• Terrains Vagues, de Jérôme Meizoz, est republié en Poche Suisse à l'Age d'Homme, avec rajout de quelques inédits et suppression de deux textes. Une bonne occasion pour retrouver le compte-rendu que j'avais fait du livre en 2007:

    Magnifique et poignant, le dernier livre de Jérome Meizoz. De courts textes, des poèmes, des proses poétiques autour de terrains vagues et de personnages. Rimbaud à vélomoteur, qui ouvre le recueil, est l'évocation d'un poète qui « n'avait en tête que le Livre, la grande Phrase qui rachète tout », paysan, marginal, parcourant le pays en tout sens, buveur et habitué de la diatribe, méprisé par ses concitoyens, poursuivant obstinément sa quête jusqu'au soir où il s'est installé sur la voie ferrée pour attendre le train qui allait le tuer.
    Suivent dans le recueil d'autres individus poignants. Une femme « soûle du Saint Esprit » qui cherche obstinément à contredire le malheur et à consoler. Un pêcheur. Paulo, le beau Paulo détruit par l'amour.
    Toute une galerie de personnages se constitue ainsi. Des êtres qui sont un peu à part, touchés dans la grande fraternité des êtres. Des gens fragiles qui luttent, se relèvent, sont vaincus parfois, près de qui Meizoz se tient avec une grande tendresse.
    Ce sont des portraits inspirés parfois par le réel. Dans le premier texte dont j'ai parlé, par exemple, qui traite de la question du suicide des écrivains et de l'incompréhension sociale qui les accueille, on reconnaît Vital Bender, de Fully, là d'où venait aussi Adrien Pasquali, qui s'est également donné la mort..
    Il y a d'autres choses encore dans ce livre. Des paysages, vallée venteuse, pierres, mer, caps, pics en novembre, en hiver. L'altitude, les rocs, le ruissellement, l'érosion.  Des lieux d'attente ou de départ. Des hangars, parkings, halls de gare, une bibliothèque où se réfugier. Un univers cohérent, évocateur, rude et présent, qui est dit dans une écriture juste, évocatrice, forte.

    Jérôme Meizoz, Terrains vagues, Editions de L'Aire


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  • Tout ce qui concerne Bonaparte et le Valais a le vent en poupe, ces temps-ci. Peut-être à cause du bicentenaire qu'on a fêté cette année. Il faudrait vivre sur Mars pour ignorer que le Valais a rallié la confédération helvétique en 1815, à reculons, ou, disons, un peu forcé par les vainqueurs de Napoléon.

     

    Ce n'est pas qu'il voulait rester dans l'Hexagone (lequel aurait représenté alors une bizarre figure géométrique). Après diverses péripéties, le canton était en effet devenu en 1810 un département français, celui du Simplon. Non, le Valais voulait son indépendance. Son indépendance un peu plus grande que celle que les vainqueurs entendaient lui donner. Il aurait préféré rester seul. Maître. Unique. (Est-ce que ça a changé?)

     

    La situation actuelle, c'est donc la faute à Napoléon, indirectement. Napoléon dont le consul honoraire de France a démontré, dans sa conférence aux écrivains valaisans à Sierre, en octobre 2015, qu'il avait créé la Suisse actuelle. Rien de moins.

     

    On comprend donc l'intérêt pour le bonhomme. En littérature aussi. Il y avait eu l'excellent roman de Dubath qui racontait à sa façon (Dubath est un ennemi de la ligne droite) le passage du Grand Saint-Bernard. (Jean-Yves Dubath, Bonaparte et le Saint-Bernard, Editions d’autre part) Il y a maintenant un roman de Christophe Gaillard, Une Aurore sans sourire.

     

    Pas sur Napoléon exactement, plutôt sur son ambassadeur dans la République Rhodanique du Valais, nommé en 1804. Un écrivain. Chateaubriand.

     

    Tout le monde sait que le grand auteur a été bombardé à ce poste par Bonaparte qui voulait l'éloigner. Personne ne sait s'il est arrivé. Jamais, disent certains. Jusqu'à Martigny, peut-être, nous a dit le consul honoraire dans sa conférence. Certains le poussent quand même jusqu'à Sion, d'où il aurait décampé au plus vite. L'assassinat du Duc d'Enghien ou l'ennui...

     

    Christophe Gaillard, lui aussi, le fait arriver jusqu'à la capitale valaisanne et entrer dans la maison de Kalbermatten qui lui a été dévolue. Il le fait monter dans la voiture qui l'emmène au palais du gouvernement, et lui donne cette pensée : « Je ne tiendrai pas une semaine avant de me mettre un pistolet sur la tempe. »

     

    Avant ça, on suit son trajet documenté de lieu en lieu célèbre : l'Abbaye de Saint-Maurice, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, Isérables, Saint-Pierre-de-Clages... Ça donne une série d'épisodes dans lesquels l'ambassadeur rencontre quelques personnages pittoresques.

     

    Nous en parlions avec un ami. Le récit, me disait-il, avance par successions d'anecdotes qui font penser aux paraboles d'Evangiles. Jésus et le paralytique, Jésus et l'aveugle deviennent ici Chateaubriand et le goitreux, Chateaubriand et le berger, etc. C'est assez joli et assez juste.

     

    Christophe Gaillard ne veut pas en effet se suffire de l'anecdote. À travers le voyage de Chateaubriand, il s'attache à donner une vision du Valais, à mettre en perspective son amour du canton et en faire une critique sociale. Notre auteur ne dédaigne pas les petites promenades autour de son sujet, lesquelles s'appuient sur une documentation impeccable : éléments biographiques, histoire du Valais ou Histoire tout court.

     

    Tout ceci est hiérarchisé. L'auteur, par ailleurs professeur de français au collège de Saint-Maurice, utilise ses talents de chercheur et de pédagogue dans son roman. On fait toujours son livre avec ce qu'on est.

     

    Une aurore sans sourire fonctionne donc comme peuvent le faire les livres du genre. Éclairage du présent par le passé. Portrait du Valais contrasté. Forte présence du personnage principal, l'écrivain aimé, dont le style inspire celui de Christophe Gaillard, qui a une belle écriture aux phrases mûries, travaillées.

     

     

     

    Christophe Gaillard, Une aurore sans sourire, Editions de l'Aire

     


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    Jean Prod'hom, MargesUn billet chaque jour, quotidien depuis 2012 sur le blog de Jean Prod'hom, lesmarges.net. « observer, comprendre, aimer, tout et n'importe quoi, ce qu'on finit par regarder, d'autres couches, d'autres cercles. »

     

    On comprend ainsi que l'essentiel n'est pas le sujet. D'ailleurs, Prod'hom n'a aucune imagination, aucune inspiration, aucune originalité. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui, dans le premier texte du recueil publié par Antipodes, qui s'appelle Marges.

     

    Qu'est-ce qui existe, alors, qui peut faire l'intérêt d'une lecture ? La forme, évidemment. Et ce qu'on appelle particulièrement ciselure.

     

    Ciselant, Prod'hom parle un peu de tout. Parfois, c'est le quotidien, le banal à quoi il donne une forme. Parfois, c'est des visions à la Bosch (le Café du Cygne où sont tous ceux de Chez Progel). Les textes évoquent les proches, les cimetières, le chemin des Tailles, ou François Bon qui a fait la postface et parle fort justement de « confrontation vive avec les jours », de « l'autre confrontation la plus directe et la plus aiguë des mots au plus simple de ce qu'ils nomment. »

     

    C'est Claude Pahud, l'éditeur d'Antipodes, qui a fait le choix parmi des quantités de textes parus sur le blog et qui arrivaient sur son mur Facebook. On va évoquer les questions posées à chaque fois qu'on passe du numérique au solide. C'était le cas de mon Transports. Il a fallu se justifier. Pourquoi ? À quoi bon ? Qu'est-ce que ça change ?

     

    Jean Prod'hom, MargesOn n'évitera pas d'en parler. Parce que ça change beaucoup. La délimitation d'abord. L'objet qui existe. La couverture qui crée les contours. L'ordonnance des textes, fixée, non plus mouvante dans le rouleau mais qui a sa place déterminée dans le monde. Et la vitesse de lecture n'est pas la même. Et puis feuilleter, c'est bien plus agréable avec tous les doigts.

     

    Bref, c'est bien, Pahud a eu raison.

     

    Il y a des photos, dans Marges aussi, prises par Prod'hom. Est-ce qu'elles illustrent les textes ? Je ne sais pas. Ça fait un dialogue, on dira. Ça donne un autre aspect de Prod'hom, une autre corde à son arc ou à sa lyre pincée. Le livre ainsi est joli. Et, on l'aura compris, savoureux.

     

    Jean Prod'hom, Marges, collection Traces du Temps, Antipodes

     


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  • Serge Bimpage a bien eu raison de transformer un fait-divers qui l'obsédait en roman. En créant dans son livre un labyrinthe de mentir-vrai, il se pose la question du destin des individus et interroge le réel et l'écriture, grâce à une histoire passionnante.

     

    La peau des grenouilles vertes est en effet inspirée par un fait judiciaire réel, que Bimpage avait suivi professionnellement, il y a des années. L'affaire Joséphine Dard. Joséphine est la fille de Frédéric Dard, le célèbre écrivain qui avait créé San Antonio. La fillette âgée alors de treize ans avait été enlevée dans leur maison de Vandoeuvre.

     

    Serge Bimpage reprend avec fidélité les détails de l'histoire, tout en transposant personnages et lieux. Mais on retrouve l'environnement de l'affaire et les personnalités des protagonistes.

     

    Le portrait du ravisseur occupe une place importante dans le livre. Il faut dire que son profil est atypique. Fils d'une famille noble et importante, que les frasques d'un père écrasant ont appauvrie et détruite, ayant bénéficié d'une éducation aristocratique, il rêve de devenir cinéaste, mais finit caméraman à temps partiel à la télévision suisse romande. Bon mari, excellent père, charmant collègue, il est aussi pendant dix ans, à l'insu de tous, un as du cambriolage. Un virtuose.

     

    Ses tournages pour la télévision lui permettent de repérer les lieux. Il retourne ensuite de nuit dans les demeures qui l'intéressent, photographie des objets de prix: livres anciens, gravures. Puis dans son atelier de bricoleur, il réalise des fac-similés. Enfin, à la faveur d'une deuxième visite, il échange les originaux contre ses artefacts.

     

    La vente des vols à des antiquaires lui permet de mener un grand train de vie. Mais il a peur de se faire attraper et décide de terminer sa carrière criminelle par un grand coup. Un enlèvement. C'est à la faveur d'un reportage qu'il pénètre chez sa future victime. La fille de l'artiste à succès a quasiment l'âge de la sienne. Ça le décide.

     

    Bimpage décrit l'enlèvement, la séquestration, les demandes de rançon en se basant sur la documentation impeccable qu'il a accumulée. Il n'a pas besoin de broder, tant l'affaire, jusque dans ses moindres détails, est d'un romanesque achevé.

     

    Le bandit a préparé minutieusement son coup, avec un luxe de précautions: petit téléphérique pour récupérer le sac d'argent, indications glissées dans le bottin d'un téléphone public, somnifères, appartement loué à Annemasse. Trop minutieusement, même. Ça le perd, finalement. Quand il passe un coup de téléphone au père depuis une cabine, il revêt un masque de carnaval. Deux amoureux le remarquent, notent le numéro de sa voiture, font le rapprochement avec l'affaire.

     

    Toute cette histoire est passionnante. Ce qui l'est encore plus, c'est la manière dont Bimpage traite le sujet. Son narrateur, Nazowski, Naze pour les intimes, est un nègre, habitué à rédiger les récits de vie de ceux qui le paient pour ça. Il a suivi jadis l'affaire pour un journal. Depuis, elle le hante. Il en garde le sentiment qu'il n'est pas allé au bout de ce qu'il pouvait dire, qu'il a été cantonné aux faits bruts par les règles de son métier. Et autre chose: « J'ai toujours marqué un faible pour les hommes que le destin force à marcher contre nature ».

     

    On lui apprend qu'Edmond, le ravisseur est sorti de prison. Il le contacte. Tous deux s'entendent à faire un livre de cette histoire, mais Edmond reste à la surface des choses, puis, finalement, renonce.

     

    Naze file alors à Paris, à la recherche de celle qui a été enlevée. Une rencontre et des entretiens suivent. Elle se dévoile, mais finalement, refuse aussi qu'il écrive son histoire. C'est alors que le nègre décide d'écrire un roman.

     

    Ce dispositif narratif introduit le lecteur dans un labyrinthe de miroir. Qu'est-ce qui est finalement vrai? Qu'est-ce qui appartient à la fiction? La transposition romanesque permet à Bimpage de se demander ce que peut l'écriture. Réussit-elle comprendre les autres en pénétrant dans leur vie comme un voleur pénètre dans une maison qu'il veut dévaliser?

     

    Sous les portraits des protagonistes principaux de l'affaire, dont Naze veut sonder la profondeur pour atteindre une vérité, on reconnaît évidemment les êtres de chair dont les articles ont parlé. On trouve aussi des personnages à clé, facilement identifiables. L'écrivain Claude Delarue, qui est renommé pour l'occasion Claude Duchemin. Nejean Niver, un beau et jeune auteur à succès, auteur d'un roman qui a eu un succès fou. Ou un cinéaste avec qui le narrateur fait des trajets en train, Jean-Luc Gaddor.

     

    Mais il ne s'agit pas seulement de les mettre en scène. Bimpage, dont le talent est arrivé à plénitude, se sert d'eux pour interroger son art, se demander ce qui, finalement, fonde la littérature.

     

    Ce qui la fonde ? Peut-être ce que Gaddor explique dans une formule lapidaire : « L'histoire n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est le regard. »

     

    Voici ce que Naze découvre en écrivant son livre. « La vraie question, ai-je fini par comprendre, est celle du rapport de l'écrivain à son sujet. »

     

    Quant au superbe titre, si vous voulez le comprendre, il faudra acheter les mémoires de Tahca Ushte, chef sioux. Ou en tout cas lire La peau des grenouilles vertes.

    Serge Bimpage, La peau des grenouilles vertes, Editions de L'Aire

     


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    Tout le monde tape sur le Dicker. Le dernier. Le livre de Baltimore. Pas de quartier. Beigbeder, Jean-Louis Kuffer, Yann Moix, Eric Chevillard, Le Temps, Le Nouvel Obs, etc.

     

    Défense et illustration de Dicker et de la critiqueHeureusement pour Dicker qu'il y a la photo. Dicker si beau dans les magazines. Il perd un peu ses cheveux, dit-on. Mais il est jeune. Encore trois ou quatre romans avant que ça devienne grave. Et d'ailleurs, même déplumé, ce sera encore du Dicker. Et Dicker, c'est très bien. Dans son genre.

     

    Autant le dire tout de suite, je n'ai pas lu son dernier opus. Mais ne pas avoir lu un livre n'a jamais empêché un critique d'en parler. (Innombrables exemples.) D'ailleurs, je ne suis plus critique depuis longtemps, depuis des lustres, les journaux dans lesquels je travaillais ont disparu, et moi, je lisais les livres que je chroniquais. Comment? Ils disent tous ça?

     

    Donc Dicker. Dicker dont j'ai lu La Vérité... Dicker à qui j'ai contribué à donner Le Prix de la société des écrivains genevois pour son premier roman, Les Derniers Jours de nos pères, (j'étais un des jurés) ce qui lui a permis de se faire éditer. Je suis donc fondé à en parler, on le voit. Non?

     

    Tant pis. Ça ne m'empêchera pas de signaler le problème qu'il y a avec Dicker et qui explique ces méchantes critiques. Un problème de genre.

     

    La faute au Grand prix de littérature de l'Académie français. Ça a tout confondu. Depuis, par la faute de l'Académie, on juge Dicker sur des critères, alors qu'il faut en utiliser d'autres.

     

    Dicker, c'est un page turner, un faiseur de thriller, un roi du roman de plage (c'est pas moi, c'est Rambaud, juré du Goncourt). Il est dans une lignée très honorable. Eugène Sue, Cecil Saint-Laurent, Paul-Loup Sulitzer, et, plus haut, Alexandre Dumas.

     

    C'est très bien, Alexandre Dumas. Mais personne ne songe à analyser ses livres comme on analyse un poème de Baudelaire, qui écrivait en même temps que lui. Alors qu'on analyse un Dicker comme un Michon ou un Quignard.

     

    Et voilà le malentendu. Qui s'est répandu en Suisse romande, sur les mêmes bases.

     

    De nombreux jeunes auteurs de Genève et Lausanne se sont rués dans l'ouverture Dicker. Les journaux favorables parlent des livres avant même qu'ils ne sortent: annonces, photos posées, belles gueules. Bien sûr, il faut quelques avantages personnels: beauté, culot, jeunesse et éventuellement tatouages. Ça n'existait pas avant, cette peopolisation des écrivains, et c'est très bien pour la littérature romande.

     

    Mais la critique n'est pas toujours tendre après lecture. Du coup, les auteurs s'insurgent. La critique, disent-ils, est nulle, elle ne comprend rien.

     

    Mais non. Simple malentendu. Elle a d'autres critères que ceux des romans de gare, c'est tout.

     


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