• Georges Catlin, Kei-a-gis-gis, une femme des Ojibwa, 1832Mon ami Pascal Rebetez dit quelque chose de très juste sur les écrivains-voyageurs. Il n'y a pas de sexe dans leurs livres. C'est comme s'ils ne couchaient jamais dans leurs périples, alors que pour connaître un endroit il y a la solution idéale de vivre avec une femme qui l'habite et l'incarne en quelque sorte. C'est en tout cas ce dont rêvait Proust, ou du moins son narrateur, quand il attendait que surgisse une paysanne issue de la région qu'il visitait.
    Les écrivains-voyageurs, non. Il y a bien quelques tentatives, elles échouent le plus souvent. Nicolas Bouvier, par exemple, dans Le Poisson-Scorpion fait plusieurs tentatives pour aller au bordel, mais il n'y arrive jamais, il se perd, ne trouve pas l'endroit.
    Alors que Chateaubriand en Amérique, on peut sérieusement se poser la question. Je parle de ces pages où il se retrouve avec deux Indiennes. Il leur a fait la cour. Un soir il s'endort seul contre le tronc d'un magnolia, se réveille entre les deux filles, leurs têtes sur son épaule. Puis: « une brise traversa le boccage et nous inonda d'une pluie de roses de magnolia. » Elles passent la nuit avec lui. Il ajoute: « Aspasie en moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce. »
    Puis encore plus loin, sur ces Indiennes: « Le guide les appelait sans façon des filles peintes, ce qui choquait ma vanité. » Les filles peintes, nous apprend une note, sont des courtisanes.


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  •  Claude Joseph Vernet : Tempête de mer avec épaves de navires
    Ce qui me frappe en relisant Les Mémoires d'outre-tombe (oui, je sais, on va me tenir rigueur de ce relire, mais je n'y peux rien), c'est tout d'abord la fausse modestie du Vicomte, qui ne cesse de noter avec précision les moments de sa jeune vie où il aurait pu disparaître, de répéter que le monde n'y aurait rien perdu, et que bien des souffrances lui auraient ainsi été épargnées, à lui.
    Présence de la mort constante, de sa tentation, jusqu'à une tentative de suicide: il met le canon d'un fusil dans sa bouche, frappe la crosse contre le sol, plusieurs fois, mais le coup ne part pas. Il y voit un signe, suppose que son heure n'est pas arrivée.
    C'est qu'il est important pour le vieil écrivain de se poser en héros romantique. Il s'agit de triompher de ses rivaux plus jeunes. D'où les rêveries sans fin du personnage adolescent, la solitude, le désespoir, les chimères et le spleen...
    Ceci passe d'ailleurs au fur et à mesure que notre héros grandit, et qu'il entre dans l'action, la vie d'homme de lettres, le voyage en Amérique. Là, la pose cède devant la description et le lyrisme. On est moins à l'intérieur d'un moi tourmenté que dans l'interaction entre ce moi et le monde.
    Mais partout, quelle plume! Quelle flûte! Cet homme est un des plus grands écrivains de tous les temps...


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