• votre commentaire
  • Fin du Voyage au bout de la nuit. Robinson, le double de Bardamu, meurt, assassiné par Madelon. Assassiné par la sentimentalité plutôt.

    On a là une scène intéressante. Deux couples à la fête foraine. Du côté de Bardamu et Sophie, il n'y a pas de sentiments, mais du désir et du vice. Ils projettent une partie carrée avec Robinson et Madelon, puis quand ils voient que ça ne fonctionne pas, rêvent d'aller tous au bordel.

    De l'autre, Madelon qui ne rechignait pas à la bagatelle non plus quand elle était une fille saine. Elle a cédé tout de suite à Bardamu, la première fois qu'il l'a vue, dans le caveau qu'elle lui faisait visiter, puis ils ont gentiment cocufié Robinson pendant tout le séjour du narrateur.

    Seulement, voilà le problème, elle ne veut plus s'amuser, elle est devenue sentimentale. Ecoutez ses discours à son fiancé. Tu m'as volé mon cœur. Je suis une fille propre, moi, vous, vous êtes une bande de cochons, ne comprenez rien à ce qui est propre et beau.

    Bref, elle veut Robinson pour elle toute seule et lui est décidé à ne rien entendre, fatigué. Du coup, pan, elle l'assassine d'un coup de revolver.

    On voit bien où est la santé mentale, pour Céline. L'amour est un frottement d'épiderme, et pas une rêverie au clair de lune. Il se déploie dans la satisfaction des instincts et la sexualité même un peu tordue. Dans la vérité de l'intime, des fantasmes et de besoins.

    Et où est la perversion: dans le romantisme, les grands sentiments, les discours théâtraux affectés, joués, repris, la soumission à la norme sociale, collective.

     


    votre commentaire
  • Holbein, danse macabre

    Il y a plusieurs tons dans le Voyage au bout de la nuit. Un ton désabusé, triste, qui prend en compte la mort qui hante Bardamu. Notre héros, depuis la guerre, se sent en sursis. Sa vie est une longue agonie. Le ton lié à ce thème allie la nostalgie des espoirs déçus, le cynisme conséquent et le chagrin.

    Un deuxième ton, joyeux, bouffon, se moque de la comédie sociale, des croyances et des conventions. Il prend de l'importance à la fin du livre, principalement quand Bardamu se retrouve dans la maison de fous.

    Les longs discours de Baryton, le directeur, tiraillé entre la gestion économique de sa maison de santé, sa seule passion, et une envie de découverte, d'initiation vagabonde, suscitée par l'anglais qu'il a appris avec Bardamu, sont de ce genre. Tout comme, par exemple, le récit que fait Robinson de la fin de ses amours avec Madelon.

    Il y aurait un troisième ton, visionnaire, délirant, plus diffus, moins concentré. On le trouve à plein dans la somptueuse sarabande mortuaire que Bardamu imagine, dans un café de la Place du Tertre.

    Il attend près de Tania, sa copine danseuse polonaise du Tarapouk, dont l'amant vient de mourir de la grippe à Berlin. Bardamu l'a accompagnée à la gare, mais comme il n'y a plus de train possible, ils ont échoué dans un bistrot. Là, Bardamu touche le prix de son dévouement pendant que, au-dessus d'eux, dans le ciel, passe une danse macabre.

    Ecoutez plutôt: « Tania me laissait pour la consolation et la reconnaissance l'embrasser où je voulais. » Non, là, on a changé de ton.


    votre commentaire
  • Les femmes dans Le Voyage au bout de la nuit! On ne peut pas dire qu’elles soient peintes tout en nuances. Le point de vue de Céline est assez, disons, partial.Amélie Hélié, ou Casque d'Or, célèbre prostituée de la Belle Epoque.

    Prenons par exemple Madelon, la fiancée de Robinson. A peine arrivé à Toulouse pour les voir, Bardamu visite avec elle le caveau qui contient des squelettes, des « momies », et qu’elle fait visiter contre espèces sonnantes. Comme il la trouve bien mignonne, Madelon, il fait semblant de trébucher dans les marches. Elle n'est pas farouche. Du coup, baisers, puis tout le reste, sur le champ, dans le caveau.

    Ça se poursuit pendant qu'il séjourne chez eux. Il faut préciser que Madelon ne couche pas avec son Robinson de fiancé. Elle se garde pure pour le mariage! Mais avec son amant, comme elle se donne! Il semble qu’elle l’aime bien, Bardamu. Pourtant, avant de partir, il l'entend, dissimulé derrière un arbre, qui parle de lui. Qu'est-ce qu'elle le débine! Elle n'a pas la reconnaissance du ventre, ça non!

    C'est ça les femmes du Voyage. Des garces. Vraiment, pas une pour rattraper l'autre. Les vieilles sont horribles, regardez les Henrouille. Les jeunes, ça passe encore si elles sont mignonnes: elles peuvent servir. Elles sont souvent d’ailleurs prêtes à faire profiter Bardamu de leur corps, mais pour le reste, quel ennui!

    Il y en a une seulement qui est généreuse, mais il faut dire que c'est une professionnelle. Molly, la prostituée américaine au grand cœur.

    L.F CélineSans doute est-ce parce qu'elle n'est pas sentimentale. C'est ça le problème, pour Bardamu: elles veulent bien coucher, mais en plus il faut qu'on dise qu'on les aime.

    Cette Madelon, par exemple, qui trompe allègrement et sans scrupules son fiancé, qu'est-ce qu'elle lui tient comme discours sentimentaux: « Tu m'as pris mon coeur... je vais mourir de chagrin... »

    Alors que la seule consolation de Bardamu, contre la mort, c'est la baise franche, nette, sans chichis, sans tous ces voiles et prétextes affectifs. La preuve:

    « On se dit qu'il ne vous apprendra plus rien le derrière, qu'on a plus une minute à perdre à son sujet, et puis on recommence encore une fois cependant rien que pour en avoir le cœur net qu'il est bien vide et on apprend toute de même quelque chose de neuf à son égard et ça suffit pour vous remettre en train d'optimisme. »


    votre commentaire
  • Michael Wolgemut, La danse des squelettes, 1493

    Suite de Voyage au bout de la nuit.

    Il y a une pause dans la chute de Bardamu, qu’on a vue un peu partout et notamment ici. Après l'affaire Henrouille, quand les projets mortifères de Robinson se retournent contre lui, quand le pétard destiné à tuer la vieille Henrouille éclate devant son visage et le rend aveugle, rend aveugle Robinson, donc, Bardamu renonce à la médecine et devient figurant.

    Vous vous souvenez? Il habite dans un hôtel, sans chez-soi, sans obligations, sinon celle de se rendre au Tarapout, le cinéma où on donne des ballets pendant les préludes et les entractes. Là, entouré de girls anglaises qui lèvent gentiment la jambe, il figure un pacha, un prince, un aviateur, un policeman. Presque rien à faire. Entouré de beautés. Des danseuses! Quel bonheur!

    Et pour se distraire, il y a le monde de la prostitution. C'est là qu'il fait la connaissance de Pomone le maquereau et qu'il s'initie aux vices des autres, délires, masochismes, flagellants, « genre gouvernante ».

    Mais les meilleures choses n'ont qu'un temps.

    « C'est pas bien long avant de tourner à la corvée les amusettes. On l'a bien été chassés du Paradis! Ça on peut bien le dire! »

    C’est l'arrivée de Tania la Polonaise dans la troupe, qui marque la fin de l’interlude. Le cafard, la misère, la mort reviennent, et le besoin de fuite pour échapper à tout ça. Une fabuleuse danse macabre se fait dans Montmartre, morts connus, inconnus, anonymes ou historiques...

    C'est le moteur du Voyage, la mort. On passe sa vie à mourir, dit Céline.

    Son roman en est la démonstration.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique