• Minotaure, par Friedrich Dürrenmatt, Centre Dürrenmatt, Neuchâtel

    Une autobiographie. Une sorte d'autobiographie, très singulière, dans laquelle Dürrenmatt revisite son existence, en lien toujours avec les motifs importants de son œuvre, les thèmes, les matières.
    Il y intègre des textes qui l'ont hanté, qu'il n'a pas écrits, qu'il n'a pas achevés, qu'il élabore pour cette occasion.
    La guerre dans l'hiver tibétain, extraordinaire fable post-atomique où les rescapés belliqueux du conflit s'entretuent dans des grottes labyrinthiques (le texte est censé être gravé sur les parois par le dernier guerrier en chaise roulante, plongé dans l'obscurité, mutilé, rajouté de prothèses).
    Eclipses de lune
    , une autre version de la visite de la vieille dame, où celui qui retourne au village pour se venger est un homme.
    Le rebelle
    , résumé d'un livre qu'il n'a pas fait, fable sur la révolution et le pouvoir...
    Après lecture de tout ça, on ne trouve pas étonnant si La mise en oeuvres, titré originellement Stoffe en 1981 a été republié sous le titre Labyrinth en 1990, tant cette figure, et celle du Minotaure qui le hante, sont présents dans le texte comme d'ailleurs dans l'œuvre entière de Dürrenmatt. Y compris dans ses tableaux qu'on peut voir à la fondation.
    Un labyrinthe magistral qui serait ici composé de fiction, d'autobiographie, d'essais, de récits de rencontres, de portraits, de considérations sur la science...

    Friedrich Dürrenmatt, La Mise en Oeuvres, L'Age d'Homme


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  • On peut comprendre que beaucoup soient déconcertés par cette écriture fortec.f. ramuz et rugueuse qui visait à élaborer « un grand style paysan », par la narration révolutionnaire qui prend le récit de tous les côtés, ne connaît plus de héros mais des groupes s'exprimant à travers un « on » anonyme, par l'épaisseur thématique qui tient les romans. Ramuz refusait le réalisme bourgeois, qui a triomphé, et l'analyse psychologique. Il préférait peindre qu'expliquer.
    Pour ceux que déconcerte la puissance subversive d'un des grands créateurs du XXème siècle, on peut conseiller, pour entrer dans cette oeuvre forte, ses romans plus traditionnels. Par exemple « Vie de Samuel Belet », écrit en 1913, à 35 ans, lors du long séjour de dix ans que Ramuz fit à Paris, et qui a encore une facture réaliste : le lecteur y suit Samuel, le héros homonyme et tourmenté, depuis le premier événement marquant de son existence, la mort de sa mère, jusqu'à sa vieillesse, où, enfin apaisé, il pêche tranquillement sur le lac Léman. Les amateurs de références peuvent suivre sur une carte son parcours de semaine en semaine. Plus tard, Ramuz abandonnera cette écriture chronologique linéaire et multipliera les points de vue.
    Mais cette structure conventionnelle est animée par des thèmes contrastés. L'oscillation par exemple, entre le désir de l'ordre et la transgression. Samuel, orphelin et bon élève, est placé comme valet de ferme. Mais en même temps, il convoite ambitieusement de se faire une place dans la société, devient commis de notaire et étudie pour être instituteur, c'est-à-dire occuper une fonction hautement honorifique et honorée, pilier de cette petite société rurale.
    Pourtant, au moment où son rêve peut se réaliser, il rompt, à cause d'un chagrin d'amour peut-être, à cause aussi d'une loi personnelle qui lui fait dire : « Tu n'es qu'un paysan, Samuel; tu resteras paysan, il te faudra gagner ta vie. »
    Il traîne d'une place de domestique à l'autre, au bord du lac de Neuchâtel, puis en Savoie, jusqu'à Paris. Autre thème : construction et rupture. Samuel se crée à chaque endroit une petite société, puis soudain, il part, il détruit, il erre.
    Tout cela, au départ, à cause de quoi ? D'un chagrin d'amour. De Mélanie, une coquette qui s'est moquée de lui. Thème ramuzien encore : les amours sont malheureuses, les amants séparés. Mélanie quitte Samuel pour un autre; Louise, sa future épouse, mourra.
    Cet homme libéré par la vie est libre partout. Même en politique. En rupture avec l'ordre de la tradition, Samuel ne rejoint pas pourtant la révolution, et se fâche avec son ami Duborgel, qui l'a amené à Paris, parce que celui-ci veut le rallier à son idée de la lutte des classes. De la même façon, solitaire et marginal,  il fuit dès qu'il le peut l'ordre bourgeois où il s'est installé avec sa femme, et finit dans une cabane de pêcheur, au bord du lac Léman, où essoré, il revient finir ses jours près de là où il a commencé.
    Cette existence, si simple, a pourtant frôlé constamment le tragique le plus absolu, et a été le prétexte à une leçon d'écriture : densité, économie de moyens, originalité absolue ! Et c'est ainsi que Ramuz est un des plus grands créateurs de langue de notre époque !


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  • Philip Roth, La bête qui meurtIl y a parfois quelque chose d'un peu agaçant chez Philip Roth. L'obsession du sexe, par exemple. Et toujours quelque chose de totalement désespéré dans cette monomanie. Le fait que le sexe soit, comme il le dit dans La bête qui meurt, une revanche, la seule peut-être qui existe. C'est Kepesh, le héros, qui parle. Voici un extrait du long monologue qu'il nous adresse: « C'est seulement quand tu baises que tu prends ta revanche, ne serait-ce qu'un instant, sur tout ce que tu détestes et qui te tient en échec dans la vie. C'est là que tu es le plus purement vivant, le plus purement toi-même. Ce n'est pas le sexe qui corrompt l'homme, c'est tout le reste. Le sexe ne se borne pas à une friction, à un plaisir épidermique. C'est aussi une revanche sur la mort. »
    David Kepesh, vous vous souvenez ? Un des héros récurrents (et des doubles) de Roth, l'autre étant David Zuckermann, romancier. Le Kepesh de Professeur de désir ou du sein (un thème de transformation inspiré de la Métamorphose de Kafka, mais une métamorphose comique). 
    David Kepesh, lui, est professeur et critique culturel à la télévision. Ça lui donne une aura et un peu de célébrité. Il en profite pour baiser une élève par année. Pas de sentiments ni d'attachement. Rien que du sexe. Il a tout sacrifié à son désir de cul. Son mariage, son fils qui le déteste.
    Lorsqu'il a 62 ans, c'est le tour d'une Consuela de 24 ans, une émigrée cubaine qu'il séduit en lui montrant son manuscrit de Kafka et avec sa petite danse de séduction habituelle : il l'emmène au théâtre, il l'étourdit de sa culture, il l'admire comme une œuvre d'art. Elle a surtout des seins Philip Rothmagnifiques. Donc, cravate de notaire. Et d'autres scènes plus crues que je ne saurais résumer dans ce blog décent, par exemple quand, à genoux devant elle, il lèche le sang des menstrues qui coulent sur les cuisses de la jeune femme.
    Elle le quitte après une année et demie et il sombre dans la dépression. Il a fait l'erreur de s'attacher. On vieillit, n'est-ce pas ? Puis elle le recontacte, huit ans après. Elle a un cancer du sein, elle va être mutilée. Est-ce qu'il ira la rejoindre quand même ? C'est tout le dilemme. Passer de l'égoïsme jeune de l'admiration du corps à la vieillesse de l'attachement à un être.
    On ne connaît pas sa décision. Ça s'arrête sur cette question. Un roman assez court par rapport aux habitudes de Roth, mais dérangeant, irritant, provocateur et fort.

    Philip Roth, La bête qui meurt, Gallimard

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