• « The Doctor », (Le Médecin), peinture de 1891 par Samuel Luke Fildes.

    Suite de Voyage au bout de la nuit.

    Revenu d'Amérique, Bardamu réussit enfin. Semble réussir. Entre toutes sortes de petits boulots, il termine enfin des études de médecine qu'il avait déjà commencées à la première partie du livre, avant guerre. (Au contraire de Céline: le jeune Destouches avait fait un apprentissage chez un bijoutier. Mais évidemment, on n’est pas dans l’autobiographie, ici.)

    Notre héros va-t-il perdre le contact avec les pauvres, sa matière, sa famille? Non, évidemment. Il s'installe exprès en banlieue et s'arrange pour ne pas gagner d'argent. La concurrence de médecins plus arrogants, plus sûrs d'eux le bouscule. Il n'ose d'ailleurs pas demander ses honoraires.

    Il sait ce que le prix d'une consultation vaut pour ses clients. Et puis, que voulez-vous, il n'a pas l'âme du commerçant et éprouve d'ailleurs ce que chacun de nous ressent et comprend vite: que toute transaction financière avilit ceux qui s'y livrent.

    Donc, faillite de Bardamu qui vend petit à petit ses meubles, sa bicyclette....

    Il n'a pas pu changer de milieu financièrement, mais, me direz-vous, il reste le prestige. Un médecin!

    Mais là non plus, ça ne fonctionne pas. Tous les cas qu'il traite sont des échecs. L'avortée qui perd son sang. Celui qui souffre d'acouphènes. Et le pauvre Bébert, son jeune ami, qui met longtemps à mourir à cause d'une fièvre typhoïde.

    Tout ce qu'essaie Bardamu échoue. Il passe même pour fou à cause d'un délire devant un enfant qui pleure.

    Pas d'argent, pas de prestige, détenteur d'un pouvoir qui ne fonctionne pas. Bardamu malgré ses études reste tel qu'il était: seul, voué à l'échec, à l'amertume de l'existence, dont chaque gorgée est plus amère.

    Mais cette expérience en vaut la peine. Vous allez toujours plus bas. Vous vous approchez du cœur des choses, de la vérité...

    C'est en tout cas ce que croit Céline, l'écrivain.


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  • Dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, Bardamu en Amérique ne pouvait manquer de visiter des endroits Usine Ford à Detroit, 1931emblématiques. Où l'on voit que Le Voyage n'est en rien ce roman naturaliste que certains avaient cru voir en lui. Sinon, Bardamu se serait bien retrouvé ouvrier à Detroit, chez Ford, mais il y serait resté, et on aurait une description minutieuse de ses conditions de travail.

    Tandis que là, quel vague! Une ambiance seulement, du bruit, un environnement inhumain. Et notre héros quitte presque aussitôt l'usine pour devenir proxénète. Enfin presque. Il accepte que Molly la prostituée lui offre un complet neuf mais il n'est pas décidé à assumer le rôle.

    On n'a rien encore de ce qui aurait fait les délices des naturalistes: des détails précis sur l'activité du maquereau forcément brutal, et une étude de Molly, la pute au grand cœur forcément en chute libre vers la dégradation complète. Au contraire, ici, le proxénète est sensible, la prostituée prospère et satisfaite, et tout reste vague.

    Chez Ford, lieu symbolique, donc. Comme Ellis Island, lieu de débarquement des émigrés où Bardamu s'est retrouvé à compter des puces et en faire des statistiques, satire de la scientificité efficace et appliquée des USA. Céline lui-même a bien visité ce pays, Usine Ford à Detroit, 1913, mais ne comptons pas sur lui pour en donner une image de journaliste. Comme toujours, il déforme, il exagère, il fait du grotesque, règle son compte au sujet dont il s'occupe. Ici le rêve américain.

    Ainsi, Le Voyage se présente sous la forme d'une suite d'épisodes. La guerre. L'Afrique. L'Amérique. La vie de médecin en banlieue, etc. Ce qui les relie: quelques personnages.

    En Amérique: Lola, que Bardamu a connue infirmière en France pendant la guerre, et qu'il retrouve pour la taper de quelques dollars. Mystérieuse Lola devenue riche, avec ses plus mystérieuses amies encore, mûres, bizarres.

    Et Robinson, qui réapparaît toujours pour expédier le narrateur d'un lieu à l'autre, le sortir de la routine, terminer l'épisode et en lancer un autre. Robinson, l'inquiétude de Bardamu, sa mauvaise face. Sa tentation et son envie de chute.


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  • affiche colonialeOn me trouvera peut-être un peu obsédé mais quand même, la question est d'importance pour les bien-pensants que nous sommes. Comment un raciste affiché, qui a déployé l'éventail talentueux d'une haine hystérique dans des pamphlets publiés en plus sans courage, quand la cible était à terre, comment ce type-là peut-il être l'un des plus grands écrivains jamais nés?

    Ou plutôt, en renversant le problème, on se voit constamment forcé de justifier l'importance de l'auteur malgré les bassesses de l'homme, et la question du racisme revient toujours à un moment ou l'autre.

    Dans Le voyage en tout cas, pas trace de ça, ou si peu. Quand Bardamu est en Afrique, il voit plutôt les colonisateurs comme des ordures, et les noirs comme des victimes. Rien en lui de la mission civilisatrice et organisatrice de l'Europe, ces vieilles lunes toujours renouvelées.

    Les colons sont tous des voleurs et des salauds, ça au moins c'est clair. Et les Africains? Partagés en deux, comme on le voit quand une famille de la brousse vient vendre un stock de caoutchouc conséquent à un marchand blanc, et qu'elle se fait voler et humilier en plus. Les noirs devenus commis, qui ont rejoint les profiteurs, sont pire qu’eux. Les autres appartiennent à la grande fraternité des pauvres, des soumis, des humbles, des misérables. Qu'ils soient noirs ou blancs n'importe pas.

    Magnifique histoire de décomposition, d'ailleurs, que ce séjour de Bardamu en Afrique, où tout se désintègre jusqu'au délire final: le héros est vendu comme galérien, esclave, fers aux pieds, à ramer. Il se retrouve miraculeusement à New York, après un voyage anachronique. Mais, quoi, c'est de la littérature.


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  • CélineCéline dans Le voyage est résolument anar. Il n'y a pas de trace chez lui de ce racisme ou de cet antisémitisme qu'il proclamera si hystériquement quelques années plus tard. Ou alors il faut bien chercher.
    Une allusion aux musiques « judéo-négro-saxonnes » qu'on joue pendant la guerre et que Bardamu entend en permission, n'a pas échappé aux regards vigilants. Une allusion anachronique d'ailleurs d'après d'autres regards tout aussi vigilants, le jazz n'étant apparu qu'après la guerre, ce qu'une note de la Pléiade signale en convoquant Paul Morand.
    Anar, donc, Bardamu, relayé par Pinchard qu'il rencontre dans un asile de fous où on observe les soldats perturbés pour savoir s'il faut les fusiller ou les renvoyer au front (ou très éventuellement les réformer).
    Pinchard, pour se faire expulser de l'armée, a commis l'ignominie suprême: voler des boîtes de conserve. Il y a pire, me direz-vous. Pas d'après lui. D'abord, explique-t-il, il n'y a que les pauvres pour voler de la nourriture. Or, être pauvre, c'est l'ignominie fondamentale, essentielle, la honte absolue, le rejet social assuré. Ensuite, qu'un pauvre vole pour se nourrir, ça remet en cause la société entière et ça, la société ne peut le pardonner. Elle va donc déclarer que Princhard est indigne d'être soldat.
    On ne sait pas si Princhard réussit. Il disparaît du livre soudain. Mais au-delà de Princhard, c'est à tous les pauvres, à tous les faibles, les exploités, les humbles, que Céline accorde sa pitié.
    C'est d'ailleurs eux qu'il utilisera pour sa défense, plus tard, quand il s'agira de justifier ses pamphlets. Suivez bien le raisonnement.
    Avant le conflit, Céline ne veut pas de deuxième guerre mondiale, parce que c'est les pauvres qui s'y feront massacrer. Or, d'après lui, la guerre est la faute des juifs (oui, évidemment, ça nous semble complètement absurde, mais une certaine propagande l'assurait à l'époque). De plus, les juifs sont des puissants, des maîtres, détenteurs secrets de tous les leviers du pouvoir (la propagande de l'époque, toujours). Donc c'est son amour des petits et sa haine des possédants qui rend Céline antisémite.
    Il aurait pu, notez bien, finir en face, chez les communistes, à brocarder les patrons et le capital. On hésitait à le classer, au début. Aragon et Elsa Triolet lui tendaient les bras. Mais peut-être que tout compte fait, s'il a rejoint un bord plutôt que l'autre, c'est que son écriture avait plus besoin de véhémence solitaire amère et vindicative que de principes collectifs vertueux.


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  • Illustration de Tardi pour Voyage au bout de la nuitJ'ai donc terminé une nouvelle fois Proust, ceux qui suivent un peu ce blog s'en sont probablement rendu compte. Puis j'ai rangé La Recherche dans ma bibliothèque. Officiellement pour cinq ans. C'est ma discipline. Ne pas le relire plus de deux fois par décennie. Sinon, je ne ferais rien d'autre. Ou peut-être, oui, quand même, rouvrir les livres de son grand concurrent.
    C'est ce qu'il fallait faire, évidemment. Et, évidemment, on pouvait y aller pour le Voyage. « Notre vie est un voyage / Dans l'hiver et dans le froid ».
    Ça commence par cet engagement si cocasse. Il fallait bien justifier que cet anar de Bardamu se retrouve sous les drapeaux. Destouches, le vrai nom de Céline, lui, en 14, y était depuis deux ans déjà. Il aurait dû être libéré en 15. Mais voilà. La guerre est arrivée, et toutes ces scènes du début du livre.
    Cendrars dans La Main coupée s'entendait bien avec les gradés et pas avec les sergents. Bardamu , lui, c'est toute la hiérarchie qu'il débine. Des sadiques, des profiteurs, des égoïstes, des insensés, qui considèrent le soldat comme du bétail soumis aux corvées. Il est recru de fatigue, épuisé, avec l'envie de dormir sans cesse. Ne croyant plus à rien sinon à sauver sa peau, il doit encore en permission ou en convalescence jouer au patriote pour pouvoir tringler les infirmières américaines à cervelle de moineau.
    Début du thème de l'Amérique. Elisabeth Craig n'est pas loin des pensées du lecteur, cette danseuse que rencontrera le docteur Destouches à Genève et qui vivra en union très libre avec lui quelques années, qui comptera tellement pour lui.
    Mais je m'arrête ici. On va encore m'accuser de faire du Sainte-Beuvisme.


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