• Blaise Hofmann, Monde animalJe suis très jaloux de Blaise Hofmann : il a un talent fou et une palette littéraire étendue.

     

    Monde animal, son dernier ouvrage, en apporte encore la preuve. Le livre, paru aux Editions d'autre part, fait partie d'un projet global. Son point de départ, l'aventure du quotidien, l'exploration du monde animal, cet exotisme du proche, m'intéresse tout particulièrement.

     

    Le livre vient de la rencontre de Hofmann avec un graveur animalier, Pierre Baumgart, qui aime observer la nature en situation. De cette rencontre ont suivi un premier livre d'art imprimé au plomb, une émission de télé diffusée dans Passe-moi les jumelles qui relate cette collaboration, et enfin Monde animal, qui raconte des séances de captation des images et des expéditions locales consacrées à l'observation d'animaux de nos contrées.

     

    Ces petites excursions proposent des aventures possibles et intéressantes. Elles sont toutes proches de nous, situées juste de l'autre côté du miroir, comme s'il suffisait de franchir une barrière invisible qui nous sépare de nos voisins, les animaux ; eux que très souvent nous nous voyons même pas.

     

    En suivant Blaise Hofman dans le Jura ou sur le lac Léman, on découvre un univers insoupçonné sauf par les spécialistes, un monde qui n'est d'ailleurs pas si naturel que ça. Hofmann montre bien ce que l'homme a transformé, comment il a modifié son rapport à la nature, réintroduisant des espèces qu'il avait détruites, transformant les paysages…

     

    L'ambiguïté de notre rapport aux animaux est là. Dans cette occupation du territoire qui détruit leurs lieux de vie, et en même temps dans cet amour contradictoire que nous leur portons, qui nous incite à organiser un tourisme qui dérange leur mode de vie, à travers des chasses photographiques, des excursions, etc.

     

    Le livre est illustré avec les magnifiques gravures de Pierre Baumgart et écrit avec cette économie de moyens, cette justesse qui sont la marque Hofmann. Il est très réussi.

     

    Encore ? Ça ne va pas du tout ! Mon ami Blaise, si tu veux qu'on te pardonne ton physique, ton intelligence et ton épanouissement, il faut faire un effort, quand même !

     

     

     

    Blaise Hofmann, Monde animal, illustrations Pierre Baumgart, Editions d'autre part

     

     

     

     

     

     

     


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    Brigitte Hool, Puccini l'aimaitLa soprano Brigitte Hool est une platonicienne. Elle croit que les mélodies préexistent, et que les hommes dans leur caverne peuvent parfois en saisir l'écho. Ainsi, dans son roman Puccini l'aimait, Doria, la camériste de Puccini, perçoit-elle avant le compositeur une phrase musicale, elle l'entend « au loin », « clairement ». Puis elle voit « Puccini dresser l'oreille vers le ciel ». Lui aussi entend "la chanson qui tournait au-dessus d'eux". Et il l'écrit.

     Ce que les deux perçoivent, c'est la musique des sphères, théorie médiévale et grecque: le monde est fait de vibrations qui le constituent, elles forment des sons accessibles aux cœurs purs.

    Dans cette conception, l'artiste n'est plus un créateur, mais seulement un être attentif, sensible, qui capte des réalités existant en dehors de lui. Et les cœurs purs s'unissent : Puccini parle philosophie avec sa servante, la seule qui le comprenne, et elle devient sa maîtresse et son inspiratrice. Mais Elvira, la femme du compositeur, qui a pourtant l'habitude de ses infidélités, en prend ombrage, et Doria est chassée, harcelée, si bien qu'elle finit par se suicider.

    Cette triste histoire est aussi un prétexte pour raconter la vie de Puccini, qui intéressera les fans du compositeur : ses amis de bohème, sa jeune maîtresse, un accident qui le blesse à la jambe…

     Brigitte Hool, Puccini l'aimaitLe livre est cohérent. Brigitte Hool ne cherche pas à rénover l'écriture ou à trouver un ton propre. Son ton colle avec l'époque dont elle parle, son esthétique est fidèle aux canons du classicisme : récit à la troisième personne, au passé simple, narrateur omniscient, périodes, saveur de bonbon des métaphores.

     

    Brigitte Hool, Puccini l'aimait, L'Age d'Homme, Contemporains


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      Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseCeux qui ont la gentillesse de lire quelquefois mon blog savent que je suis un admirateur du travail de Jean-Yves Dubath. Je me réjouis de le lire à chaque fois qu'il publie quelque chose : sept livres déjà. Et peut-être que le dernier est son meilleur.

     

    Un homme en lutte suisse propose des éléments déjà présents dans ses textes antérieurs : une écriture baroque, une manière de tourner autour des choses plutôt que les aborder franchement, une attention à des grandes figures exceptionnelles, une implication de l'Histoire, grande et petite, en filigrane des destins…

     

    Tout ceci, donc, dans Un homme en lutte suisse, est présent, et comme transcendé par une sorte de tendresse : celle que, manifestement, Dubath éprouve pour les lutteurs suisses, ces colosses qui incarnent plus qu'eux-mêmes.

     

    On peut voir dans ces hommes une incarnation de l'authentique, du local. Le sport est limité géographiquement, ses règles simples et pittoresques, ses lutteurs sont des gymnastes ou des paysans qui s'entraînent après avoir chargé des centaines de bottes de foin sur des chars… Des hommes simples qui peuvent devenir des célébrités : le roi de la lutte fédérale est une star qui gagne des fortunes en Suisse allemande, les principaux athlètes ont leur fan-club…

     

    C'est cette ambiance « nationale » qui donne une touche exotique au roman de Dubath : il nous parle d'un folklore qui n'a pas grand chose à voir avec la plupart d'entre nous : ne me dites pas que vous êtes proche de tout ce cirque de taureaux amenés dans l'arène, de cors des Alpes, de lanceurs de drapeaux, de conseillers fédéraux et de chemises edelweiss...

     

      Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseOr, dans Un homme en lutte suisse, on se retrouve au cœur de cet univers. Le roman se résume ainsi : le narrateur est un lutteur qui a fauté lors d'une rencontre de Corgemont. Du coup, il décide d'entrer à la chartreuse de la Valsainte. En chemin, les souvenirs lui reviennent, des rencontres de lutte auxquelles il a assisté ou participé.

     

    Et c'est passionnant. Par sa connaissance impeccable du sport et de son histoire, par l’énumération d'une ribambelle de noms typiques, par sa manière allusive de recréer l'ambiance des luttes et de nous en expliquer les principes et les prises, Dubath donne une saveur délicieuse à ses descriptions.

     

     

     

    Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse, BSN press

     


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  • Il y a dans la littérature romande une tradition du pessimisme qui remonte en tout cas à Ramuz, et à sa conception du réalisme. Elle ne se résume bien entendu pas à cette voie. D'autres traditions viennent de Cendrars par exemple (le récit de voyage), de Rousseau ou du protestantisme (l'introspection), etc.

    Mais si j'évoque cette tradition du pessimisme, c'est qu'elle est très présente dans le roman réussi de Bertrand Schmid. Il met en parallèle deux histoires très différentes qui se passent entre mai et décembre, dont le lien est justement donné par cette idée: tout va mal, tout ne peut aller que toujours plus mal.

    En Angleterre, une jeune impertinente termine l'école. Mère seule, alcoolisée, ramenant des amants du pub, situation financière difficile. La fillette se sent détenir un pouvoir grâce à sa jeunesse et à son corps, mais va dégringoler rapidement jusqu'à finir sur le trottoir.

    Très loin de là, en Valais, un gardien d'alpage et son apprenti fraternisent. La montagne est belle, le travail satisfaisant, mais un accident et l'arrivée du tourisme et de la modernité vont précipiter la vie des personnages dans la détresse.

    On peut soupçonner Bertrand Schmid d'éprouver une sorte de jouissance à voir ses personnages sombrer. Il met son talent et son écriture souple à animer ce festival d'échecs avec un rien de shadenfreude. Je l'ai suivi cependant avec plaisir dans ses évocations de personnages riches, bien campés, reliés à leur environnement, et en proie aux tourments d'un destin sur lequel ils n'ont aucune prise.

    Bertrand Schmid, Saison des ruines, roman, L'Age d'Homme


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  • L'écrivain Raymond Farquet est mort ce matin. Né en 1930, il a publié onze livres, pour la plupart aux Editions de L'Aire.  En hommage à cet auteur aîné et aimé, je republie ci-dessous le compte-rendu de son dernier livre,  Genève en fauteuil paru l'an passé aux éditions d'autre part.

      

     

     

    Raymond Farquet, Genève en fauteuilUn nouveau regard sur une ville ! Genève en fauteuil donne à Raymond Farquet l'occasion de changer complètement sa thématique et sa vision.

     

    Obsédé, comme plusieurs auteurs d'origine valaisanne, par son lieu de naissance (et votre serviteur bat aussi sa coulpe), Farquet a arpenté le Valais pendant des dizaines d'années pour le comprendre et en a tiré des livres qui tous, plus ou moins, interrogent et décrivent le canton aux treize étoiles qui s'offrait et se refusait à lui. Il a fallu les circonstances de la vie pour que d'autres sujets s'imposent à lui. Ces circonstances, ce sont le vieillissement et la perte d'autonomie.

     

    Ne pouvant plus se déplacer sur ses deux jambes, Farquet, à 85 ans, se retrouve en fauteuil roulant. Il y a de quoi voir le monde changer. Tout devient différent à cette hauteur.

     

    Féru d'indépendance, Farquet se prouve sa mobilité en prenant pour but le cimetière des rois, le passage Malbuisson, les rues basses ou une frontière du canton. Il rencontre des gens, avec qui la position fragile qu'il occupe lui permet un contact direct. Farquet est sensible aux faibles, aux étrangers, aux pauvres, aux délaissés, qu'il décrit comme des égaux, des frères.

     

    Un requérant d'asile africain tutsi lui parle de la guerre et la revit en petit avec un requérant hutu. Maurice le mendiant honnête lui répète les deux seules phrases qu'il connaît. Une joggeuse raconte ses aventures au vieil homme qui s'interroge sur ce qu'il croise en chemin, les bancs publics, l'UBS, le marché...

     

    Tout peut redevenir une surprise. L'accessibilité. L'autonomie. Le matériel... Ces redécouvertes sont jouissives - en tout cas relatées de façon jouissive, grâce à la vivacité de la langue de Farquet, à son sens de l'image, à sa pratique du raccourci. Nulle plainte dans ce livre, mais un étonnement fertile.

     

    Et de l'affection. Ce recueil plein de vie et de tendresse est aussi une déclaration d'amour pudique et touchante à la femme de l'écrivain. Vanna. L'indispensable Vanna qui hante ces pages comme une figure rayonnante, protectrice, aimante.

     



     

    Raymond Farquet, Genève en fauteuil, éditions d'autre part.

     

     


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