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Stendhal, Racine et Shakespeare | 14 mai 2012

StendhalAvec ses ellipses, sa vivacité et ses effets, Stendhal défend dans cet essai ce qu'il appelle le romanticisme. C'est son romantisme à lui. Bien à lui. Personnel.

Notre auteur réclame avec brillant des drames historiques français. On doit refuser les conventions, écrit-il, et plus particulièrement la règle des trois unités ou l'alexandrin. Pour lui le théâtre ne doit plus provoquer l'admiration. Il faut qu'il vise à l'illusion du réel, et à l'émotion.

Mais bientôt, le théâtre romantique naîtra. Stendhal sera confronté aux grandes machines rimées d'Hugo et de Gautier. Du coup, on comprend pourquoi il deviendra vite anti-romantique!

Publié par Alain Bagnoud à 09:23:00 dans Lectures | Commentaires (0) |

Bagatelles pour un massacre: un pamphlet antisémite de Céline | 11 mai 2012

Je n'avais jamais lu les pamphlets de Céline, cet auteur dont j'admire les romans. Il fallait s'y mettre un jour, pour compléter ma vision du problème Céline. C'est en effet une grande question, et finalement de toutes les époques : la responsabilité morale du créateur. En a-t-il une ? Doit-il être jugé sur les seuls critères de l'esthétique ? Faut-il séparer les œuvres et les idées ?

Les réponses fluctuent d'après les périodes, entre la théorie de l'engagement et celle de l'art pour l'art. De nos jours, on a tendance à ne pas dissocier le contenu et la forme. Nous sommes dans une période idéologique. Y en a-t-il eu vraiment d'autres ?

Bref, les pamphlets. Ils ne sont plus republiés, non qu'ils soient interdits, mais d'après la volonté de Lucette Destouches, femme de Céline et centenaire, qui s'oppose à leur reparution parce qu'ils ont fait, dit-elle, tellement de mal : à elle et à son mari! Étant donné l'âge de Lucette, les textes seront probablement bientôt en librairie. On les trouve déjà en quelques clics sur le net.

C'est ainsi que j'ai obtenu Bagatelles pour un massacre. Le livre commence par une rencontre avec un ami juif de Céline, Léo Gutman (dont le modèle est René Gutman, personnage réel). Le narrateur, qui donne toutes les apparences d'être Céline lui-même, explique à Léo que seules les danseuses l'intéressent désormais. Il veut faire jouer un ballet, « La naissance d'une fée ». On lit ensuite le livret de ce premier ballet, puis d'un deuxième que Céline veut proposer pour l'exposition universelle de 1937. Tous deux sont refusés. A cause des Juifs, dit Céline (la majuscule est de lui). Vient ensuite un monologue intérieur ponctué par des rencontres avec deux personnages, Popaul (son modèle est l'artiste Gen Paul) et Gustin Sabayote, le cousin de Céline.

Autant le dire tout de suite, ça devient vite insoutenable. Les Juifs sont responsables de tout ce qui va mal et insultés avec une férocité variée.

Son délire et sa paranoïa provoquent deux sentiments alternés. Parfois on rit, tellement c'est énorme, comme devant un théâtre de guignol où on se retrouve devant de simples silhouettes sans contenu, et où l'intérêt est le plaisir du jeu, de la verve, la poursuite entre Guignol et le gendarme. Parce que dans son hystérie maladive, Céline trouve le ressort d'une inventivité, d'une créativité virtuose. Puis on retombe dans le référent, le réel, et on se sent avili par cette lecture, entraîné vers le bas, pris dans cette haine concentrée qui refuse de toutes ses forces la possibilité même qu'il y ait quelque chose de commun entre soi et d'autres, qui met toute son énergie à dresser des barrières et à nier les ressemblances, qui vise à la construction d'une altérité incommunicable.

On voit rapidement que pour Céline le mot juif ne recouvre pas seulement sa définition, c'est-à-dire « qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire... qui appartient au peuple issu d'Abraham et dont l'histoire est relatée dans la Bible, qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus... qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse » selon le CNRTL. Le mot enfle tellement qu'il n'a plus de référent, ou fantasmé à l'extrême. Céline maudit sous ce terme tout ce qui le contrarie. Les critiques qui n'ont pas aimé son dernier livre, Mort à crédit. Les artistes qui réussissent (Cézanne, Modigliani, Picasso). Les écrivains comme Montaigne, Racine, Stendhal, Maupassant... Les élites. Les hommes politiques. Les journalistes. Les riches. Les communistes... Tout le monde, en fait, est juif, à part lui et ses amis.

Bien que Céline revienne finalement toujours à son obsession, il a d'autres cibles. L'alcoolisme des Français. Les communistes. L'URSS (superbe description de Saint-Pétersbourg vers la fin du livre). Ou ses confrères écrivains.

Il oppose le français « lycée » qu'ils parlent tous (un français de robots, dit-il, enjuivé, naturellement), et son style à lui, qui transmet et provoque l'émotion, un style lié à la vraie vie. Ce sont des oppositions classiques : l'école-la vraie vie, l'intellect-l'émotion. Le problème, assure-t-il, c'est que les critiques juifs des journaux juifs (tous les journaux, répète-t-il), pCélinerônent le français « lycée » et blackboulent ses livres parce qu'ils ne veulent pas que son émotion atteigne les lecteurs aryens et leur fasse sentir quelque chose qui les réveillerait de leur esclavage. D'autres attaques visent les livres traduits, notamment de l'anglais, ceux de Faulkner, Dos Passos, Lawrence, Huxley, Shaw, livres, dit-il évidemment, de juifs ou d'enjuivés, célébrés, couronnés par des prix, achetés par les lecteurs. Ce qui fait que les siens ne se vendent pas.

Profondément dérangeant, Bagatelle pour un massacre permet en fait de mieux comprendre le fonctionnement de Céline, qui fut raciste toute sa vie. A ce moment de son existence (on est en 1937), il proclame un antisémitisme dont il ne s'excusera jamais. Plus tard, forcé par les circonstances de se taire sur le sujet, il va se fixer sur une autre cible : les Chinois.

C'est qu'il croit aux races, et à la lutte entre elles. Il aurait trouvé ses idées chez Gobineau, dans L'Essai sur l'inégalité des races humaines, que je n'ai pas lu. Ce livre, d'après les encyclopédies, crée l'idée du mythe aryen. Mais les Aryens, la race la plus vitale, risqueraient pour Gobineau de se dissoudre dans le métissage. Le principe de vitalité s'étant ainsi affaibli jusqu'à mourir, la civilisation disparaîtra.

Ces idées sont présentes chez Céline. Il croit dur comme fer à la guerre entre les races, chacune cherchant à dominer les autres, à les mettre en esclavage pour son propre profit. Il semble ne pas craindre les noirs, se concentre plutôt sur les asiatiques, dont la force vitale lui semble dangereuse malgré leur abrutissement par l'opium.

Sa vision des juifs est différente : nous sommes déjà conquis par eux, fantasme-t-il en 1937. Ils se seraient installés à la tête de toutes les sociétés européennes, disposeraient de tous les pouvoirs qu'ils concentrent encore, et les aryens seraient devenu leurs serviteurs, leur bétail. Ceci quelle que soit la forme du gouvernement. En URSS, par exemple, ils dominent tout. On lui rétorque que Staline n'est pas juif ? C'est une preuve de plus de leur fourberie : ils ont mis un paravent pour qu'on ne les découvre pas.

Cette paranoïa sert à Céline pour comprendre ses échecs et faire porter ses ressentiments sur une cible. Elle explique tout. Les échecs et les refus ? A cause des Juifs. La mévente de ses ouvrages ? Le dernier tableau de Gen Paul qui n'est pas accepté au salon ? Les Juifs. La guerre menace ? Les Juifs. La société s'enfonce dans la décadence ? La publicité abrutit tout le monde ? Les Juifs, les Juifs...

On se croirait face à un de ces braillards de bistrot, souvent ennuyeux à force de ressasser, parfois ordurier, au ton populiste et abject, écœurant de bassesse, mais dont la conversation est bourrée de fusées jaillissantes. C'est tellement grotesque qu'on en rirait sans arrière-pensée, pris dans l'inventivité verbale de ce grand écrivain, qui rend ce délire électrique. Car Céline est un éblouissant manieur de langue, d'une énorme créativité.

On en rirait, disais-je, s'il n'y avait pas tout ce qui a suivi 1937.

Publié par Alain Bagnoud à 09:48:33 dans Céline | Commentaires (2) |

Le Pierre Ménard de Borgès | 09 mai 2012

Don Quichotte par Gustave Doré

« Pierre Ménard, auteur du Quichotte », de Borgès est paru dans son recueil Fictions.

Un auteur, Ménard, y réécrit mot à mot les chapitres IX et XXXVIII de la première partie du Don Quichotte et un fragment du chapitre XXII. « Il ne  voulait pas composer un autre Quichotte - ce qui est facile - mais le Quichotte. Inutile d'ajouter qu'il n'envisagea jamais une transcription mécanique de l'original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient - mot à mot et ligne à ligne - avec celles de Miguel de Cervantès. »

Mais pas en s'identifiant à Cervantès: en restant lui-même, Pierre Ménard.

Du coup, on ne lit pas le texte de Cervantès et le texte de Ménard de la même façon, même s'ils sont identiques. Le style de l'un est contemporain à son époque, celui de l'autre archaïque. Les intentions sont différentes: critique des romans de chevaleries, ou roman historique. Etc.

La moralité que j'en tire: chaque lecteur réécrit le livre qu'il lit, d'après l'époque où il le lit, d’après ses connaissances, sa culture, etc.

On le sait bien quand on parle d'un roman qu'on a aimé à quelqu'un qui l'a aimé aussi: il semble souvent que ce ne soit pas le même.

Publié par Alain Bagnoud à 13:07:16 dans Lectures | Commentaires (0) |

L'Enfer de Barbusse | 07 mai 2012

Henri BarbusseHenri Barbusse (1873-1935) est un écrivain bien oublié aujourd'hui. Pourtant, une foule énorme a assisté à ses funérailles.

Cet écrivain communiste est mort à Moscou en 1935, lors d'un voyage en URSS. Une belle preuve de fidélité à la cause. Sinon que selon des rumeurs qu'on trouvera notamment sur le site Wikipédia, il y aurait été empoisonné sur l'ordre de Staline, dont il avait pourtant rédigé la biographie. Staline était un ami difficile. On en a quelques preuves.

L'Enfer est le premier roman de Barbusse.

Le narrateur a loué une chambre d'hôtel. Le premier soir, il s'aperçoit qu'une ouverture, invisible de l'autre côté, lui donne une vision complète sur la chambre voisine.

Le voici transformé en voyeur. Ça devient la passion de sa vie. Il surprend une femme qui se déshabille, des amants, des enfants qui découvrent leur sexualité, des lesbiennes...

La langue de ce long monologue intérieur est inventive, souvent au présent. L'obsession du narrateur bien rendue. La détresse fondamentale des personnages qu'il observe frappe. Du bon boulot, même si cette suite d'épisode est, à la longue, un peu plaintive et lassante.

Publié par Alain Bagnoud à 08:40:32 dans Lectures | Commentaires (0) |

Les prochains de Pascal Rebetez | 04 mai 2012

Les prochains, Pascal RebetezIl y a Yves, enterré depuis trois ans, un acteur plein d’auto-dérision et de verve, drôle, provocateur, que la bouteille a conduit jusqu'au cimetière, en passant par quelques années tristes sur son divan à se soûler avec de mauvais alcools devant la télévision. Il y a Nicole, la Mamie blanche, venue à Ouagadougou pour enseigner la philosophie et qui, cinquante ans plus tard, veuve et sans enfants, fait vivre sur sa retraite une trentaine de personnes dans sa petite maison, famille adoptive qui l'adore et qu'elle adore. Il y a le Tcho, le fils des voisins d'enfance, le camarade en mal d'utopie, fraternel et chaleureux, qui finit volontairement asphyxié par le moteur de sa tondeuse à gazon...

Et bien d'autres. Vingt-cinq personnes que Pascal Rebetez a croisées ou connues et dont il parle avec empathie. Vingt-cinq portraits de quelques pages, pour dire l'amitié, la tendresse ou la compassion.

Les prochains. « Tout homme ou l'ensemble des hommes par rapport à l'un d'entre eux », dit le Larousse. « Personne, être humain considéré comme un semblable », dit le Petit Robert.

L'idée de semblable est ici essentielle. Épingler l'autre comme un papillon dont un entomologiste veut froidement exposer les caractéristiques n'intéresse pas Pascal Rebetez. Il s'attache à ce qui ressemble, ce qui rassemble. Ce qui fait qu'on est humain, difficilement parfois, dans la détresse, les différences, dans la dignité ou l'infortune.

Si on reconnaît ici ou là un personnage public (un écrivain, un acteur...) la plupart des modèles sont des humbles, de ceux qu'on croise sans toujours les remarquer, de ceux dont on parle rarement. Pour chacun d'eux, Rebetez cherche à suggérer l'intérêt et le mystère dans le tremblement de l'existence, quand la cuirasse se fissure et que l'humain surgit.Pascal Rebetez

Tout livre est bien sûr autobiographique. Celui-ci n'échappe pas à la règle. Il y a un vingt-sixième portrait en filigrane des textes. Non que Pascal Rebetez parle de lui-même, ou alors en passant, pour expliquer le rapport qu'il entretient avec l'un de ses prochains, pour définir les circonstances d'une rencontre ou le suivi d'une relation. Mais un portrait de l'auteur se dessine peu à peu : un homme curieux des individus, intéressé par les formes du monde et les manifestations du moi, de l'identité, du lien.

Un homme qui, pour écrire sur ses prochains trouve la bonne distance entre intérêt et respect, dans une langue travaillée par les rythmes de l'oralité, souple, coulante et expressive, qui colle au(x) sujet(s). Et ce n'est pas le moindre charme de ce recueil que l'adéquation de la forme et du fond.

 

Pascal Rebetez, Les prochains, vingt-cinq portraits, Editions d'autre part

Publié par Alain Bagnoud à 09:59:52 dans Lectures | Commentaires (0) |

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