• Romain Etienne G. Prieur - Vue Des Tombeaux Près De Rome   1836

    En 1829, Chateaubriand est à Rome, ambassadeur, et ne rêve que d'y finir sa vie. Quand il retourne en France, avant le ministère Polignac, c'est une parenthèse. Notre grand homme est bien résolu à retourner dans la Ville éternelle pour y reprendre ses fonctions et y terminer ses jours.

    Ah, si le ministère Polignac n'avait pas forcé cet homme de devoir de démissionner pour protester, avant même que Polignac ne supprime la liberté de presse!

    Mais qu'est-ce qui attire tant le Vicomte à Rome. Pas la douceur du climat ni les relations possibles. Il se met en scène comme un promener infatigable, errant dans les ruines. Pour lui, Rome, ce n'est que débris, tombeaux, cénotaphes, épitaphes, et lui au milieu de tout ça, qui médite.

    Mais quand même, quelle faculté d'évocation. Regardez cette espèce de danse macabre:

    « la mort semble née à Rome. Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes passer durant la nuit de cercueil en cercueils. »


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  • Le Livre de poche a la bonne idée de publier en annexe aux Mémoires d'outre-tombe les réactions qui ont suivi sa sortie.

    Molé: « pire que la Vie de Rancé ». Albert de Broglie, petit-fils de Mme de Staël: « pyramides d'un nouveau genre élevées par l'orgueil d'un mourant. » Vigny:  « Hypocrisie politique, littéraire et religieuse, faux air de génie... » George Sand: « C'est un ouvrage sans moralité..l'âme y manque. »

    Les réactions ne sont pas meilleures chez Sainte-Beuve, Balzac, Taine, Lamartine, Renan... L'ouvrage a été accueilli dès sa parution par l'indifférence ou l'antipathie, explique la postface.

    C'est intéressant.Un bon rappel.

    On oublie en effet trop souvent que les écrivains ne sont pas faits pour être aimés et pour susciter le consensus.


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  • Chateaubriand affirme que son plus grande action politique est la conduite de la guerre d'Espagne quand il était ministre. On peut penser qu'une autre grande action, plus estimable peut-être, est sa démission après la Révolution de Juillet.

    Petit rappel: Charles X, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, roi de France, avait fait ou laissé faire par son premier ministre Polignac deux ordonnances, l'une contre la liberté de la presse, l'autre contre la liberté électorale. Paris se soulève le 27, 28 et 29 juillet. Charles X abdique au profit de son neveu, mais on ne veut pLouis-Philippe Ierlus de sa lignée. Craignant la république et l'anarchie qui selon eux en découlerait, quelques élus prédominants des chambres subtilisent la révolution, bombardent le cousin du roi, Louis-Philippe d'Orléans, lieutenant-général du royaume. Puis il devient roi, élu par les mêmes chambres.

    Chateaubriand s'opposait violemment aux ordonnances et défendait la chartre qu'elles bafouaient. Comme bien d'autres, il aurait pu se rallier à Louis-Philippe, d'autant plus que ce dernier lui offrait de retrouver le ministère des affaires étrangères ou son ambassade à Rome. Il lui aurait suffit de proclamer qu'il servait le pays et non les personnes.

    Mais Chateaubriand au contraire démissionne de la chambre des pairs et fait supprimer sa pension. Décision d'autant plus glorieuse que Charles X avait toujours été d'une ingratitude déclarée contre l'écrivain, défenseur pourtant de la légitimité, même s'il ne croyait pas aux rois ni aux gouvernements de droit divin.

    L'origine de cette fermeté tient à son caractère, mais aussi sans doute à son statut d'écrivain. On le comprend lorsqu'il refuse les offres de la duchesse d'Orléans. J'ai écrit, dit-il en substance, toute ma vie en faveur des Bourbons, mes livres sont là comme témoins: je perds la face si je me rallie.

    On peut ainsi dire que Chateaubriand est gardé par ses textes. Mais il veille aussi à ne pas saper l'oeuvre qui prend ses assises dans le réel. S'il veut ne pas être un « misérable faiseur de phrases », celles-ci doivent reposer sur du solide: une conduite, une réputation, du panache, des faits.


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  • Talleyrand
    Non content de triompher de ses rivaux littéraires, Chateaubriand à la fin de sa vie écrase aussi ses rivaux politiques. Il ne s'agit plus de Napoléon, à qui il a déjà réglé son compte. Mais des grands hommes du temps, La Fayette, Thiers ou Talleyrand.

    C'est à ce dernier que va la charge la plus forte dans les Mémoires d'outre-tombe. Un portrait d'une dizaine de pages qui démolit un membre après l'autre de l'homme d'Etat qui a survécu à tous les régimes à force de tourner sa veste.

    C'est virtuose et assez réjouissant.

    Surtout peut-être la comparaison implicite mais constante entre le prince et le vicomte. Talleyrand n'a aucun sens de l'honneur, trahit sans cesse. François-René est toujours resté fidèle à des princes ingrats. Le prince de Bénévent n'est qu'un suiveur qui a profité de tous les événements sans les dominer, et en visant son profit personnel. Le Vicomte a influencé durablement la France (retour du christianisme, défense de la chartre, liberté de la presse), et renoncé par principe à toutes ses charges, au prix d’une grande gêne.

    Et surtout, Talleyrand a provoqué la guerre d'Espagne sous Napoléon, qui a été une catastrophe. Chateaubriand a provoqué la guerre d'Espagne sous la Restauration, qui a été un triomphe.

    Si, après ça, on se sait pas comparer...


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  • Canaletto, Régate devant la Ca Foscari

    On a déjà vu que Chateaubriand mettait ses pas dans ceux de Rousseau. L'autre grand héros littéraire de l'époque auquel il se confronte est Lord Byron. Il y a, dit-il souvent, des similitudes des « rapports d'imagination et de destinée » entre eux.

    Plus qu'avec Rousseau, un plébéien fils d'un horloger genevois, que notre Vicomte trouve vulgaire. Avec Byron au contraire, grand aristocrate, pair de Grande Bretagne, il se sent du même milieu.

    Un peu plus haut quand même.

    En septembre 1833, à Venise où il attend la duchesse de Berry, Chateaubriand évoque ses deux rivaux. Il cite une page de Rousseau qui se fait séduire par une fille légère, Zulietta. Anecdote piquante, et sa fin, quand Zulietta dédaigneuse renvoie Jean-Jacques en lui disant: « Lascia le donne e studia la matematica. » Laisse les femmes et étudie les mathématiques. Ravissant.

    Byron, explique Chateaubriand, accumulait aussi les Vénus vénales, ce dépravé honteux. De plus, ni Rousseau ni le lord n'ont senti les arts ni décrit les chefs-d’œuvre de la Sérénissime.

    Le chapitre où il parle de ça suit six autres qui détaillent l'architecture, les églises et les tableaux de Venise.


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