• La Bâtarde, de Violette Leduc, est un chef-d'œuvre. Oui, je sais, on m'a reproché d'abuser de ce mot. Mais ici, je le pèse. Un chef-d'œuvre dans le sens où le définit le Petit Robert : « œuvre accomplie en son genre. » Un livre où s'exprime la pleine maîtrise de l'artiste, son livre le plus abouti. 
    On trouve dans le livre une matière originale, un point de vue personnel, une écriture juste. Phrases courtes, ellipses. Une manière pointilliste de juxtaposer des phrases. Une sensualité de l'image, du mot, avec quelque chose de rauque et d'arraché. Une maîtrise du dialogue.  L'art de dire beaucoup avec de petites touches.
    Tenez, je donne un exemple. Je viens d'ouvrir le livre au hasard, pour affiner mes impressions, et je suis tombé sur une scène. Violette Leduc Jean Gabintravaille comme standardiste et scénariste chez Synops, une boîte de cinéma. on l'appelle chez la patronne.

    Je rentrai dans notre bureau. Jean Gabin, assis sur la table de Juliette et de Paluot, balançait ses jambes ; il parlait à M. Dubondieu. Prévert et Gabin ne se quittaient pas. Prévert burinait déjà ses répliques aux côtés de Gabin. Carné, avec ses livres sous le bras, les accompagnait. Ils nous donnaient des poignées de main énergiques.
    Gabin faisait une entrée à la Jupiter.
    « La tôlière où est-elle ? disait-il.
    - Personne dans la tôle ? » criait Prévert.
    ls rejetaient en arrière leur chapeau mou.
    Brune, petite, élégante, féminine, tirée à quatre épingles, Denise Batcheff apparaissait, elle riait de bon cœur de ce qu'ils disaient.
    Carné, très scrupuleux, travaillait au scénario alors qu'on donnait les premiers coups de pioche dans le brouillard, le roc, la nuit pour le film Quai des Brumes.
    Ce jour-là, Gabin, vêtu d'une veste de drap chiné vert et marron, épaisse comme une pelisse, le cou à l'abri dans un foulard de cachemire, ressemblait à un soudeur qui vit dans les étincelles.
    Il leva la tête :
    « Je vais pisser », dit-il à un cactus.
    Il y a des virilités qui vous font jubiler.
    Prévert grillait des cigarettes avec un tantinet de nervosité, Marcel Carné émergeait, inquiet, de son long pardessus en poil de chameau. Dubondieu se prenait la tête dans les mains. Nous étions amputés. Gabin nous fauchait quand il s'absentait.


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  • Il me semble qu'il y a, dans les livres d'Ellroy, des tueurs en série plus crédibles que ce poète de Lune sanglante.

    Celui-ci est un type qui s'est fait violer par deux condisciples au lycée. Ensuite il les hait et les désire tout à la fois. Il érige une sorte de temple scatologique à leur gloire. Un homosexuel non assumé, qui tue des femmes. Qui considère comme une idole une fille du même lycée, auto-proclamée poétesse et cheffe de mouvement, laquelle vivra dans ses rêves d'adolescence les dix-huit années qui suivent.

    Et puis l'intrigue. Ça ne prend pas tout de suite.

    Ça commence par la scène du viol, puis suit une nuit d'émeutes où le héros policier tue un homme quand il est jeune. On saute dix-sept ans plus tard. Etc. Jusqu'à la fin, où l'ami du héros arrive comme la cavalerie, juste à temps.

    Mais, bon, il y a quand même une énorme force dans ce texte. Ça tient au sens qu'a Lloyd Hopkins de sa mission, ingrate, désespérante. A des univers intimes cloisonnés, liés à la folie. Au nécessaire désir d'innocence. A l'horreur du mal.

    Et à une écriture aussi, ambitieuse, qui cherche à exprimer de la complexité. Une écriture qu'Ellroy a abandonnée par la suite, si j'en juge par mes souvenirs de livres ultérieurs avec ces phrases sujet-verbe-complément. Je ne les pas tous lus jusqu'au bout. Je ne me souviens plus très bien des titres et des histoires.

    Par contre, je me rappelle parfaitement le Dahlia Noir. Et Ma part d'ombre, une autobiographie qui raconte les liens que faits Ellroy entre l'héroïne du Dahlia Noir et sa propre mère, assassinée un soir de fête après un flirt poussé. Deux chefs-d'œuvre !


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  • Charles-Albert Cingria« Dois-je maintenant parler de ces pâtisseries laquées de rire qu'un public de nerveux de nouveaux-nés de neveux de patriciens-prêtres envahit le dimanche ? C'est ferme, c'est sain, c'est doux, aigu, viril, limpide. Mais surtout c'est protégé du reste qui n'y a pas droit. Il faut une ancienneté sonnante. C'est cela qu'est la noblesse citadine patoisante, à souche de grand flabellum grenat. Ce n'est pas par transmission directe : c'est par un frère ou des nièces âgées qui mènent tout à l'anglaise derrière des grilles implacablement séparatrices, le soir. » (Bois sec Bois vert)

     Répétitions : « de » 6 fois dans la première phrase. « C'est » 7 fois dans l'ensemble du paragraphe.

    Ou comment transformer en rythme des défauts qui vous vaudraient le stylo rouge de l'instituteur.

     Sinon, goût de l'allitération. Elle seule explique ce public de nerveux de nouveaux-nés de neveux de patriciens-prêtres, un public incompréhensible au sens commun, étonnant comme une image surréaliste et pourtant puissamment concret, visible.

    Contraste et variété des adjectifs qui se déroulent et s'opposent dans de petits crépitements délicieux.  Métaphores singulières. Pâtisseries laquées de rire. Ancienneté sonnante. Personnifications. Ces grilles implacablement séparatrices. Sens de la langue. Imaginaire.

    Résumé du paragraphe : Cingria parle de pâtisseries fréquentées par des familles de petite noblesse citadine.

    Conclusion : Cingria est grand.


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  •    
    Je ne sais pas si c'est la même chose chez vous, mais dans mon entourage, les gens se souhaitent de moins en moins une bonne journée.


    C'est la même chose à la radio d'ailleurs. Je viens par exemple d'entendre une animatrice souhaiter à tous les auditeurs une belle journée.


    Un changement instructif. Significatif.


    Bon, c'était du domaine des sens. Ce qu'on peut goûter, apprécier, déguster. Un repas, un bain, une caresse.


    Beau, au contraire, c'est le domaine du visuel, de l'esthétique. Une appréciation qui n'est pas physique, mais spirituelle. Si on ingère ce qui est bon, si on l'apprécie en soi, le beau nous est extérieur et on le savoure comme un spectacle.


    Une belle journée, c'est donc une journée où on n'est pas impliqué, qu'on observe avec un peu d'écart, dont on admire le déroulement des événements en connaisseur.


    En passant de bon à beau, on nous souhaite donc de nous désinvestir, de nous désemcombrer. D'adopter une position zen. De passer de la digestion à la contemplation, de la saveur à la méditation.


    C'est peut-être une bonne idée. Une belle idée ? En tout cas pas une mauvaise idée. Ni une vilaine idée. Bon. Bien. D'accord. Que votre journée soit intéressante !


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  • En 2007, Carl Aderhold a écrit un livre sur les cons. Mort aux cons (Hachette littératures). Vaste programme. Beau titre. Explicite. Un gros livre, bien sûr. 412 pages.

    Son narrateur tue les cons qu'il rencontre et fait 140 victimes - ce qui est tout compte fait raisonnable tant l'offre est abondante.

    Ce résumé est tout ce que je sais du roman, que je n'ai pas lu et ne lirai probablement pas. Mais ce qui m'intéresse là dedans, ces sont les définitions qu'Aberhold donne des cons, telles que les rapporte un journal.

    Entre autres : « La connerie, c'est très exactement une absence d'humanité. » Ou : « Le con ne doute jamais. »

    Ces cons que nous sommes tous.

    Car il y a toujours des moments où nous éteignons volontairement notre intelligence pour emmerder quelqu'un, généralement dans une situation de pouvoir. Où nous nous fermons, ne donnons plus accès à l'autre mais emplissons le monde de notre monumentale auto-complaisance narcissique, vulgaire et satisfaite.

    Et que celui qui n'a jamais péché me lance la première pierre...


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