• L'écrivain Raymond Farquet est mort ce matin. Né en 1930, il a publié onze livres, pour la plupart aux Editions de L'Aire.  En hommage à cet auteur aîné et aimé, je republie ci-dessous le compte-rendu de son dernier livre,  Genève en fauteuil paru l'an passé aux éditions d'autre part.

      

     

     

    Raymond Farquet, Genève en fauteuilUn nouveau regard sur une ville ! Genève en fauteuil donne à Raymond Farquet l'occasion de changer complètement sa thématique et sa vision.

     

    Obsédé, comme plusieurs auteurs d'origine valaisanne, par son lieu de naissance (et votre serviteur bat aussi sa coulpe), Farquet a arpenté le Valais pendant des dizaines d'années pour le comprendre et en a tiré des livres qui tous, plus ou moins, interrogent et décrivent le canton aux treize étoiles qui s'offrait et se refusait à lui. Il a fallu les circonstances de la vie pour que d'autres sujets s'imposent à lui. Ces circonstances, ce sont le vieillissement et la perte d'autonomie.

     

    Ne pouvant plus se déplacer sur ses deux jambes, Farquet, à 85 ans, se retrouve en fauteuil roulant. Il y a de quoi voir le monde changer. Tout devient différent à cette hauteur.

     

    Féru d'indépendance, Farquet se prouve sa mobilité en prenant pour but le cimetière des rois, le passage Malbuisson, les rues basses ou une frontière du canton. Il rencontre des gens, avec qui la position fragile qu'il occupe lui permet un contact direct. Farquet est sensible aux faibles, aux étrangers, aux pauvres, aux délaissés, qu'il décrit comme des égaux, des frères.

     

    Un requérant d'asile africain tutsi lui parle de la guerre et la revit en petit avec un requérant hutu. Maurice le mendiant honnête lui répète les deux seules phrases qu'il connaît. Une joggeuse raconte ses aventures au vieil homme qui s'interroge sur ce qu'il croise en chemin, les bancs publics, l'UBS, le marché...

     

    Tout peut redevenir une surprise. L'accessibilité. L'autonomie. Le matériel... Ces redécouvertes sont jouissives - en tout cas relatées de façon jouissive, grâce à la vivacité de la langue de Farquet, à son sens de l'image, à sa pratique du raccourci. Nulle plainte dans ce livre, mais un étonnement fertile.

     

    Et de l'affection. Ce recueil plein de vie et de tendresse est aussi une déclaration d'amour pudique et touchante à la femme de l'écrivain. Vanna. L'indispensable Vanna qui hante ces pages comme une figure rayonnante, protectrice, aimante.

     



     

    Raymond Farquet, Genève en fauteuil, éditions d'autre part.

     

     


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  •  Frédéric Lamoth, Lève-toi et marcheLève-toi et marche, c'est un roman, qui, pour moi, fleure un peu les idées 70, ses idéologies et ses thèmes : un jeune homme fait son service militaire. En pleine nuit, il quitte sa caserne et part se promener dans la campagne, rencontrant des gens sympas et alternatifs, pendant que continue la vie militaire avec ses troufions et ses gradés, des hommes qui aiment l'ordre et le foot, aux valeurs carrées.

    Mais la forte opposition entre les deux mondes représentés dans ce roman est bien menée. Frédéric Lamoth donne un côté comique à la gestion de la vie militaire et aux scènes de l'école de recrue, et s'attache aussi à comprendre avec honnêteté les valeurs et les univers de ces gradés qui lui semblent un peu étrangers et lui paraissent manifestement exotiques.

    Le monde de son déserteur, Samuel est très différent, baigné de musique et de chant. Au fil de la cavale tranquille de ce poétique jeune homme, on découvre son passé, reconstitué par fines touches.

    Un secret, un drame est caché dans chacun de ces deux univers. Ils peuvent peut-être expliquer une désertion spontanée, qui semble échapper à Samuel lui-même : une grange qui brûle d'un côté, de l'autre la mort d'un frère doué provoquant le désarroi de la mère.

     Frédéric Lamoth, Lève-toi et marcheQuoi qu'il en soit, dans le départ inopiné du héros et son errance sans but, dans sa rencontre de personnages singuliers, un étranger qui brûle un corbeau, des habitantes d'une ferme biologique, on perçoit une recherche d'identité. Elle est suggérée par touches fines qui reconstituent le puzzle de la mémoire et interrogent les raisons qu'il y a d'exister...



    Frédéric Lamoth, Lève-toi et marche, Bernard Campiche Editeur


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  • Il y a, en Pierre Béguin, la curiosité de démonter une montre pour voir comment elle fonctionne. Plus le mécanisme est complexe, plus il y prend de l'intérêt. Et mécanisme complexe il y a, dans l'affaire et le personnage dont traite son dernier livre, Condamné au bénéfice du doute. Inspiré par une célèbre affaire genevoise, ce roman met en scène un avocat et civiliste brillant, qui dirige un parti politique, a été bâtonnier de sa profession... On l'accuse d'avoir tué le père du nouvel amant de sa maîtresse. Il nie, il proclame son innocence jusqu'à la fin de ses jours, alors que tout l'accuse.

     

    Que croire alors ? Pierre Béguin ne tranche pas et fournit les éléments pour que le lecteur puisse forger sa position, placé dans la position du juré d'assise. Mais cet intérêt à suspense du livre est peut-être supplanté encore par la plongée dans la personnalité d'un être complexe, fascinant, torturé et brillant, mené par une image de soi idéale, s'acharnant à coller à tous les stéréotypes de la réussite, très intelligent mais suicidaire, commettant des erreurs grossières et incompréhensibles pendant son procès, qu'un homme de bon sens n'aurait pas commises, qu'il soit coupable ou innocent.

     

    C'est comme s'il y avait deux Maître Joncour : l'homme public et le personnage privé, très différent. C'est le cas de beaucoup de monde, mais ce qui fascine ici, c'est que Joncour lui-même se semble pas arriver à se voir, ni dans un rôle, ni dans l'autre. Il paraît manquer de l'élémentaire distance qui nous permet de considérer notre image avec un peu d'écart lucide.

     

    Et pas par bêtise. Sa logique est impeccable, son intelligence vive, sa culture très étendue lui a fourni de nombreux exemples de fonctionnements humains. Rien de tout ça ne lui sert quand il s'agit de l'appliquer à lui-même. Cette intelligence semble désincarnée, fonctionner à vide, selon des schémas différents, comme si elle s'appliquait à des domaines qui ne communiquent pas entre eux, qui concernent des fonctionnements logiques, et non humains, comme si elle était coupée complètement du corps et de ses réactions.

     

    De même sa vaste culture. Elle lui semble une protection plus que quelque chose de vivant, comme s'il se réfugiait dans des formes somptueuses et protectrices. Il s'en sert comme d'un ornement, essaie de la communiquer à sa maîtresse, aux idées un peu courtes, veut la parer d'érudition, la façonner, en pygmalion qui créerait une poupée idéale : charmes du corps, du vêtement et des références.

     

    Pierre Béguin s'efforce d'ailleurs dans son écriture de retrouver les inflexions d'un Joncour amoureux du beau langage, qui parsème ses discours de références littéraires. Il y a du Balzac dans la description de la maîtresse en fille-fleur, quand Joncour la voit pour la première fois. Il y a du Hugo dans certains accents des discours concernant la justice, au début du livre... L'amplitude de ce style classique dix-neuviémiste, de ces phrases balancées, qui cherchent la nuance juste, servent le récit et lui donnent une cohérence forte : on se trouve dans la tête de Joncour, et son fonctionnement en est éclairé.

     

    Même s'il est impossible tout compte fait de le comprendre complètement. Coupable, non coupable ? Pourquoi aurait-il tué cet homme presque sans raisons ? Pourtant, tout semble l'accuser même s'il nie. Donc, coupable, probablement, maître Joncour. Inexplicablement coupable, sauf si on suit l'auteur dans son analyse du personnage, qu'il a développée dans les colonnes du Temps (le 7 mai 2016) :

     

    « Dans le mythe de Narcisse, c’est le reflet qui veut ignorer l’ombre. Ici, c’est l’ombre qui veut tuer le reflet. La revanche de l’ombre en quelque sorte. Le narrateur du roman se trouve dans une impasse. Tout comme son modèle d’ailleurs. Cette image idéale et désincarnée qu’il a construite de lui-même l’étouffe. Il la rend responsable de ses échecs amoureux. Si Philippe Joncour avait été moins pointilleux avec son image, la relation avec la femme qu’il aimait aurait sans doute eu un avenir. Il en a eu assez d’être cet homme admirable, au-dessus de tous. Sa tentation obsessionnelle du suicide ne vient pas d’une envie de se tuer mais, peut-être, de tuer cette image… »

     

     

     

    Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, Bernard Campiche Editeur

     


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  • Gérard Delaloye habite en Transylvanie, le lieu d'origine de sa femme, où il a décidé de finir sa vie. La Transylvanie ? Qu'il fasse attention, allez-vous me dire : les vampires, Dracula, les Carpates...

     

    Eh bien, c'est par Dracula justement que commence le recueil de textes que Delaloye consacre à la Roumanie : Les douanes de l'âme. Il en profite pour remettre quelques pendules à l'heure. Pas de château de fantômes et de vampires en Transylvanie, qui est un plateau vallonné, un peu comme le plateau Suisse, entouré de montagnes de tout à fait moyenne altitude.

     

    Comment Dracula a-t-il abouti dans ce pays ? Pour nous l'apprendre, Delaloye fait un détour par Genève. Il y suit le poète Shelley et sa compagne qui y ont rejoint Lord Byron. Un défi littéraire entre les écrivains pousse Marie Shelley à écrire Frankenstein. Byron commence un texte qu'il ne terminera pas, The Vampyre. Celui-ci connaîtra une postérité romanesque. Le récit, piraté par son secrétaire, crée un mythe qui transite par Bruxelles, avant de gagner l'Irlande où Bram Stoker réunit les éléments pour lui donner la postérité qu'on connaît.

     

    Cette petite enquête éclairante et passionnante sur Dracula est à l'image des autres textes qui composent ce recueil. Delaloye découvre son nouveau pays, s'intéresse à ses minorités : les Saxons, les disciples de Michel Servet, les roms. Il évoque de grandes figures issues de ce coin de terre : le poète Paul Ceylan, la romancière Herta Müller. Il décrit ses rites, notamment funéraires. On y apprend même ce que Tintin doit à la Transylvanie.

     

    Vivant, et érudit, Les douanes de l'âme dresse la carte d'une région et d'un pays, la Roumanie, qui est un trésor de diversité culturelle, ethnique, linguistique, loin de tous les clichés qu'on véhicule sur lui.

     



     

    Gérard Delaloye, Les douanes de l'âme, Editions de l'Aire

     


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