• Il y a, en Pierre Béguin, la curiosité de démonter une montre pour voir comment elle fonctionne. Plus le mécanisme est complexe, plus il y prend de l'intérêt. Et mécanisme complexe il y a, dans l'affaire et le personnage dont traite son dernier livre, Condamné au bénéfice du doute. Inspiré par une célèbre affaire genevoise, ce roman met en scène un avocat et civiliste brillant, qui dirige un parti politique, a été bâtonnier de sa profession... On l'accuse d'avoir tué le père du nouvel amant de sa maîtresse. Il nie, il proclame son innocence jusqu'à la fin de ses jours, alors que tout l'accuse.

     

    Que croire alors ? Pierre Béguin ne tranche pas et fournit les éléments pour que le lecteur puisse forger sa position, placé dans la position du juré d'assise. Mais cet intérêt à suspense du livre est peut-être supplanté encore par la plongée dans la personnalité d'un être complexe, fascinant, torturé et brillant, mené par une image de soi idéale, s'acharnant à coller à tous les stéréotypes de la réussite, très intelligent mais suicidaire, commettant des erreurs grossières et incompréhensibles pendant son procès, qu'un homme de bon sens n'aurait pas commises, qu'il soit coupable ou innocent.

     

    C'est comme s'il y avait deux Maître Joncour : l'homme public et le personnage privé, très différent. C'est le cas de beaucoup de monde, mais ce qui fascine ici, c'est que Joncour lui-même se semble pas arriver à se voir, ni dans un rôle, ni dans l'autre. Il paraît manquer de l'élémentaire distance qui nous permet de considérer notre image avec un peu d'écart lucide.

     

    Et pas par bêtise. Sa logique est impeccable, son intelligence vive, sa culture très étendue lui a fourni de nombreux exemples de fonctionnements humains. Rien de tout ça ne lui sert quand il s'agit de l'appliquer à lui-même. Cette intelligence semble désincarnée, fonctionner à vide, selon des schémas différents, comme si elle s'appliquait à des domaines qui ne communiquent pas entre eux, qui concernent des fonctionnements logiques, et non humains, comme si elle était coupée complètement du corps et de ses réactions.

     

    De même sa vaste culture. Elle lui semble une protection plus que quelque chose de vivant, comme s'il se réfugiait dans des formes somptueuses et protectrices. Il s'en sert comme d'un ornement, essaie de la communiquer à sa maîtresse, aux idées un peu courtes, veut la parer d'érudition, la façonner, en pygmalion qui créerait une poupée idéale : charmes du corps, du vêtement et des références.

     

    Pierre Béguin s'efforce d'ailleurs dans son écriture de retrouver les inflexions d'un Joncour amoureux du beau langage, qui parsème ses discours de références littéraires. Il y a du Balzac dans la description de la maîtresse en fille-fleur, quand Joncour la voit pour la première fois. Il y a du Hugo dans certains accents des discours concernant la justice, au début du livre... L'amplitude de ce style classique dix-neuviémiste, de ces phrases balancées, qui cherchent la nuance juste, servent le récit et lui donnent une cohérence forte : on se trouve dans la tête de Joncour, et son fonctionnement en est éclairé.

     

    Même s'il est impossible tout compte fait de le comprendre complètement. Coupable, non coupable ? Pourquoi aurait-il tué cet homme presque sans raisons ? Pourtant, tout semble l'accuser même s'il nie. Donc, coupable, probablement, maître Joncour. Inexplicablement coupable, sauf si on suit l'auteur dans son analyse du personnage, qu'il a développée dans les colonnes du Temps (le 7 mai 2016) :

     

    « Dans le mythe de Narcisse, c’est le reflet qui veut ignorer l’ombre. Ici, c’est l’ombre qui veut tuer le reflet. La revanche de l’ombre en quelque sorte. Le narrateur du roman se trouve dans une impasse. Tout comme son modèle d’ailleurs. Cette image idéale et désincarnée qu’il a construite de lui-même l’étouffe. Il la rend responsable de ses échecs amoureux. Si Philippe Joncour avait été moins pointilleux avec son image, la relation avec la femme qu’il aimait aurait sans doute eu un avenir. Il en a eu assez d’être cet homme admirable, au-dessus de tous. Sa tentation obsessionnelle du suicide ne vient pas d’une envie de se tuer mais, peut-être, de tuer cette image… »

     

     

     

    Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, Bernard Campiche Editeur

     


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  • Gérard Delaloye habite en Transylvanie, le lieu d'origine de sa femme, où il a décidé de finir sa vie. La Transylvanie ? Qu'il fasse attention, allez-vous me dire : les vampires, Dracula, les Carpates...

     

    Eh bien, c'est par Dracula justement que commence le recueil de textes que Delaloye consacre à la Roumanie : Les douanes de l'âme. Il en profite pour remettre quelques pendules à l'heure. Pas de château de fantômes et de vampires en Transylvanie, qui est un plateau vallonné, un peu comme le plateau Suisse, entouré de montagnes de tout à fait moyenne altitude.

     

    Comment Dracula a-t-il abouti dans ce pays ? Pour nous l'apprendre, Delaloye fait un détour par Genève. Il y suit le poète Shelley et sa compagne qui y ont rejoint Lord Byron. Un défi littéraire entre les écrivains pousse Marie Shelley à écrire Frankenstein. Byron commence un texte qu'il ne terminera pas, The Vampyre. Celui-ci connaîtra une postérité romanesque. Le récit, piraté par son secrétaire, crée un mythe qui transite par Bruxelles, avant de gagner l'Irlande où Bram Stoker réunit les éléments pour lui donner la postérité qu'on connaît.

     

    Cette petite enquête éclairante et passionnante sur Dracula est à l'image des autres textes qui composent ce recueil. Delaloye découvre son nouveau pays, s'intéresse à ses minorités : les Saxons, les disciples de Michel Servet, les roms. Il évoque de grandes figures issues de ce coin de terre : le poète Paul Ceylan, la romancière Herta Müller. Il décrit ses rites, notamment funéraires. On y apprend même ce que Tintin doit à la Transylvanie.

     

    Vivant, et érudit, Les douanes de l'âme dresse la carte d'une région et d'un pays, la Roumanie, qui est un trésor de diversité culturelle, ethnique, linguistique, loin de tous les clichés qu'on véhicule sur lui.

     



     

    Gérard Delaloye, Les douanes de l'âme, Editions de l'Aire

     


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  • Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absenteVoici le premier roman d'un nouvel écrivain valaisan. Valaisan, car même si Olivier Pitteloud vit et travaille dans le canton de Fribourg, son livre évoque les montagnes et les villages des Alpes ; les ambiances qu'il suscite et l'écriture qu'il façonne sont liés au Valais.

     

    Son histoire est plutôt noire. Le point de départ est le suivant : il y a eu un fait-divers, 20 ans plus tôt lors de la fête annuelle de la jeunesse. Une jeune fille a disparu. Trois personnages l'évoquent.

     

    Le premier était timide, réservé. Il a côtoyé Marysa, n'a pas osé lui déclarer sa flamme. Il sait ce qu'elle est devenue, a surpris la scène qui a précédé sa disparition. Mais il n'en a parlé à personne. Et, c'est l'enjeu de ce livre : il se demande s'il va révéler ce qu'il connaît à la mère de la jeune fille.

     

    Le deuxième personnage était tout l'opposé du premier. Ferdi, beau, décidé, audacieux,, tombait les filles, qui ne lui résistaient pas. Le soir du drame, il a entrepris Maryza. Elle a saisi sa chance : ce n'est pas tous les jours que le beau Ferdi s’intéresse à vous ! Mais tout s'est mal terminé. Ferdi croit que personne n'en a rien su, mais l'histoire le poursuit et trouvera son épilogue pour lui bien plus tard, dans une chambre d'hôpital, après un trajet psychologique complexe.

     

    Le troisième personnage est le père de la jeune fille. Après la disparition de celle-ci, il se retrouve dans un labyrinthe de recherche et de suppositions, errant sur les traces de la disparue jusqu'à la folie, à la recherche d'un fantôme ou de réponses.

     

    On suit l'un après l'autre ces trois personnages, dans une ambiance dense, étouffante, où la culpabilité se dispute à la tristesse. Le silence impose sa loi, rien ne peut se résoudre, rien ne peut se terminer faute d'aveu et de pardon. À commencer par celui qu'on se donne à soi-même.

     

    Comme on le voit, ce récit pessimiste, donc, mais maîtrisé, mesuré, élaboré, se place dans une tradition littéraire romande, qui allie Ramuz, l'întrospection, l'analyse psychologique et le goût de la noirceur considéré comme une qualité littéraire. Mais l'exercice est réussi. Olivier Pitteloud est un auteur à suivre.

     



     

    Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absente, roman, L'Age d'Homme

     

     

     


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    Stéphane Montavon, CrevuresIl semble que les textes de Crevures aient été rédigés il y a une vingtaine d'années, puis retravaillés, revivifiés. Le résultat en tout cas inhabituel.

     

    Il y a, dans les meilleurs moments de Stéphane Montavon, quelque chose d'un Maurice Chappaz contemporain qui aurait remplacé le Valais par le Jura, le blanc par l'ecstasy, et qui irait s'encanailler dans des boîtes queer. Pour l'imagerie de son recueil, on peut aussi citer Bosch, Céline, Léon Bloy et d'autres allumés de la représentation.

     

    On trouve dans ses courts textes du lyrisme, de l'orage, de l'épique, du verbeux aussi. Parfois ça décolle en fusée : jaillissements des mots, des résonances, des timbres, musique, ivresse des formules, danse.

     

    Stéphane Montavon, CrevuresParfois c'est beaucoup, c'est trop, il y a comme un surplus de distillation. Le lyrisme tourne en préciosité, le lecteur perd sa respiration et choppe le tournis, les phrases deviennent un jeu formel qui paraît gratuit.

     

    Quoi qu'il en soit, ce recueil allumé et sonore est une curiosité qui n'a pas son pareil et vaut la découverte.

     

     

    Stéphane Montavon, Crevures, éditions d'autre part

     

    Stéphane Montavon est né en 1977 dans le Jura suisse. Il enseigne le français à Bâle où il vit. Après Bolidage, docu-poème polyphonique, Crevures est son deuxième ouvrage publié.(r-diffusion.org)

     


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  •  Olivier Beetschen, La Dame rousseAvec La Dame rousse, Olivier Beetschen nous propose un roman à plusieurs niveaux qui s'emboîtent habilement et qui tournent autour d'un thème, annoncé par le titre.

     

    Qui est cette dame rousse ? Dans le texte de Beetschen, elle recouvre plusieurs figures féminines. Il y a la guérisseuse Pirmina, racontée par une légende du XVème siècle, qui a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, traquée par l'évêque de Sion qui la trouvait un peu sorcière. Il y a une fée qui sauve le narrateur imprudent, perdu sur le glacier de la Plaine-Morte, et le ramène à la vie et à la civilisation, représenté ici sous la forme des remontées mécaniques de Crans-Montana. Il y a une étudiante bien réelle, que le narrateur, Luc Riesen, ramène en voiture, alors qu'elle faisait du stop dans le froid, et qui l'entraînera peut-être vers sa perte...

     

    Ces trois figures sont-elles la même personne ? C'est ce que le narrateur se demande à la fin. Une fin d'ailleurs cyclique qui ouvre des directions plutôt qu'elle n'en ferme. Le texte en effet renvoie le lecteur à une nouvelle lecture et à une interprétation des éléments qui composent le récit.

     

    Celui-ci, si on en fait le résumé, raconte l'excursion de deux amis dans la montagne. Luc Riesen, divorcé, a deux filles qui constituent pour lui l'essentiel. Elles l'aident à ne pas mourir quand il se retrouve dans la montagne hostile.

     

    Luc suit Alain Baud, féru de légendes, guide de montagne et érudit, qui mène également une recherche historique sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. Alain considère les excursions alpines comme des expériences spirituelles plutôt que comme du simple sport. Ceci le conduira à vouloir dépasser ses limites, dans une quête d'absolu qui aura figure de destin.

     

     Olivier Beetschen, La Dame rousseLe roman, outre les portraits bien menés de ces deux personnages, propose également une histoire de leur amitié. Très bien écrit, il balade le lecteur à travers différents lieux de Suisse romande.

     

    Il y a Fribourg, la Gruyère, Lausanne, La Lenk, village dont est originaire Luc et où Alain a vécu un moment fort, le Wildstrubel, dans les Alpes bernoises. Et, surtout, le glacier de la Plaine Morte au-dessus de Crans-Montana, paradoxe de beauté sauvage et de tourisme de masse.

     

    Dans la disposition géographique que propose Beetschen, les villes s'opposent à la montagne, comme le quotidien s'oppose à l'exploit et à la neige. L'imaginaire, lui, est du côté de l'altitude. Celle-ci semble distiller, réorganiser les éléments pour les faire passer dans une autre dimension, qui contient la légende, l'érotisme, le mysticisme et même la mort, mais une mort apaisée, une mort qui fait sens.

     

    Olivier Beetschen, La Dame rousse, L'Age d'homme

     

     

     


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