• Napoléon Bonaparte, portrait inachevé, par DavidIl m’a donc semblé (voir ici et ici) que Chateaubriand montrait dans ses Mémoires d'outre tombe, pour son grand rival dans le siècle, Napoléon Bonaparte, de l'admiration et l'horreur. Mais à relire un peu tout ça, l’Empereur ne me semble évidemment pas le seul concerné dans ces pages.

    Elles ont aussi pour fonction de faire par opposition le portrait de l’écrivain. Un portrait sublime.

    Il a été l'un des seuls, effectivement, à s'opposer à l’ogre. Sa démission d'ambassadeur en Valais après l'exécution du duc d'Enghien, les articles par lesquels il a mécontenté l'Empereur ou la rédaction de De Napoléon et des Bourbons, qui pouvait lui valoir le peloton d'exécution, montrent que le vicomte était courageux quand il était seul contre tous.

    Autres contrastes: la fidélité de Chateaubriand à une cause et à un idéal tranche avec le mépris de Napoléon pour toute doctrine, lui qui a confisqué la Révolution à son profit et qui ne se pare d'idées que quand elles le servent (voir les Cent-jours). La liberté de la presse qu'a toujours défendu Chateaubriand s'oppose au contrôle absolu des opinions que pratiquait l'Empereur. Etc.

    Malgré tout, il me semble qu’il y a une nostalgie pour l’Empire dans les Mémoires, un regret pour une Europe qui aurait été française. On peut la partager aussi...

    Eh oui, si Napoléon avait consolidé son œuvre au lieu de foncer suivant ses impulsions, on parlerait le français aujourd'hui, en tout cas comme langue des élites, de l'Atlantique au Pacifique.

    Et s’il avait répondu aux demandes d’aide des insurgés, on parlerait français aussi aux USA...


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  • LE GÉNÉRAL BONAPARTE VISITE LES PESTIFÉRÉS DE JAFFA, 11 Mars 1799 : gravure sur acier aquarellée à la main, 1760. Dessin de Gros gravé par Masson. 34 x 25 cm

    Sans cesse, dans ses Mémoires, Chateaubriand s’applique à tracer un portrait de Napoléon en monstre. C'est-à-dire à proprement parler comme quelqu'un à qui ne s'appliquent pas les normes usuelles.

    Son orgueil est incommensurable, son ambition infinie. Il ne se préoccupe pas de durer, de construire mais seulement de conquérir. Ce qu'il édifie, il le bouleverse presque immédiatement, changeant les alliances, les règles, les souverains à sa guise.

    Exemple frappant: son retour lors des Cent-jours est condamné d'avance et il le sait: les forces coalisées ne sont pas encore dissoutes et lui doit reconstruire une armée. Mais le désir de conquête immédiate est plus fort que la raison.

    Tout préoccupé de lui et de lui seul, il utilise la France, les Français, puis tous les peuples de l'Europe comme des instruments. Les souffrances des civils et des soldats le laissent insensible, quand il ne montre pas une schadenfreude bien inquiétante.

    La légende d'humanité du petit caporal et ses soucis proclamés du soldat? De la propagande et de la démagogie. Contrairement ce qu'affirme le tableau de Gros par exemple, aucun contact n'a e lieu avec les pestiférés de Jaffa. Il n'a pas hésité à mitrailler la foule ou à ordonner des exécutions de masse de prisonniers.

    Bien pire pour sa légende: très courageux sur les champs de bataille où il se pensait protégé par la destinée, Napoléon se montre pleutre quand il doit affronter personnellement des dangers. On le voit quand il traverse les rangs des Français hostiles lors de sa première abdication.

    Et le positif? Parce que quand même, notre auteur doit lui reconnaître quelque chose! Oui: c'est un organisateur habile, un codificateur correct, un travailleur acharné, et surtout un général de génie, stratège et improvisateur, qui supplante tout le monde.

    Mais (Chateaubriand n'a garde de l'oublier), un piètre écrivain et un Français douteux!


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  • Le sacre de Napoléon, par David
    Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand use de plusieurs moyens pour dévaloriser le jeune Bonaparte, l'ennemi, celui à qui il s'est opposé politiquement toute sa vie, celui aussi dont la réputation lui fait de l'ombre.

    Premier argument: Napoléon n'est pas français. Une question de dates. Wikipédia par exemple fixe la naissance du futur empereur au 15 août 1769. C'est faux, dit Chateaubriand. Il se base sur une brochure de M. Eckart et sur la preuve suivante: l'acte de célébration du mariage de Bonaparte et Joséphine porte la date du 5 février 1768, d'après l'acte de naissance délivré par l'officier civil. Napoléon a fait disparaître ce document en 1810, lorsqu'il s'est remarié. Le fait est consigné par l'officier civil.

    Qu'est-ce que ça change? Eh bien, né en 68, Napoléon n'est pas français puisque la Corse appartenait encore à l'Italie.

    Deuxième argument: non content de ne pas être un d'eux, Napoléon détestait les Français. Il a milité d'abord pour l'indépendance de la Corse, et ce n'est qu'en voyant qu'il pouvait se servir des continentaux qu'il a changé son fusil d'épaule. Mais il les a toujours considéré comme des étrangers. « Cette phrase lui échappait: - Vous autres Français! »

    Troisième argument: les Buonaparte sont une famille noble, et c'est même à cause de ça que Napoléon a été nommé capitaine d'artillerie par Louis XVI. Cette affirmation-là vise à prouver deux choses. D'abord que le Corse était un traître à sa caste, sans honneur – contrairement à Chateaubriand à qui on ne peut en tout pas pas reprocher ça. Ensuite qu'il a confisqué une révolution populaire dont il était l'ennemi naturel à son profit.

    Mais il y a surtout deux autres choses qui permettent à Chateaubriand de triompher. Bonaparte a voulu faire une carrière littéraire (entre 1784 et 1793) et il a échoué.

    Et surtout, François-René maîtrisait mieux l'orthographe...


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  • Clair de lune -- Claude-Joseph Vernet (1714 - 1789)

    Etrange aveu de Chateaubriand, après qu'il nous a raconté son voyage jusqu'à Jérusalem, celui qu'il a retracé dans son Itinéraire. Notre auteur a déjà parcouru l'Amérique du nord et tout le pourtour de la Méditerrannée, ce qui n'est pas rien au début du XIXème siècle. Il faut avoir envie d'ailleurs, être aventureux, ne pas craindre l'inconfort ni le risque.
    Et c'est à ce moment qu'il affirme ne pas aimer voyager! S'il le fait, dit-il, ce n'est pas pour les découvertes, les rencontres, les ruines, etc. c'est pour vivre simplement des périodes de solitude.
    J'ai d'abord pensé qu'il y avait beaucoup de pose romantique dans cette déclaration. On fuit les hommes et on va rêver au bord des cascades sublimes, des précipices sans fond, des mers déchaînées. La méditation est encore plus grandiose, n'est-ce pas, au milieu des déserts immenses, des océans infinis, ou au bord de la cataracte du Niagara.
    Mais peut-être finalement que non. Chateaubriand bien entendu se met en scène et arrange les événements, comme la plupart de ceux qui se racontent, peut-être un peu plus que d'autres, mais pourquoi ne pas lui accorder un fond de vérité?
    Nicolas Bouvier disait qu'une des vertus du voyage, c'est qu'il vous rince, vous essore, vous amaigrit. Peut-être Chateaubriand recherchait-il la même chose. Un éloignement social, un tête-à-tête avec soi-même, une coupure des habitudes. Cet état de sagesse où, finalement, confronté aux formes inconnues et strictement extérieures, on prend conscience de la forme de son moi – et il est tout petit.


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  • Chateaubriand sur un rocherUn grand modèle plane sur les Mémoires d'Outre-Tombe: Rousseau et ses Confessions. Les références abondent. Chateaubriand voit Mme d'Houdetot et Saint-Lambert, il visite des endroits décrits par Rousseau, et à chaque fois, il évoque, il cite, il explique. En ce qui concerne le chant de la langue et la position romantique, la filiation est évidente... Tout naturellement, quand il retrace ses premières tentatives d'écrire ses mémoires, c'est à Jean-Jacques qu'il se réfère, mais pour s'en distancer.
    Lui ne veut pas tout dire. Il ne gardera que ce qui est convenable à sa dignité d'homme et à l'élévation de son cœur. « Ce n'est pas, qu'au fond, j'aie rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré une femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de coeur... »
    L'aristocratique Vicomte a une conduite moins trouble que le plébéien genevois. Surtout, ils n'ont ni les mêmes valeurs ni les mêmes buts.
    Chateaubriand tend à défendre la religion, moraliser ses lecteurs. Il glisse donc avec majesté sur ses « faiblesses », par exemple les aventures nombreuses que ce grand séducteur a vécues, trompant sa femme avec des maîtresses officielles, et celles-ci avec d'autres plus occasionnelles. Peu importe en soi, évidemment. On s'en fiche, ou au pire on admire. Seulement, pour un défenseur de l'Eglise, la chose est bien entendu de quelque conséquence.
    Une autre atténuation amusante, c'est celle de son caractère colérique. Il se représente partout complètement irénique, détaché, surplombant le monde et ses petits tracas. Les extraits qu'il cite du journal tenu par Julien, son valet et compagnon dans le voyage vers Jérusalem le montrent au contraire emporté, irascible, bilieux...
    C'est que Chateaubriand, nourri par l'admiration générale, couvert de gloire, s'occupe de polir un peu sa statue. Se sentant au contraire méprisé par les autres, se croyant persécuté, Rousseau est comme un animal blessé qui montre sa faiblesse, offre sa gorge pour qu'on ne l'achève pas. Il veut se justifier devant les hommes, montrer le fond de sa nature, il doit donc tout dire.
    Mais surtout, si Chateaubriand attaque Rousseau, c'est parce que, en littérature comme partout, il est nécessaire de tuer le père pour qu'il ne nous écrase pas complètement.


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