• Hôtel Leuwen, SigmaringenIl y a une inflexion dans D'un Château l'autre, un changement de ton, quand on passe des rencontres personnalisées du château aux scènes collectives de Siegmaringen. Les foules, les soldats du Reich en transit dans la gare qui chantent sur trois tons, les monceaux de femmes enceintes, les Français de la milice, les malades, les fous, les foules, avec comme attributs, la pisse, le foutre et la diarrhée.

    Chez les individus, ce ne sont plus les matières qui sortent du corps, mais les sons, des sons faux. Des dialogues irrésistiblement drôles et de mauvaise foi.


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  • Bosch, Panneau central la Tentation de St Antoine

    C'est grâce à une hallucination due à la fière que, dans le début D'un Château l'autre, reviennent à Céline les souvenirs de Siegmaringen. Comme s'il fallait un état tout à fait exceptionnel pour faire revivre un moment si exceptionnel.

    La mise en scène est habile. Céline se décrit sur son lit, en train de se tourner et de se retourner, et les scènes arrivent l'une après l'autre, font partie de ce délire, ont un côté hallucinatoire. Tout est vrai, sans doute, mais la fièvre donne une portée outrancière aux événements.

    La description des toilettes, par exemple: Ferdinand et Lili ont une chambre à l'hôtel Löwen, en face des wc. Un peuple immense en proie à la diarrhée (mauvaise alimentation) et gorgé de bière vient s'y soulager, ça forme des ruisseaux énormes qui suivent le corridor et envahissent la chambre du docteur.

    Autres scènes insensée : les descriptions de la gare surpeuplée, la promenade de Pétain et de ses ministres, à la queue-leu-leu selon la hiérarchie, et le demi-tour impeccable après qu'un fou qui s'est proclamé amiral les arrête devant le Danube pour éviter les sous-marins ennemis...

    A ces scènes à la Bosch s'opposent les lieux. Une petite ville de conte de fée, son château jadis habité par les Hohenzollern, les bois autour. Et au-dessus, la RAF et les déluges de feu!


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  • Le texte ci-dessous, extrait de Mémoires d'un fasciste de Lucien Rebatet (1903-1972), parle de Céline à Sigmaringen, séjour qui lui a servi pour son D'un château l'autre. Le témoignage de Rebatet, me semble-t-il, est très éclairant. Il donne des éléments sur le personnage ambigu de Céline, la mécanique de sa verve et le matériel de son oeuvre. La source du texte est ici.


    Quand un matin du début de novembre 1944, le bruit se répandit dans Sigmaringen : « Céline vient de débarquer », c'est de son Kränzlin que le bougre arrivait tout droit. Mémorable rentrée en scène. Les yeux encore pleins du voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotives vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et au-dessous des moufles, sur l'estomac, dans une musette, le chat Bébert, présentant sa frimousse flegmatique de pur Parisien qui en a connu bien d'autres. Il fallait voir, devant l'apparition de ce trimardeur, la tête des militants de base, des petits miliciens : « C'est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ? » Moi-même, j'en restais sans voix.

    Louis-Ferdinand, relayé par Le Vigan, décrivait par interjections la gourance de Kränzlin, un patelin sinistre, des Boches timbrés, haïssant le Francose, la famine au milieu des troupeaux d'oies et de canards. En somme, Hauboldt était venu le tirer cordialement de ce trou, et Céline, apprenant l'existence à Sigmaringen d'une colonie française, ne voulait plus habiter ailleurs.

    La première stupeur passée, on lui faisait fête. Je le croyais fini pour la littérature. Quelques mois plus tôt, je n'avais vu dans son Guignol's Band qu'une caricature épileptique de sa manière (je l'ai relu ce printemps, un inénarrable chef-d'oeuvre, Céline a toujours eu dix, quinze ans d'avance sur nous). Mais il avait été un grand artiste, il restait un prodigieux voyant.
    Louis-Ferdinand-CelineLe "médecin des pauvres" à Meudon dans les années 50.

     

    Nous nous sommes rencontrés tous les jours pendant quatre mois, seul à seul, ou en compagnie de La Vigue, de Lucette, merveilleuse d'équilibre dans cette débâcle et dans le sillage d'un tel agité. Céline, outre sa prescience des dangers et cataclysmes très réels, a été constamment poursuivi par le démon de la persécution, qui lui inspirait des combinaisons et des biais fabuleux pour déjouer les manœuvres de quantité d'ennemis imaginaires. Il méditait sans fin sur des indices perceptibles de lui seul, pour parvenir à des solutions à la fois aberrantes et astucieuses. Autour de lui, la vie s'enfiévrait aussitôt de cette loufoquerie tressautante, qui est le rythme même de ses plus grands bouquins. Cela aurait pu être assez vite intolérable. Mais la gaieté du vieux funambule emportait tout.

    [...]

    L'auditoire des Français, notre affection le ravigotaient d'ailleurs, lui avaient rendu toute sa verve. Bien qu'il se nourrît de peu, le ravitaillement le hantait : il collectionnait par le marché noir les jambons, saucisses, poitrines d'oies fumées. Pour détourner de cette thésaurisation les soupçons, une de ses ruses naïves était de venir de temps à autre dans nos auberges, à l' « Altem Fritz », au « Baren », comme s'il n'eût eu d'autres ressources, partager la ration officielle, le « Stammgericht », infâme brouet de choux rouges et de rutabagas. Tandis qu'il avalait la pitance consciencieusement, Bébert le « greffier » s'extrayait à demi de la musette, promenait un instant sur l'assiette ses narines méfiantes, puis regagnait son gîte, avec une dignité offensée.

    — Gaffe Bébert ! disait Ferdinand. Il se laisserait crever plutôt que de toucher à cette saloperie... Ce que ça peut être plus délicat, plus aristocratique que nous, grossiers sacs à merde ! Nous on s'entonne, on s'entonnera de la vacherie encore plus débectante. Forcément !

    Louis-Ferdinand-CelineCéline et Bébert.

    Puis, satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s'engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les faunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l'Ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. Et pour recueillir le prodige, pas un magnétophone dans cette Allemagne de malheur ! (Il en sort à présent cinquante mille par mois chez Grundig pour enregistrer les commandes des mercantis noyés dans le suif du « miracle » allemand.) Dans la vaste bibliothèque du château des Hohenzollern Céline avait choisi une vieille collection de la Revue des Deux Mondes, 1875-1880. Il ne tarissait pas sur la qualité des études qu'il y trouvait : « Ça, c'était du boulot sérieux... fouillé, profond, instructif... Du bon style, à la main... Pas de blabla. » C'est la seule lecture dont il se soit jamais entretenu devant moi. Il était extrêmement soucieux de dissimuler ses « maîtres », sa « formation ». Comme si son originalité ne s'était pas prouvée toute seule, magnifiquement.
    De temps à autre, quand nous nous promenions tous deux sans témoin, le dépit lui revenait de sa carrière brisée, mais sans vaine faiblesse, sur le ton de la gouaille :

    — Tu te rends compte ? Du pied que j'étais parti... Si j'avais pas glandé à vouloir proférer les vérités... Le blot que je me faisais... Le grand écrivain mondial de la « gâche »... Le chantre de la peine humaine, de la connarderie absurde... Sans avoir rien à maquiller. Tout dans le marrant, Bardamu, Guignol, Rigodon... Prix Nobel... Les pauvres plates bouses que ça serait, Aragon, Malraux, Hemingway, près du Céline... gagné d'avance... Ah ! dis donc, où c'est que j'allais atterrir !... « Maî-aître »... Le Nobel... Milliardaire... Le Grand Crachat... Doctor honoris causa... Tu vois ça d'ici !

    Robert-Le-Vigan-JesusRobert Le Vigan, dit La Vigue (1900-1972), dans le rôle de Jésus-Christ dans le film Golgotha de Jean Duvivier (1935). Il finira sa vie dans la pampa en Argentine.

    [...] Les Allemands passaient tout à Céline, non point à cause de ses pamphlets qu'ils connaissaient mal, mais parce qu'il était chez eux le grand écrivain du Voyage, dont la traduction avait eu un succès retentissant. Le fameux colonel Boemelburg lui-même, terrible bouledogue du S.D. et policier en chef de Sigmaringen, s'était laissé apprivoiser par l'énergumène. Il fallait bien d'ailleurs que Céline fût traité en hôte exceptionnel pour être arrivé à décrocher le phénoménal « Ausweis », d'un mètre cinquante de long, militaire, diplomatique, culturel et ultra-secret, qui allait lui permettre, faveur unique, de franchir les frontières de l'Hitlérie assiégée.

    Il n'avait pas fait mystère de son projet danois : puisque tout était grillé pour l'Allemagne, rejoindre coûte que coûte Copenhague, oh il avait confié dès le début de la guerre à un photographe de la Cour son capital de droits d'auteur, converti en or, et que ledit photographe avait enterré sous un arbre de son jardin. L'existence, la récupération ou la perte de ce trésor rocambolesque n'ont jamais pu être vérifiées. Mais sur la fin de février ou au début de mars, on apprit bel et bien que Céline venait de recevoir le mythique « Ausweis » pour le Danemark.

    Louis-Ferdinand-Celine-DaemarkCéline au Danemark en 1947. Une mauvaise passe !

    Deux ou trois jours plus tard, pour la première fois, il offrit une tournée de bière, qu'il laissa du reste payer à son confrère, le docteur Jacquot. À la nuit tombée, nous nous retrouvâmes sur le quai de la gare. Il y avait là Véronique, Abel Bonnard, Paul Marion, Jacquot, La Vigue, réconcilié après sa douzième brouille de l'hiver avec Ferdine, deux ou trois autres intimes. Le ménage Destouches, Lucette toujours impeccable, sereine, entendue, emportait à bras quelque deux cents kilos de bagages, le reliquat sans doute des fameuses malles, cousus dans des sacs de matelots et accrochés à des perches, un véritable équipage pour la brousse de la Bambola-Bramagance. Un lascar, vaguement infirmier, les accompagnait jusqu'à la frontière, pour aider aux transbordements, qui s'annonçaient comme une rude épopée, à travers cette Allemagne en miettes et en feu. Céline, Bébert sur le nombril, rayonnait, et même un peu trop. Finis les « bombing », l'attente résignée de la fifaille au fond de la souricière. Nous ne pèserions pas lourd dans son souvenir. Le train vint à quai, un de ces misérables trains de l'agonie allemande, avec sa locomotive chauffée au bois. On s'embrassa longuement, on hissa laborieusement le barda. Ferdinand dépliait, agitait une dernière fois son incroyable passeport. Le convoi s'ébranla, tel un tortillard de Dubout. Nous autres, nous restions, le cœur serré, dans l'infernale chaudière. Mais point de jalousie. Si nous devions y passer, du moins le meilleur, le plus grand de nous tous en réchapperait.

     



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  • Céline, D'un château l'autreOn a vu que dans le début de D'un château l'autre, Céline noue emmène à Sigmaringen (Siegmaringen dans le roman).

    Pour y arriver, il faut une transition efficace. Ce sera une hallucination due à la fièvre.

    Le narrateur, en visite chez une de ses rares malades, voit un bateau mouche amarré sur la Seine. Des morts essaient d'y entrer, sont refoulés implacablement s'ils ne peuvent pas verser leur obole. Le propriétaire s'appelle Caron. L'acteur Le Vigan, ami de Céline qui l'a suivi à Sigmaringen et qui l'a défendu pendant son procès avant de se réfugier en Argentine, est chargé d'encaisser le droit de passage.

    Ce délire permet l'ouverture. On avait, dans les premières pages, une situation bloquée. L'après-guerre (la prison au Danemark, le pavillon de Meudon) et la fin de la guerre en France, symbolisée par les vols dont Céline a été victime: il affirme qu'on a vidé son appartement rue Girardon et volé ses manuscrits.

    Entre deux, un trou. Grâce à la barque de Charon, on va enfin pouvoir passer de l'autre côté. En Allemagne, avec le gouvernement français en exil. Chez les futurs morts. Et on va pouvoir comparer.

    D'une part les vertueux qui pillent les affaires des absents, de l'autre les infâmes confinés par les nazis dans une petite ville et en attente de leur destin.

    Et on verra bien, c'est ce que semble suggérer Céline, qui sont les plus monstrueux.


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  • Le château de SigmaringenAu début de D'un château l'autre, Céline se trouve dans une situation où se reconnaîtront pas mal de ceux qui se piquent d'écrire.

    Son dernier livre, Normance, a été, de son propre aveu, un four. Les lecteurs n'en aiment ni le fond (le bombardement sur Paris raconté dans Normance n'a pas existé), ni la forme (les lecteurs s'ennuient). On lui parle toujours du Voyage au bout de la nuit, qui date d'une vingtaine d'années, qui est son premier livre et son dernier grand succès. Les pamphlets, bien sûr, entre deux, ont été un triomphe, mais il s'agit pour tout le monde de les oublier.

    Du coup, Céline accuse son éditeur, Gallimard, Achille Brottin dans le roman: il ne fait rien pour faire connaître ses textes, il ne les pousse pas, il les oublie dans sa cave. Achille accuse notre auteur d'avoir perdu sa verve. On ne s'amuse plus en le lisant, alors que, pourtant, il fait toujours rire en parlant.

    Voici ce que développe Céline, avec quelques descriptions de la banlieue où il vit désormais, célinequelques rappels de ses prisons au Danemark, quelques considérations sur son métier de médecin, qui sont une manière aussi d'attirer la sympathie: il pratique gratuitement, sans demander d'honoraire, ce qui d'ailleurs ne suffit pas pour lui attirer une clientèle.

    La solution, il va la trouver. Elle vient lentement, on la voit accoucher. Pour la forme, encore plus d'oralité, de trouvailles comiques et de rythme. Pour le fond, puisqu'on lui reproche d'être infâme, il va parler de l'endroit où on considère qu'il l'a été le plus. Sigmaringen.


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