à la littérature, comme la mythologie ou, plus tard, les romans de chevalerie. Alors oui, ça crée des effets comiques, par le décalage, et c'est justement un des objectifs. Je dirais que ce qui se joue avec Solal, selon moi, est très grave, mais je ne voudrais pas que ce soit pris au sérieux. Ce qui arrive à ce type n'est pas drôle, cette incapacité à mourir enfin, mais il faut en rire et les effets de langue sont là pour ça.


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  • Le premier roman de Julien Sansonnens, Jours adverses, décrit la vie d'un trentenaire actuel. On y retrouvera les processus, les tics, les ambiances, les non-valeurs de la société actuelle. On y repérera aussi une recherche de sens, qui saisit Sam, le personnage principal, emblématique de cette génération, et perdu dans un labyrinthe carriériste absurde. Porté par une écriture contemporaine qui joue sur les niveaux de langue, le roman fonctionne bien et sa tentative de faire le portrait critique et ample d'une génération est réussie.

    Sam a tout ce qu'il faut. Un poste dans une boite de communication qui lui permettra de monter, des petites amies draguées sur les sites de rencontre, un ami avec qui il se soûle au MAD. Pour ça, il a renoncé à une carrière de photographe, troquée en échange de la sécurité. Il vit à Lausanne, une ville qu'il voit différente au gré de ses humeurs et de ses états, entre petite ville provinciale qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et cité hallucinée, labyrinthique et hostile.

    Mais Sam n'est pas heureux. Mal intégré dans son travail, solitaire, n'adhérant pas à l'esprit de la boite, manquant des matinées après des soirées trop intenses, ne convoitant pas l'avenir que son métier lui offre. On le voit, dans des scènes houellebecquiennes, à une fête de Noël, à la cafétéria ou dans son bureau, désenchanté. De plus, il se fâche avec son meilleur ami qui se convertit à une vie petite-bourgeoise, apprend que son père a le cancer, fréquente une prostituée malgré sa relation avec une petite amie adorable. Sur un coup de tête, il démissionne.

    Deuxième partie, très différente. Sam choisit de reprendre une buvette d'alpage au Crêt-Meuron, au-dessus de Neuchâtel. C'est un nouveau départ, qui semble lui réussir. Nouvelle fiancée, contacts humains, rencontre d'un vieux militant ouvrier, ancien horloger, avec qui il parle politique, lui, un ancien du Front Révolutionnaire Internationaliste des Travailleurs Solidaires, un mouvement trotskiste, dans lequel il a d'ailleurs rencontré un certain Julien Sansonnens, dont il n'a pas gardé un très bon souvenir. « Le pire c'était encore Julien Sansonnens, dont on lisait qu'il était l’étoile montante de notre organisation : ce petit merdeux se la jouait Che Guevara alors que ses parents étaient prof, son grand-père pharmacien et son arrière-grand-père directeur de banque ! Tu te rends compte ? »

    Bref, tout semble aller mieux. On croirait aux vertus du retour à la nature si, à la fin, les démons de Sam ne reprenaient le dessus. Car tout se délite encore et il se retrouve seul avec son chien, dans une attente qui constitue une fin ouverte...

    Quant à Julien Sansonnens, on pense à lire son livre qu'il ne se se la joue plus Che Guevara. Ou un Che Guevara très désenchanté. Né en 1979 à Neuchâtel, il est engagé à gauche, tient un blog littéraire, est critique littéraire à l'hebdomadaire Gauchebdo, travaille en Valais comme chercheur en santé publique.



    Julien Sansonnens, Jours adverses, Editions Mon Village


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  • Un vieux château au cœur de la forêt, ancienne maison de retraite, perd ses pensionnaires, son personnel, sa mémoire, dans une ambiance de fin du monde. Il reste cependant pour ceux qui s'y trouvent un lieu de paix, une protection contre le monde qui l'assiège.

    Mais de mystérieux réfugiés apparaissent dans la région, fuyant on ne sait trop quel sinistre. Ils demandent l'hospitalité, certains repartent, d'autres s'installent. De nouveaux liens se créent, se désintègrent, inquiètent. Un drame menace, que tout le monde perçoit sans pouvoir le cerner. Quelque chose va se passer, le lecteur le devine, mais où, quand, et qui en seront les protagonistes, les victimes ?

    Tout fuit, tout se délite, tout menace dans le nouveau roman de Sylviane Chatelain, La Boisselière. Un monde éclaté nous vient à travers une femme âgée qui perd la mémoire, à travers de vieux journaux intimes abandonnés...

    Est-on dans l'avenir ? Dans un pays incertain ? Dans une vision déformée de la réalité que produirait la peur de l'autre et du monde extérieur ?
    Pour créer son roman fascinant, Syviane Chatelain procède par touches, allusions, évocations, laissant le lecteur combler les vides de son récit. Du grand art.


    Sylviane Chatelain, La Boisselière, Bernard Campiche éditeur

     


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  • La beauté gratuite sauvée de l'eau. Il y aurait sans elle quelque chose d'absurde dans la collectionnite de Jean Prod'hom.

    Mais quand on voit les photos de l'ouvrage qu'il consacre à ses trouvailles (Tessons, éditions d'autre part), on comprend, on approuve, on adhère. On se prend à rêver d'imiter ses gestes d'arpenteur des grèves et des rivages qui recueille des fragments si divers et parfois si beaux.

    Ce que Jean Prod'hom appelle tessons, faute de mieux, ce sont des morceaux de vaisselle cassée, que la mer, le sable, le fleuve ont érodés. Le travail des artisans humains qui les ont élaborés et celui des éléments qui les ont brisés et polis crée parfois de pures merveilles. Il faut, pour qu'ils plaisent à Prod'hom, des couleurs, un reste d'image épurée, et des bords sculptés.

    Le collectionneur, qui préfère sa quête aux monuments les plus fréquentés, se promène, baisse les yeux, admire et sélectionne. Puis, chez lui, il classe. Ça ne sert à rien, ça ne vaut rien, ça ne rapporte rien. C'est magnifique, parfois sublime.

    Aux photos publiées de certains de ces objets, Prod'hom joint de très beaux textes. Ils expliquent la naissance et le développement de sa collection, réfléchissent sur le sens de ces objets et sur leur valeur, commentent certains lieux de cueillette.

    Ces textes très écrits ne sont pas le plus petit charme du livre, qui se révèle un recueil étonnant, poétique et beau – comme les tessons choisis par Jean Prod'hom.

     

    Jean Prod'hom, Tessons, éditions d'autre part


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