• La publication de ses romans en Pléiade, l'année passée, a rappelé au monde francophone que Charles-Ferdinand Ramuz existait. Reconnu et fêté à son époque par les plus grands (Romain Rolland, Paul Claudel, Céline...), il avait disparu peu à peu des librairies de l'Hexagone. Bien sûr, les Suisses le célébraient à leur manière et de façon paradoxale. En librairie et sur les billets de cent francs. Comme un génie extraordinaire et singulier, et en même temps comme le chantre et l'incarnation de la Suisse romande. Mais cet étonnant créateur de langue était boudé par les autres pays. A cause de sa nationalité ? Est-ce que ce ne serait pas, plutôt, l'originalité fondamentale de son oeuvre qui le rend étranger à la moyenne ?
    On peut comprendre que beaucoup soient déconcertés par cette écriture fortec.f. ramuz et rugueuse qui visait à élaborer « un grand style paysan », par la narration révolutionnaire qui prend le récit de tous les côtés, ne connaît plus de héros mais des groupes s'exprimant à travers un « on » anonyme, par l'épaisseur thématique qui tient les romans. Ramuz refusait le réalisme bourgeois, qui a triomphé, et l'analyse psychologique. Il préférait peindre qu'expliquer.
    Pour ceux que déconcerte la puissance subversive d'un des grands créateurs du XXème siècle, on peut conseiller, pour entrer dans cette oeuvre forte, ses romans plus traditionnels. Par exemple « Vie de Samuel Belet », écrit en 1913, à 35 ans, lors du long séjour de dix ans que Ramuz fit à Paris, et qui a encore une facture réaliste : le lecteur y suit Samuel, le héros homonyme et tourmenté, depuis le premier événement marquant de son existence, la mort de sa mère, jusqu'à sa vieillesse, où, enfin apaisé, il pêche tranquillement sur le lac Léman. Les amateurs de références peuvent suivre sur une carte son parcours de semaine en semaine. Plus tard, Ramuz abandonnera cette écriture chronologique linéaire et multipliera les points de vue.
    Mais cette structure conventionnelle est animée par des thèmes contrastés. L'oscillation par exemple, entre le désir de l'ordre et la transgression. Samuel, orphelin et bon élève, est placé comme valet de ferme. Mais en même temps, il convoite ambitieusement de se faire une place dans la société, devient commis de notaire et étudie pour être instituteur, c'est-à-dire occuper une fonction hautement honorifique et honorée, pilier de cette petite société rurale.
    Pourtant, au moment où son rêve peut se réaliser, il rompt, à cause d'un chagrin d'amour peut-être, à cause aussi d'une loi personnelle qui lui fait dire : « Tu n'es qu'un paysan, Samuel; tu resteras paysan, il te faudra gagner ta vie. »
    Il traîne d'une place de domestique à l'autre, au bord du lac de Neuchâtel, puis en Savoie, jusqu'à Paris. Autre thème : construction et rupture. Samuel se crée à chaque endroit une petite société, puis soudain, il part, il détruit, il erre.
    Tout cela, au départ, à cause de quoi ? D'un chagrin d'amour. De Mélanie, une coquette qui s'est moquée de lui. Thème ramuzien encore : les amours sont malheureuses, les amants séparés. Mélanie quitte Samuel pour un autre; Louise, sa future épouse, mourra.
    Cet homme libéré par la vie est libre partout. Même en politique. En rupture avec l'ordre de la tradition, Samuel ne rejoint pas pourtant la révolution, et se fâche avec son ami Duborgel, qui l'a amené à Paris, parce que celui-ci veut le rallier à son idée de la lutte des classes. De la même façon, solitaire et marginal,  il fuit dès qu'il le peut l'ordre bourgeois où il s'est installé avec sa femme, et finit dans une cabane de pêcheur, au bord du lac Léman, où essoré, il revient finir ses jours près de là où il a commencé.
    Cette existence, si simple, a pourtant frôlé constamment le tragique le plus absolu, et a été le prétexte à une leçon d'écriture : densité, économie de moyens, originalité absolue ! Et c'est ainsi que Ramuz est un des plus grands créateurs de langue de notre époque !

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  • Quand on ouvre le livre, tout est fait. « Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. »
    Le brave garçon accepte tout de suite cet état de fait. Il vivait une vie tellement insupportable ! Exploité par un patron exigeant chez qui il travaillait pour rembourses la dette de son père. (Ah ! Franz et le papa Kafka. Il s'appelait Hermann !) Roulé par sa famille qu'il entretient et qui fait des économies sur son dos. (Le père, la mère, la sœur, double de la famille K.) Hanté par le devoir et l'amour des siens. Privé de sommeil. Sevré de plaisir. Obsédé par son travail. Pas étonnant que Gregor le trop tendre se fasse une carapace pour se protéger !
    Un ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, des antennes, de nombreuses pattes grêles... Voilà la bête ! Pour le reste, l'écrivain fait confiance à l'imagination du lecteur et refuse qu'on dessine son cafard. Avec raison.
    Voyez le cinéma fantastique ou de terreur. Les dimensions, l'échelle et l'étrangeté des monstres nous sont donnés par une tentacule, une mâchoire, un détail. Sitôt qu'on les voit en entier, ils perdent de leur aspect effrayant, pathétique ou intrigant. Et nous perdrions peut-être ainsi, nous, lecteurs, toute l'empathie que nous éprouvons nécessairement pour le pauvre Gregor Samsa, dont le roman raconte non pas la transformation, mais l'existence ultérieure. Où comment une famille moyenne réagit face à l'anormalité. Jusqu'à la mort du fils. Une délivrance pour tous.
    La Métamorphose est, bien entendu, un chef-d'œuvre de malaise et d'humour. (A suivre...)


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  •  Retour sur des lectures. Saint-Simon. Pendant plusieurs années, j'avais un rite quotidien : en lire quelques pages. Cette langue magnifique m'aidait à respirer. C'était une forte implication, à cause de l'amplitude et de la forme de l'œuvre. On n'entreprend pas les Mémoires du duc comme le dernier Mickey. S'attaquer à la gigantesque épaisseur de ce texte avec l'objectif de le lire comme un roman, c'est se retrouver très vite épuisé, perdu dans cette langue charriante, suffoquant comme le poisson sorti de l'eau. L'exercice, exigeant, demande une croyante à toute épreuve aux vertus de la littérature, et il récompense ceux qui le pratiquent par le cadeau d'une langue rare et la saveur virile d'un des plus grands prosateurs français.
    Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, né en 1675 à Paris, mort dans le même lieu quatre-vingt ans plus tard, a eu très tôt comme ambition de rendre compte de toute la société de son temps. C'est ce qui explique que, dans les armées, il ait pris prétexte du premier avancement où il ne figurait pas pour abandonner la carrière des armes et revenir à la cour, au risque de se brouiller définitivement avec Louis XIV, qui pardonnait difficilement à ses gentilshommes les plus en vue de ne pas avoir envie de se faire tuer pour lui. 
    En réalité, le duc de Saint-Simon ne manquait pas de courage. Mais, tout habité par son projet d'écriture, il a fait un raisonnement simple : à l'armée, on a des renseignements de première main sur les campagnes, mais on ne sait rien de ce qui se passe à la cour. A la cour, au contraire, on est aux premières loges en ce qui concerne les intrigues et les événements de palais, et on en sait finalement autant sur les guerres que si on est sur place.
    Mais à la cour, justement, le monarque visait et réussissait à mettre la noblesse de son royaume à ses pieds, en supprimant tout son pouvoir effectif et en lui distribuant uniquement des charges honorifiques. Imbu de son titre de duc et pair, Saint-Simon va, toute sa vie, prendre la tête de la noblesse dont on supprime les prérogatives et réclamer de tous ses vœux et de toutes ses actions, contre la noblesse de robe qui envahit les ministères et les postes importants.
    Pour ça, il place ses oeufs dans plusieurs paniers. D'abord le petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, intelligent, cultivé, réactionnaire et pieux. Quand le père de ce dernier meurt avant le roi, Saint-Simon, jubilant, est assuré de jouer un rôle important dans la politique du petit-fils. Hélas, celui-ci, sa femme et son héritier disparaissent à quelques jours d'intervalle, peut-être empoisonnés, laissant pour toute lignée un seul petit garçon : le futur Louis XV. 
    Saint-Simon a plus de chance avec son joker :  Philippe d'Orléans, le neveu de Louis XIV, un libertin accompli qui prend le pouvoir par intérim et devient le Régent. Mais sous son règne, les expériences politiques du duc se soldent par un échec qui laissera le champ libre à la bourgeoisie.
    Libéré de ses ambitions politiques, il ne reste plus au à Saint-Simon qu'à se retirer et à utiliser son impressionnante documentation pour accomplir enfin ce à quoi il a toujours aspiré. Alors, d'un trait dit-on naissent ces « Mémoires », un monument d'écriture et de subjectivité. D'autres diront : de partialité, d'injustice. Cette gigantesque fresque, ces portraits fameux, guidés par des sentiments de ferveur et d'aversion, dessinent une comédie humaine dans une langue fulgurante, vive, elliptique qui en fait une des choses les plus fortes jamais écrites en français.

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  •  J'ai vu un téléfilm sur Sartre, cette semaine. En deux parties. De Claude Goretta, avec l'excellent Denis Podalydès dans le rôle principal. Intéressant. Est-ce que Sartre sortirait du purgatoire, cette zone noire où disparaissent les auteur après leur mort, par un phénomène bizarre qui a ses lois ?
    Notez qu'il avait déjà commencé à disparaître quand il est mort, en 80. Comme il avait été le maître à penser de la génération intellectuelle de l'après-guerre, il hantait encore un peu les collèges où enseignaient ceux qu'il avait formés. Mais l'université en avait fini avec lui. L'existentialisme, c'était ringard. Bazardé par le structuralisme. On s'indignait encore dans les journaux de ses prises de positions politiques extrémistes, mais on ne lisait plus ses livres.
    Il en a fait pourtant de magnifiques. Tenez, Les Mots, ce texte savoureux et brillant qui retrace son enfance jusqu'à 12 ans. Sartre pratiquant l'autobiographie? Mais pourquoi? « le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit » explique-t-il après 150 pages. De plus la tentative se heurte à des difficultés avouées: « Mes premières années, surtout,  je les ai biffées: quand j'ai commencé ce livre, il m'a fallu beaucoup de temps pour les déchiffrer sous les ratures. »
    Mais cette analyse impitoyable de ses débuts dans la vie lui donne quelques clés.
    L'expérience de la mauvaise foi, d'abord. Son père mort à sa naissance, Jean-Paul est élevé par son grand-père maternel, Charles Schweitzer, oncle du fameux Albert « dont on sait la carrière ». Comédien hors pair dans sa vie familiale, Charles décrète que son petit-fils est un enfant prodige et le pousse à jouer ce rôle, qu'il accepte avec complaisance. Il est élevé là, solitaire, entre ce vieillard et des femmes dominées, sans camarade jusqu'à dix ans. Il se sent abstrait, théâtral, sans consistance. De là une impression de « bâtardise », un sentiment d'être de trop dans le monde, de n'avoir pas de justification, comme un voyageur sans billet dans un train.
    Idolâtré dans sa famille, connaissant « les vanités d'un chien de salon », mais persuadé de n'avoir aucune réalité, de ne compter finalement pour personne, il décide alors de devenir indispensable à l'univers. Comment? En se faisant écrivain.
    Les Mots
     a deux parties. Lire. Ecrire. Le récit décortique une vocation. Elevé dans les livres, prenant les mots pour plus réels que les choses, persuadé que la culture est une religion laïque qui a besoin de saints et de martyres, Jean-Paul choisit de se vouer à cet apostolat, qui donne finalement au jeune comédien une réalité, justifie sa vie et la modèle.
    C'est à cause de cette illusion d'enfance, finalement, qu'il deviendra ce qu'il est: un géant de la littérature du XXème siècle, qui s'est beaucoup trompé politiquement, idéologiquement, mais qui mettait dans tout ce qu'il faisait un talent et une intelligence aigus.

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  • Né à Saint Quentin, dans l'Aisne, le 29 août 1925. Il étudie les lettres à Lausanne où il fonde avec d'autres la revue Rencontre. Mais ses convictions d'extrême-gauche le font exclure de l'enseignement dans le canton de Vaud. On le retrouve quelques années plus tard à l'Université d'Urbana, dans l'Illinois, aux Etats-Unis, où il enseigne treize ans de suite la littérature française. Il revient à la Chaux-de-Fonds, par hasard puis par goût, y poursuit son travail et participe aux activités du groupe [vwa].
    Mais rien de l'isolé dans cet homme excentré. Yves Velan est une autorité morale pour bien des auteurs. Sa rigueur, son intelligence, ses analyses dénuées de complaisance, mais où court le frémissement de la fraternité font que son jugement sur les oeuvres et les gens est toujours attendu comme un oracle.
    Son oeuvre, très importante, portée par une haute intelligence et une exigence extrême, se dégage de la facilité et du parasite pour définir le fait littéraire, son rôle et son inscription dans la morale et la politique. Yves Velan a publié de nombreux articles, un pamphlet (Contre-Pouvoir, Bertil Galland, Vevey, 1978), un conte pour enfants (Le Chat Muche, E. Vernay, Genève 1986), et trois romans d'une très haute densité. qui, tous, interrogent de manière différente la notion de rupture.
    Je (Seuil 1959 et L'Age d'Homme, Poche suisse, 1991) pousse aux limites la fameuse introspection romande et protestante. Le héros est un pasteur hanté par le doute, à la croisée de discours politiques et religieux. Ce texte, salué par Roland Barthes, aurait pu faire d'un auteur profitant de la mode un écrivain parisien à carrière. Mais il était écrit que Velan choisirait toujours la rigueur.Son deuxième roman,
    La Statue de Condillac retouchée (Seuil 1973) est une machine littéraire où l'écriture se confronte à l'engagement, au corps, à la psychanalyse. Ce livre est son plus difficile, exigeant beaucoup de ses lecteurs, et d'une richesse infinie.
    Soft Goulag (Bertil Galland, 1977, réédité par Zoé en 1989) se présente comme un récit de science-fiction, pas innocent du tout, pour lequel Velan s'est servi amplement de sa longue expérience des Etats-Unis. Situé en Amérique du Nord, le livre dénonce, avec une économie de langue où l'absence de littéraire donne par contraste un vertige démonstratif, la réduction de tout à une signification unique, qui rend les hommes manipulables extrêmement.
    Travailleur acharné, qui passe des années sur un roman à le réécrire des dizaines de fois, Velan oeuvre encore à un texte dont les rares extraits parus dans des revues (Ecriture, Revue de Belles-Lettres, Europe...) ont déjà fait un mythe. L'Energumène et son double. C'est avec lui que se terminera sa geste romanesque, composée de quatre livres, tous très différents, tous habités par une exploration de l'identité, de la présence au monde, du politique, où la question de la forme est centrale.



    P.S.: Il existe sur cet auteur un excellent essai écrit par Pascal Antonietti, Yves Velan (New York/Amsterdam, Rodopi, 2005, http://www.rodopi.nl/)


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