• En septembre 1994, j'étais avec Nicolas Bouvier dans son atelier des tours de Carouge pour enregistrer un entretien commandé par la revue Europe. Je lui ai proposé 26 mots, chacun commençant par une des lettres de l'alphabet, iI improvisait à partir de ce point de départ. Des mots plus ou moins innocents. Certains avaient d'étroits rapports avec ses textes, d'autres étaient pris tout à fait au hasard.
    Finalement, la revue a décidé de ne publier dans le numéro prévu que des textes originaux. Je suis donc resté avec cet Abécédaire dans mes archives. Le voici enfin, complet et inédit :
     
    A.B.: Commençons par le mot « aventure »... Il n'est pas innocent, celui-là.
     
    N.B. Non. Mais il est ambigu. Il a le sens d'aventure, à la façon dont les gamins en rêvent. Et il a aussi le sens d'un risque sentimental, d'une aventure sentimentale qui peut entraîner des conséquences  imprévisibles, comme l'autre aventure, celle de l'explorateur. Je trouve bien que ce mot ait un double sens. C'est un nom géographique externe lié à des périls tout à fait précis: des rapides, des précipices, des fauves. Et puis, de l'autre côté, il est utilisé comme une prise de risque dans l'univers humain. La jalousie, les sentiments, la vendetta, la revanche, le suicide remplacent la cascade ou la diligence attaquée par Mandrin.
     
    Pour vous, le voyage et l'amour sont liés?
     
    En voyage, je n'ai pas eu beaucoup le temps pour être amoureux. Parce que voyager vraiment prenait tout mon temps. Mais sans doute qu'il y a un grand cousinage.
     
    On passe au deuxième mot. « Béatitude. »
     
    C'est un mot qui est entré dans ma cervelle d'enfant extrêmement jeune et sous son sens stictement religieux. J'avais un grand-père compositeur qui avait appelé une de ses pièces importantes "Les Béatitudes". J'ai toujours entendu ce mot dans ce contexte un peu ouaté. Mais ce n'est pas un mot qui porte très loin. Il y en a d'autres que je préfère pour décrire le bonheur. Je crois que ce mot, béatitude, je ne l'ai jamais écrit dans aucun texte.
     
    Un grand-père compositeur, la musique, l'écriture.... Ça nous mène directement à C comme « création »...
     
    Un mot que je ne m'attribuerai jamais, même avec une minuscule. La fonction d'artiste n'est pas du tout une fonction démiurgique. Elle est de rendre compte d'un monde et d'une réalité qui a déjà été formée, en partie par l'homme, en partie par le ciel. Le mot de créateur, je le réserve plutôt aux divinités créatrices. Pour le travail que je fais, que font les peintres, les photographes, je préfère le mot de fabricateur, ou d'interprète.
     
    ... interprète d'une réalité ?
     
    D'une réalité qui existe. Je ne crée ni les mots, ni les choses. Si vous voulez, ma part de création, minime, intervient dans la façon d'accoupler les mots et les choses. De les agencer.
     
    Comme on agence un bouquet? A ce propos, qu'est-ce que vous pensez de D comme « dahlia »?
     
    C'est une de mes fleurs préférées. J'adore les dahlias à cause de leur côté un peu funèbre et de l'immense variété de couleurs qu'ils peuvent présenter. Particulièrement les beaux dahlias violets et blancs qui s'appellent « Pôle du Prince Albert ». D'une saison à l'autre, on ne sait jamais ce qu'ils peuvent devenir. Quelquefois, vous avez des fleurs qui sont comme des soucoupes. Cette année, après les énormes chaleurs, elles ont été toutes petites et les résultats étaient très moches, dans mon jardin.
     
    Si les fleurs passent, ce n'est pas le cas du thème suivant: « éternité ».
     
    ...
     
    Sur la transcription, on mettra: « Long silence »
     
    C'est
    le silence, oui... Eternité. C'est une notion qui me concerne très peu, qui me tracasse très peu, qui me séduit très peu. Les choses sont dans les monuments que nous édifions. Le relief des montagnes, le souvenir des personnes sont sujets à une érosion, et forment une sorte de sédiment collectif. Sur ce sédiment, d'autres personnalités, d'autres réalités, d'autres conceptions du monde, je dirai presque même une autre géologie peuvent voir le jour. Par exemple, je suis certain que si on avait dit à un homme du XVIème siècle qu'on allait creuser un tunnel sous la Manche qui mette l'Angleterre à trois heures de la côte française, il aurait éclaté de rire. Vous voyez, l'éternité, pour moi, ça n'est pas une valeur en soi puisque de toute façon, l'homme est apparu il y a cent millions d'années et qu'il disparaîtra. Quand? Heureusement qu'on ne le sait pas, sinon, les spéculations iraient bon train. Non, ce n'est pas un mot qui me préoccupe.
     
    Passons à F, alors. « Famille ». Avec ou sans s, comme vous le préférez.
     
    "Familles, je vous hais", disait Gide. Je n'y souscrirai pas du tout. La famille m'a apporté un plus énorme. On a vécu, ma femme et moi, des années sans enfant. Je me débattais avec toutes les premières misères de l'écrivain débutant, misères qui ne cessent d'ailleurs jamais. J'ai énormément puisé dans sa présence, puisque j'étais fixé à mon petit établi de cordonnier à aligner des mots. Elle a eu à ce moment-là une patience admirable. Tout le monde se moquait de moi en disant: "Mais un livre de voyage, ça s'écrit en six mois." Moi, j'ai mis deux ans et demi. Je m'interrompais pour aller gagner du fric à l'OMS, où je travaillais à la Revue, avec des gens très agréables, dont j'ai d'excellents souvenirs. C'était tellement bien payé qu'après trois mois, je pouvais en consacrer quatre à écrire sans qu'on se prive de rien. Ensuite, les enfants sont venus, comme ils le voulaient, pas du tout comme nous le voulions. Et je ne peux pas m'imaginer aujourd'hui sans mes deux fils alors que quand j'ai épousé ma femme, l'objectif n'était pas du tout de fonder une famille. C'était de ne pas laisser me filer entre les doigts une personne avec laquelle j'avais le sentiment qu'on avait beaucoup de choses à se dire.
     
    La famille, est-ce que ça se conjugue avec le voyage?
     
    Ça peut très bien se conjuguer. J'ai voyagé pendant des années avec un ami qui était peintre, qui est mort aujourd'hui. Pendant des années, j'ai voyagé seul. Pendant des années, j'ai voyagé avec ma femme et les enfants qui étaient tout petits. Ça a donné lieu à trois types d'expériences tout à fait différentes, mais toutes bonnes. Il faut simplement faire des vaccins. C'est tout. C'est la seule chose absolument impérative pour ne pas perdre bêtement un gosse de trois ans. Il y a des maladies très présentes partout, notamment la diphtérie. Si vous n'êtes pas vacciné, vous crevez.
     
    Passons au mot G, un mot que vous aimez bien, je crois: « globule ».
     
    C'est un mot que je déteste. Je le trouve laid à l'audition, je le trouve laid dans son graphisme, et il ne m'intéresse pas du tout quant à la réalité qu'il représente. De tous les mots français, les plus affreux sont les dérivés des racines latines qui se terminent en "ule" comme "globule" ou"rotule". Sauf peut-être "canicule", parce que le A donne un peu de lumière au début du mot.
     
    H, comme « habitude ».
     
    ...Je ne sais pas très bien quoi vous dire, à propos de ce mot.
     
    Vous en avez, des habitudes?
     
    Il y a des points sur lesquels je suis très maniaque. Je ne peux pas écrire, par exemple, sur une table couverte de miettes. Même si - ce qui ne m'arrive presque jamais - l'inspiration est foudroyante, je prends la nappe et je vais la secouer avant de sortir mon cahier. Comme, chez les juifs, il y a une incompatibilité entre les mets qui sont faits avec du lait et les mets qui sont faits avec de la viande, pour moi, il y a une incompatibilité presque talmudique entre une certaine forme de désordre et le plaisir ou la douleur d'écrire, la possibilité d'écrire... C'est pour ça que tout est en chenit maintenant autour de vous: j'ai tout mis par terre, et je ne remets sur la table que des choses dont je sais que j'aurai absolument besoin.
     
    Est-ce que l'habitude n'est pas un contraire du voyage, justement?
     
    En voyage, on prend une habitude qui est de n'en pas avoir, parce que les circonstances changent. Le niveau économique auquel on se situe change. Tout change tout le temps.
     
    Dans vos périodes sédentaires, vous êtes plutôt un homme sans habitudes, à part celles dont vous parliez dans les rituels d'écriture?
     
    Non non. Je peux très bien régler ma vie comme du papier à musique, en m'imposant un peu de marche, un peu de gymnastique, quelques exercices  mnémotechniques - parce que je suis à un âge où la mémoire commence à se miter. Non, je peux être tout à fait un homme d'habitudes.
     
    I, comme « illustre ».
     
    C'est un mot qui me fait penser à Corneille, à Racine, à Fénelon... Il est lié à une appréciation de l'homme, qui est d'ailleurs une dérivation de "La Vie des grands Hommes", de Plutarque, qui a marqué le XVIème et XVIIème siècle. C'est un mot qui ne me concerne absolument pas. Pas plus que le mot lustre, d'ailleurs.
     
    Sauf peut-être dans sa forme conjuguée. "Il illustre" ou: "J'illustre".
     
    Ah, bon. Il y a l'homme illustre et l'homme illustrateur. Moi, je suis un homme illustrateur. Pas un homme illustre. Et cette tâche d'homme illustrateur me tient très à coeur.
     
    J, comme « Japon ».
     
    J'y ai laissé quatre ans de ma vie et une bonne partie de mon coeur. C'est un pays qui est très dur à casser mais extrêmement attachant. Quand vous avez appris avec patience et humilité à prendre du bon temps de la manière qui est celle des Japonais, c'est un pays où l'on a des moments exquis, de plénitude, d'amusement. Tout cela reste très silencieux, d'ailleurs. Ça ne passe pas du tout par le discours, mais par le clin d'oeil, les mimiques. Il n'est pas du tout malpoli de se taire au Japon. Il faut simplement ne pas faire la gueule et donner le sentiment qu'on est bien.
     
    Et K comme « Karl Marx »?
     
    C'est une figure que je trouve tout à fait fascinante, en dépit de certains aspects que l'on est en train de découvrir maintenant sur lui. Par exemple, Marx était extrêmement raciste. Il avait un gendre qui venait des Caraïbes et il était absolument malheureux de l'existence de ce personnage. Malgré tout, il me fascine dans la mesure où certains des mécanismes d'exploitation de l'homme par l'homme ont été très bien analysés, dénoncés par lui. Toute situation économique ou politique peut avoir une grille d'interprétation marxiste, de même que vous auriez une grille pascalienne ou une grille de mystique chrétienne. Quelquefois, ça joue, d'autres fois, cela ne joue pas. Par exemple, le marxisme me semble vraiment un message venu du froid. Dans les pays chauds, ça ne donne aucun résultat.
     
    Vous êtes marxiste, ou vous l'avez été?
     
    Je crois que c'est Bernard Shaw qui disait: "Si on n'est pas marxiste à vingt ans, on n'a pas de coeur, et si on l'est encore à quarante, on n'a pas de tête".
     
    L, comme « luciole ».
     
    Ça me ramène à deux souvenirs très précis. L'un, de route, dans la Yougoslavie titiste, dure et étriquée, des années 48, 49, 50.  On y utilisait des routes d'une solitude invraisemblable, en très mauvais état. Il fallait rouler prudemment. Mais à chaque fois qu'il y avait un point d'eau, une fontaine, il y avait un véritable nuage de lucioles comme un petit feu d'artifice tiré pour nous. Cela donnait à ces nuits une beauté exceptionnelle. Et puis la luciole, chez les Japonais, est l'emblème de l'assiduité. Les étudiants pauvres partaient aux lucioles, en remplissaient des paniers qui étaient comme des paniers à salade de lucioles, et ils étudiaient à la lumière des lucioles groupées, captives, sans brûler d'huile, de pétrole, ou une bougie qui leur aurait coûté un repas de riz.
     
    M, comme « Mallarmé ».
     
    Aucun sens!
     
    Alors N. « Noi »r...
     
    Il y a un beau roman de Grisélidis Réal, où elle raconte ses expériences de pute. Elle commence par être exploitée par un noir américain des troupes d'occupation en Allemagne. Ce livre, qui est très noir et en même temps très vigoureux, est écrit par une femme qui a beaucoup de tempérament et qui a fait face à des situations invraisemblables. Il s'appelle "Le noir est une couleur". Moi, dans mon travail de graphiste, c'est une couleur que j'adore. Je trouve que certains textes, s'ils sont lapidaires, sortent mieux en blanc sur noir, dans un blanc légèrement grisé, qui ne choque pas l'oeil. Pour couper les séquences d'un livre, quand vous y avez des partitions nettes, soit thématiques, soit chronologiques, les pages négatives sont un moyen fantastique.
     
    On en arrive à la lettre O. O comme « ordinateur ». A ma grande surprise, j'en vois un sur votre bureau.
     
    Vous en voyez un auquel je suis en train de faire enfin sa place. Il y a deux ans que je l'ai acheté. Je n'ai jamais osé m'en servir.
     
    Vous ne l'utilisez donc pas.
     
    Non. Pas encore. Je vais apprendre en deux heures et demie comment faire du traitement de texte. C'est tout ce qui m'intéresse. Mais mon fils, qui est bien meilleur que moi en électronique, a mis sur ordinateur une partie de mes archives couleur. Donc, il sait à peu près ce que j'ai. Si je suis absent longtemps, ou définitivement, les archives qui sont dans ces meubles rouges que vous voyez là ne seront pas une matière morte. C'est une matière qui pourra continuer à travailler.
     
    Ça ne vous pose pas de problème, d'envisager de passer de la plume à l'ordinateur?
     
    Moi, ce n'était pas tellement la plume, mais plutôt de vieilles machines à écrire un peu "jurassic park". Le chant des touches suivait le mouvement des doigts. Tandis que sur les machines électriques, vous avez un décalage parce que les espaces sont étalonnés régulièrement. Dans les machines modestement électriques du début de la maison Olivetti, le décalage entre la vitesse de mes doigts et le clic clic clic me gênait énormément.
     
    Avec un ordinateur, vous allez avoir une simultanéité entre la pensée et l'écran.
     
    Je ne sais pas comment ça se passe là-dessus. Je pense que c'est à nouveau très bien, parce que si on tape vite, ça s'inscrit vite, si on tape lentement, ça s'inscrit lentement...
     
    L'ordinateur, c'est pratique. Est-ce que ça se conjugue avec P comme « préciosité »?
     
    Une qualité que je n'aime pas. Je ne l'aime pas parce que les choses sont si précieuses dans leur essence même qu'il n'est pas du tout utile ou indiqué d'y ajouter des espèces de papiers frisés comme un manche à gigot. Ce qui compte, c'est le gigot, pas le papier de l'os.
     
    Quittons donc la préciosité pour la lettre Q. Comme, justement, « quitter».
     
    Quitter, c'est un apprentissage auquel on se livre dès qu'on est sorti du ventre de sa mère. On s'attache à une succession de choses dont on se détache ensuite, qui vous paraissaient fabuleuses à quatre ans et qui vous paraissent grotesques à huit. On se fait des amis, on les perd. On se fait des illusions, on les perd. On s'attache à cette planète et il faudra bien la quitter. Pour moi, quitter est un mot essentiel. Quand on voyage beaucoup, on est pris dans cette balance continuelle entre l'attachement, l'arrachement, l'attachement, l'arrachement... Quitter. C'est un très beau mot. Un mot nomade.
     
    Et « racines »? 
     
    Ce n'est jamais une chose dont j'ai grandement senti le besoin. Peut-être parce que j'ai eu une enfance de petit bourgeois hyper protégé, dans un milieu qui était très cultivé. Ca me paraissait tellement évident que je ne le considérais même pas comme un privilège et que, aussitôt que j'ai pu faire acte d'indépendance, c'est-à-dire très tôt, j'ai fait tout pour oublier cela. Pas du tout par manque d'affection envers ma famille, qui m'a plutôt bien traité. Mais j'aurais voulu - et je me suis trouvé - des racines ailleurs. Maintenant, ça ne veut pas dire que, l'âge venant, on ne tombe pas dans un certain nombre d'attitudes, de tics ou de réflexes qui appartiennent à un passé commun. Par exemple, il y a une passion commune à tous les Genevois, prolos ou aristos, qui avait frappé Stendhal, déjà: c'est la botanique. Eh bien moi, la botanique m'intéresse énormément. Je bénis le ciel de vivre dans un canton où vous avez des arbres bizarroïdes qui ont été plantés depuis trois cents ans par des botanistes un peu fous. Le canton de Vaud est superbe, mais sitôt qu'on y passe, on voit qu'il y a quatre ou cinq essences dans les forêts, et puis c'est tout. Alors que quand vous rentrez sur Genève, c'est fantastique.
     
    Les essences nous aiguillent presque naturellement vers le mot suivant. « Spirituel. »
     
    Un terme qui a deux valences. D'une part, l'esprit vif, prompt, qui trouve réponse à tout, qualité dont les Suisses sont à mon sens totalement dépourvus: dépourvus d'à-propos, ayant l'esprit d'escalier, trouvant les bonnes répliques toujours une demi-heure après le moment où il aurait fallu les prononcer...
     
    Comme Rousseau, qui s'en plaint...
     
    Oui. Et puis spirituel a le sens d'une appétence, un appétit d'une certaine religiosité. Elle me paraît être une donnée absolument fondamentale de l'existence. Je veux dire que si je m'interdisais tout espoir à cet égard, en me disant résolument naturaliste, positiviste, darwinien, la vie me paraîtrait beaucoup moins intéressante. Donc, c'est un paramètre que j'essaie d'inclure le plus possible, sans le relier forcément à un credo précis, dogmatique, qui vous fait entrer dans une famille d'esprit, ce que je n'ai pas envie de faire. Mais si la dimension spirituelle n'existait pas dans la vie, je la trouverais plate.
     
    On change tout à fait de sujet pour en arriver à la lettre T. T comme « Tique ». La tique.
     
    C'est un des animaux que je n'aurais pas voulu voir monter sur l'arche de Noé. Mais elle était certainement sur le pelage d'un loup ou d'un chien. La tique est d'abord répugnante dans son aspect. Autant la nature est capable de créer des formes admirables - je pense à une jeune jument, par exemple, ou à une jeune femme -, autant elle se plaît dans des projets biscornus qui donnent une sorte de hideur. La tique, c'est un animal hideux, sa fonction est hideuse, et en outre, elle est susceptible de transporter des formes de méningite qui peuvent être extrêmement dangereuses, comme on l'a découvert récemment. J'ai des chats qui ont un pelage très fourni. Ce sont des Persans. La chasse aux tiques, je m'y livre avec répugnance, mais dès que j'en sens, je les élimine.
     
    U, comme « Ulysse ».
     
    Il y a la question de savoir si Homère a été un collectif de rhapsodes ou une personne isolée. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une personne: on trouve une grande unité dans sa manière de voir les choses. L'Odyssée est le premier récit de voyage dans notre tradition. Ulysse est un personnage formidable par ses voyages beaucoup plus que par ses exploits guerriers. C'est la préfiguration d'une curiosité planétaire qui a été assez particulière aux Grecs. Les Égyptiens l'avaient eue quelques centaines ou quelques milliers d'années avant, en organisant ces grands voyages maritimes le long de la côte est de l'Afrique. C'était sous Hatchepsout, une pharaonne dont on a gardé de très belles fresques. Ils sont descendus assez bas, presque jusqu'aux confins de l'Afrique du Sud, et puis ils sont remontés. Rien ne prouve qu'ils aient fait le tour de l'Afrique, mais rien ne prouve le contraire, non plus.
     
    Ils avaient la vocation du voyage. À propos, que pensez-vous de ce mot? « Vocation »?
     
    Sans en être du tout un spécialiste, ni être particulièrement équipé dans ce domaine, je suis un mordu de l'étymologie. Dans ce sens, vocation est un mot superbe. Au fond, c'est l'histoire d'un esprit qui ne sait pas encore quoi faire de lui-même, mais qui est appelé par une voix très forte dans une direction qui donnera un sens à son existence. C'est un mot magnifique, parce qu'il est directionnel sans être du tout tyrannique. Mais si vous êtes visité par une vocation pour quelque chose, il est hors de doute que c'est ça que vous devez faire.
     
    C'est ce qui vous est arrivé?
     
    Oui. Mais chez moi, c'est arrivé par petits à-coups successifs. J'ai très longtemps hésité entre le métier d'écrivain et celui de photographe. Et puis comme je ne parvenais à gagner ma vie ni avec l'un, ni avec l'autre, j'ai choisi ce milieu qui était l'iconographie, où vous pouvez prendre une image superbe et raconter son histoire. J'en ai pratiquement vécu. Maintenant, je vis un peu plus de mes livres. Ils ont trouvé quelques lecteurs en France. Mais je me suis senti autant attiré par la photo que par l'écriture.
     
    W, comme « wagon ».
     
    Wagon. Ça, c'est un mot que j'aime bien, pour des raisons tout à fait ponctuelles et anecdotiques. Le boogie woogie.
    Boogie woogie, c'est vraiment le ronron du train sur les rails. Et puis toute cette bande de péquenots qui traversaient cet immense continent... La musique qui en est sortie... Et non seulement la musique, mais aussi toute cette poésie américaine, superbe poésie de Dykes,  par exemple, qui faisait vraiment du boogie woogie poétique avec le rythme du train. Il y a aussi "La Prose du Transsibérien", de Blaise Cendrars, mais qui est moins fidèle au rythme. Cette fascination, ce charme immense des trains ont aussi touché Honegger, avec "Pacific 231". Je n'ai pas pris le transsibérien parce qu'il paraît que c'est assommant. Mais j'ai traversé le Canada de Montréal à Vancouver, en cinq jours et six nuits. Et ça, c'est magnifique, bien que le paysage soit par moments très très monotone.
     
    Le train, c'est votre moyen de transport favori?
     
    Mon moyen de transport favori, c'est à pied. Mais comme je n'ai plus de bonnes jambes, c'est un rêve auquel j'ai dû renoncer.
     
    X, comme « xylographie ».
     
    J'ai baigné là-dedans. J'adore le graphisme de la fin du XVème siècle, du début du XVIème, où on est en pleine xylographie. À l'époque, on ne sculptait pas sur des bois tellement durs, mais leur traitement donne une accentuation des caractères. C'est le trait lui-même qui fait ça, qui les rend soit comiques, soit redoutables, soit pittoresques... Ensuite, quand on est arrivé à des techniques beaucoup plus raffinées, comme l'eau-forte ou la lithographie, on est un peu passé de la marionnette de théâtre d'ombre à la marionnette de Salzburg, poudrée, avec jabot...
     
    On y a perdu?
     
    Perdu? Non. Ça a du charme. Mais j'aime énormément l'iconographie de la fin du XVème, où le bois apporte cette espèce de rudesse.
     
    Y comme « yogi ».
     
    Je n'ai jamais pratiqué de yoga. Mais je suis absolument convaincu que c'est une source de sagesse d'excellente recette... L'idée de fonder tout ou presque sur la respiration, le pneuma des Grecs est extraordinairement importante et très intelligente. Si je n'en ai jamais fait, ce n'était pas à cause du yoga, mais un peu à cause des gens qui en faisaient.
     
    Et pour terminer, j'ai envie de vous laisser le choix entre deux mots. « Zut » ou « zen ».
     
    C'est la même chose...


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