•  Quelles délices, en général, les aventures du privé de Barcelone, Pepe Carvalho ! Désenchanté et gastronome, brûlant des livres dans sa cheminée, maqué avec une putain, parcourant dans toutes les saveurs Barcelone et le monde.
    J'étais donc très curieux de lire Mileno Carvalho, le dernier, l'ultime. Publié après la mort de Montalbàn dans un aéroport.
    Donc, Carvalho accusé de meurtre fuit avec son fidèle Biscuter. Ils voyagent. Ils font le tour du monde. On tourne les pages, on voit du pays mais où est l'intrigue ? Ça se délite. Ça se compose de choses vues. Ça revient de temps à autre péniblement au genre policier.
    Le roman est placé sous le patronage de Bouvard et Pécuchet. Les éditeurs ont parlé de testament.
    Les autres romans de Montalbàn, eux, étaient bien vivants.

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  • Comme dans tous les thrillers, ça se passe dans un milieu extrêmement riche et il y a eu au début de la dynastie une extrêmement mauvaise action que tout le monde a oubliée.

    C'est du moins ce que croit celle qui l'a commise. La magistrale, vieille et puissante directrice d'empire industriel qui veille à tout et contrôle tout.

    Oui mais quelqu'un de son entourage est atteint d'alzheimer, et il redescend dans ses souvenirs à mesure que la maladie progresse. Elle lui donne accès à des zones de sa mémoire qu'on aurait pu croire effacées. Quels secrets ça va-t-il révéler ?

    Crainte de la coupable, intrigues, manipulations, tentatives d'assassinat, révélation de la vérité. Puis transaction et happy end. Personnages caricaturaux mais crédibles, rythme soutenu, écriture efficace.

    Résultat: quelques heures de bonne distraction. Et en plus des connaissances nouvelles sur alzheimer. 


    Martin Suter, Small World, Christian Bourgois


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  • Quand on parle de filiations littéraires, c'est généralement à cause du style ou des thèmes. Ou de l'amitié entre deux générations. Ou de l'admiration que le plus jeune porte au plus âgé.
    Ici, c'est autre chose. Lire le père à cause du fils. Ça m'est arrivé à deux occasions. Pour Kinsley Amis, jadis, à cause de Martin. Pour Robert aujourd'hui, à cause de Jonathan Littell.
    Un bon exemple, les Littell. Le Sphinx de Sibérie, par Robert, a peu de choses à voir avec Les Bienveillantes de Jonathan. Robert LittelLe papa était journaliste, spécialiste des relations URSS-USA.
    Il suit un professeur de chaos venu de Saint-Pétersbourg dans un institut près de New York. Une manière de se moquer des clichés que chaque côté se fait sur l'autre.
    Robert Littell est plein de fantaisie et il met son spécialiste russe dans des situations cocasses et fertiles. Le prof devient amant d'une jeune coiffeuse fumeuse de pétards qui s'appelle Pluie Occasionnelle. Colocataire d'un rabbin lubrique et sage. Subitement célèbre à cause d'une participation à une manifestation citoyenne. Collaborateur de la police dans une série de crimes en série (il résout l'affaire grâce à un algorithme sur le hasard). Convoité à cause de son logiciel par les services secrets et les mafias du monde entier.
    Et toujours en train de se demander si un hasard pur et inaltéré peut révéler l'existence de Dieu au milieu du chaos organisé qui est la règle de l'univers.


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  • Maurice Chappaz
    On pourrait se demander pourquoi Maurice Chappaz, pour ses 90 ans, avait choisi de recommenter les deux contes africains recueillis par Léo Frobenius et de faire publier le tout, contes, observations de 2006, et celles de 1955 qu'il avait fait paraître dans la revue Pays du Lac  dirigée par Jacques Chessex (voir le 20.11 et le 22.12).
    A lire ces textes, la réponse est évidente. Les sujets évoqués par les contes relaient ses thèmes obsédants.
    Dans Le luth de Gassire, le fils du roi sacrifie la ville de Wagadou et sa propre famille pour le chant des bardes, pour que son luth chante. Ce qui intéressait Chappaz en 55, c'était la naissance de la poésie et le prix à payer pour elle : « l'exil, le sang des proches, la disparition de la cité ».
    En 2006, l'affaire est terminée. « Gassire me suggère aussi la disparition de la Suisse Romande avec quelques bouteilles à la mer lancées depuis Rousseau jusqu'à Ramuz. Quelques gouttes d'encre telles quelques gouttes de sang giclent encore par-ci, par-là entre la Venoge et la Dranse. » La civilisation paysanne chère à Chappaz est morte, c'est celle que son luth a chantée, qu'il ne pouvait chanter que parce qu'elle était en train de mourir.
    Dans La chute de Kasch, qui se termine aussi par la fin de la ville, le morcellement de l'empire et son invasion par les peuples sauvages, c'est l'écroulement de l'église qui est mise en scène.
    En 1955, Chappaz explique que ce conte « exalte une dictature cléricale, l'insertion de chacun dans l'ordre au monde et une révélation. » C'est une image du Valais catholique, des « gens de ces vallées avec qui on peut croire publiquement et en secret ».
    En 2006, tout a changé. « La chute de Kasch dessine un rouage d'étoiles et de prêtres qui contrôlent, font tourner la cité et lui permettent de prospérer. Jusqu'au jour où l'aventure d'un nouvel et superbe amour se substituera à l'ordre social, astral. Comme dans un rêve, tous les prêtres sont tués. » La religion recule, on a perdu la vocation, dit Chappaz qui voit les bancs de l'église à moitié vides. Mais qui ne se rend pas :
    « Je suis à l'extrémité de la vie, quelle saveur encore ! Est-ce que je suis sur le point d'assister à la catastrophe-résurrection que j'appréhende et j'espère ? Le chaos et le paradis pendent comme un fruit mûr, merveilleux, au bord d'une branche dans le jardin sous ma fenêtre.
    « La nuit remue, c'est l'Eglise. »

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  • Martin AmisLe narrateur de ce livre est un être au premier abord peu aimable. Ancien soldat violeur de l'Armée Rouge à la fin de la deuxième guerre mondiale, macho, violent, cynique, misanthrope.

    Au début du roman, il est sur un bateau qui remonte le Ienisséï, il retourne en 2004 dans le goulag où il avait été interné après la guerre. Il y avait retrouvé son demi-frère, Lev. Idéaliste, pacifiste, non-violent, poète. Mal armé pour survivre dans ces conditions. Et de plus en violent contentieux avec le narrateur, puisqu'il a épousé la femme qu'ils aiment tous les deux et qu'ils aimeront toute leur vie.

    Mais la relation entre les deux frères survit à tout ce qui pourrait les dresser l'un contre l'autre, dans ces conditions inhumaines et ces situations historiques brutales, pendant les quarante ans qui sont racontés de ces vies et de ce triangle amoureux.

    Le livre prend la forme d'une longue lettre, adressée à la fille adoptive du narrateur, qui vit en Occident. Pour lui expliquer ce qu'il a vécu mais aussi pour la faire plonger dans cette fameuse âme russe dont la littérature a fait si grand cas jusqu'à nos jours.

    Parce qu'Amis a envie de se colleter avec les maîtres russes. Un érudit pourrait faire un recensement riche des noms, des citations cachées, des allusions à la littérature russe. Comme si ce passé prestigieux et ce chaudron cauchemardesque qu'a été l'URSS, ses morts, ses déportés, avec ses échos du passé et ses prolongements d'empire (la question de la Tchétchénie et la prise d'otages de Beslan évoquée dans le livre) constituaient une matière première idéale pour le sarcastique, désespéré, caricatural Martin Amis, et pour sa démonstration de l'absurdité de la vie.

    Martin Amis, La Maison des Rencontres, Gallimard


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