•   Blaise Hofmann, CapucineIl m'a fallu pas mal de pages du livre de Blaise Hofmann pour comprendre qui est réellement Capucine. Qui elle est réellement pour moi. Après son enfance en province, ses années de mannequin à Paris, la voici à Hollywood où elle joue, explique Hofmann, la femme de l'inspecteur Clouseau dans La Panthère rose.

     

    La femme de l'inspecteur Clouseau ? Je connais le film mais impossible de me faire une image précise. Donc, internet, recherche, et en quelques secondes, voici Capucine sur l'écran. Une grande et belle femme froide, qui joue la comédie pas trop mal, n'est pas ridicule du tout.

     

    Mais le problème, le sien, c'est que dès que l'écran s'éteint, on l'oublie, contrairement à d'autres actrices froides et belles qui brûlent sur la pellicule et dans les souvenirs (Ingrid Bergman par exemple).

     

    C'est un personnage, dirais-je, d'autant plus intéressant à biographer. Il y a non seulement l'ascension, la chute (sans mauvais jeu de mots : elle s'est jetée de son balcon) mais aussi la fabrication. Celle qui fait un mannequin parisien adulé à partir d'une provinciale qui a connu débuts difficiles à Saint-Germain des Prés d'après guerre (les caves à jazz, les photos publicitaires, les boulots de serveuse, de présentatrice de cabaret). Celle d'une ambitieuse qui aborde l'Amérique au culot pour devenir une star de Hollywood, laisse tout derrière elle, et a une chance extraordinaire : John Wayne s'extasie devant cette belle fille, la drague dans un restaurant français de New York, l'invite à sa table et la présente au producteur Charles Feldmann.

     

    Il sera son pygmalion. Assez âgé pour être son père, il la pousse à Holllywood, l'habille, lui fait prendre des cours, l'héberge chez lui, est son amant, lui fait un gosse et lui ordonne d'avorter. Il « dépense une fortune pour sa formation » et arrange des films autour d'elle, explique Dirk Bogarde dans son autobiographie.

     

    Ainsi, Capucine devient une star, excentrique, amie de Audrey Hepburn. Dès 1960, à 32 ans, elle joue les femmes tourmentées avec John Wayne, Woody Allen, Petter Sellers, David Niven, Fellini... Ça dure dix ans, dans la lumière, les flashs, la ferveur.

     

    Mais quand elle quitte Feldmann qui la tenait à bout de bras, sa carrière à Hollywood s'effondre. Ensuite, c'est la dégringolade, le repli à Lausanne dans l'appartement que Feldmann lui a acheté. Puis, des années après, le suicide.

     

    Il n'y a plus de biographie moderne sans implication de l'auteur. C'est une règle. Généralement, elle est d'identification. Emmanuel Carrère, par exemple, l'utilise avec Jean-Claude Romand dans L'Adversaire (ce faux docteur qui a tué femme, enfants et parents près de Genève), ou avec Limonov, l'écrivain et homme politique russe. Ça marche bien pour Carrère. C'est un maître du genre.

     

      Blaise Hofmann, CapucineBlaise Hofmann ne peut pas jouer sur ce ressort : Capucine est son opposée. Elle : femme, froide, peu sympathique semble-t-il, dépressive, potiche, finalement peu de talent sinon de se faire exposer en surface. Lui : tout le contraire. Peut-être, en cherchant bien, y a-t-il simplement de commun entre eux des débuts éclatants (chacun dans son genre) et, comme à chaque fois qu'il y a débuts éclatants, la question de durer - qui ne se pose pas du tout pour Hoffmann en ce moment - sinon peut-être dans son imaginaire, où je ne suis pas...

     

    L'implication de l'auteur est donc tout autre que de projection: il se met en scène en train d'enquêter, va sur le terrain, explore la ville d'enfance de Capucine, interroge ceux qui l'ont connue à Saumur, Paris et à Lausanne (et ne récolte finalement pas grand chose, comparé à la documentation abondante et précise qu'il a rassemblée sur son modèle et les époques qu'elle traverse ). Il se met à sa place aussi, écrit quelques parties de son enfance, de son adolescence à la première personne. On a déjà discuté dans les journaux de la réussite ou non de ce procédé.

     

    Ce qui m'intéresse plus, moi, c'est la question du genre.

     

    Il y en a un dans lequel Blaise Hoffmann excelle, où il est reconnu : le récit de voyage (Billet aller-simple, Notre mer, Estive, Marquises). Ici, il s'agit pour lui d'investir quelque chose d'autre : la biographie, un nouveau domaine, avec de nouvelles règles, de nouveaux procédés à connaître pour les adopter, les refuser, ou jouer avec eux.

     

    Capucine raconte aussi ça : la conquête d'un genre.

     

     

     

    Blaise Hofmann, Capucine, Zoé

     


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  • Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoéMondes d'enfa( )ce.

     

    Mondes d'enfance. Heike Fiedler évoque ses souvenirs d'enfance. La forme de son récit est intéressante, brute: des faits, des évocations, pas de sentiments ni de noms propres, tout ça mis encore à distance par la troisième personne. « Elle habitait un immeuble à quatre étages en briques rouges. » Une famille modeste en Allemagne dans les années 60 et 70. Des grands-parents qui ont des souvenirs dont on ne parle pas. Des photos qu'on redécouvre, avec un brassard à croix gamée cousu sur une manche.

     

    Monde d'en face. Heike Fiedler s'est installée à Genève dans les années 80. C'est de là qu'elle parle, de ce nouveau contexte, qui lui fait voir les deux univers dans lesquels elle a vécus, qui les lui fait dire pour ses filles dans ce texte. Les mondes d'en face, c'est ça, mais aussi et surtout les langues. L'allemand, le français, ce jeu de confrontation et de glissement entre deux (dans les livres paHeike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoérus d'Heike Fiedler, il y a par exemple zeitlautraum - tempsonlieu: poésies éphémères, Langues de meehr.)

     

    Heike Fiedler est également active dans la poésie sonore, la performance, l'écriture. Elle se produit seule ou avec de la musique liée à la scène de l'improvisation et de l'électroacoustique. Il y a dans Monde d'enfa()ce toute l'énergie et la force qu'elle met aussi dans ses apparitions scéniques.

     

     

     

    Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoé, postface de Julien Burri

     


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    Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadonCharlie, orphelin, jeune, travaille dans une poissonnerie et aime ça. Autour de lui, toute une galerie de portraits est tracée d'un crayon vif, le chef, la jolie vendeuse de fromages. On a aussi la description de l'activité. Qui sait ce que fait un poissonnier dans une grande surface? Qui le savait avant le livre d'Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon ? Qui pouvait s'imaginer tout ce que deviennent les invendus, tout ce qu'on jette alors que c'est encore consommable?

     

    Une fable et un bon documentaire, dit le quatrième de couverture du roman. C'est vrai. Il y a un réel intérêt dans cette description du monde du travail. Une description qui est plutôt rare en littérature, dans laquelle, on le sait, la plupart des personnages sont des bourgeois et la plupart des sujets des problèmes personnels (amour, ambition, déception...)

     

    Mais le livre n'est pas qu'un reportage. Un roman fonctionne avec de la tension. Ici, c'est Emile qui est chargé de l'introduire. Emile, jeune intellectuel, dont le point de vue est très différent de celui de Charlie.

     

    Emile a été universitaire, n'allait plus au cours, a laissé passer tous les délais, s'est fait virer. Puis il a étudié dans une école d'art. Artiste, mais non exposé. Emile, préposé au niveau zéro, le plus bas, celui des déchets, reste enfermé la nuit dans le grand magasin pour lire et prendre des notes. Révolté par le gaspillage alimentaire, il veut faire un travail artistique là-dessus pour dénoncer, expliquer.

     

    Emile l'intelligent et Charlie le naïf. Emile qui fait lire Charlie, qui va embarquer Charlie dans ses entreprises. Pour l'aider? Pour le manipuler? Qu'est-ce qu'Emile manigance vraiment?

     

    Le lecteur le découvrira en même temps que Charlie. Une force du livre est qu'on est projeté à l'intérieur du personnage principal. Son monologue montre non seulement ce qu'il voit, mais comment il le voit. Il y a un vrai travail littéraire de Brügger là-dessus: le langage est enfantin, naïf, les structures orales...

     

    Charlie est un grand garçon simple, bien plus simple que les autres gars de son âge, presque un peu attardé. Pas autant que le Charlie du roman Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, un livre qui raconte l'accès à l'intelligence (puis sa perte) d'un demeuré. Mais notre Charlie lui ressemble sous plusieurs aspects, et pas seulement dans le langage. Il est lui aussi naïf, sentimental, gentil.Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon

     

    Brügger n'a rien contre la gentillesse. Il l'illustre et la défend au contraire. Son Emile cite Marivaux : « Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez. » Les personnages de L'Oeil de l'espadon sont humains, les chefs et les collègues sont sympas. Un message sous-jacent du livre semble être celui-ci: la méchanceté individuelle n'existe pas, en tout cas chez les petites gens ; s'il y a quelque chose de monstrueux, de déréglé, c'est la faute du système.

     

     

     

    Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon, Zoé

     


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  • Marina Salzmann, SafranAprès Entre deux, qui avait attiré l'attention, suscité un débat sur l'écriture féminine et reçu le prix Terra Nova en 2013, Marina Salzmann revient avec un autre recueil de nouvelles personnelles aux ambiances étranges, Safran.

     

    Ses personnages sont des marginaux intégrés, rêveurs, décalés, blessés et poétiques. Quand il s'agit de femmes, elles sont fragiles, ont des tours de langage enfantins et une vision magique de l'existence. Elles cultivent leur étrangeté, leur rien d'excentricité, se laissent habiter par une folie douce, entre magie de conte de fée, perceptions extra-sensorielles et paranoïa.

     

    Le monde tout autour est menaçant, avec un petit côté futuriste et concentrationnaire. Chantiers envahissants, sonores, bruyants, surveillance GPS, atmosphère d'après catastrophe. Perte de sens aussi : « On ne peut que constater que les mots se sont terriblement éloignés des choses. »

     

    Ces textes intègrent des chats, une poule, un cochon et des musiciens. On y trouve aussi des récits de voyages, des événements quotidiens, des descriptions ou des évocations qui semblent autobiographiques, comme celle d'une grand-mère racontée par une narratrice.

     

    Mais ce ne sont pas des nouvelles traditionnelles, dont on sait qu'une construction rigoureuse, encadrMarina Salzmann, Safranée, est considérée comme une des vertus cardinales. Quand l'auteur tente de suivre un canevas plus classique ou plus convenu, en recherchant des effets, cela me semble moins réussi (l'histoire de celui qui congèle sa mère morte pour continuer à toucher sa retraite).

     

    Je préfère les textes où Marina Salzmann procède par glissements, digressions, retours. Cette méthode dans laquelle elle est excelle ne nuit pas à l'unité, qui est du ton, de la personnalité, du regard un peu décalé et qui cherche à se surprendre.

     



     

    Marina Salzmann, Safran, Editions Bernard Campiche

     


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  • Le Pap's d'Antonin Moeri

    Antonin Moeri raconte l'histoire d'un homme qui se cherche. C'est son père. Pap's. Un récit construit à partir des cahiers que tenait ce dernier, qui écrivait une sorte de journal. Il les a remis à son fils juste avant de mourir. « Je te les donnes tu en feras ce que tu voudras. » Ce qu'Antonin Moeri en a fait, c'est un livre, en même temps tombeau, enquête et engendrement passionnant.

     

    Qui était Emile ? Un adolescent, fils d'un facteur des postes, qui rêvait d'être peintre, mais qui a promis à sa mère de devenir médecin, qui a fait des études brillantes, qui est devenu le premier cardiologue de Vevey. Un « docteur compétent, bienveillant, souriant et généreux ». Un « homme élégant et enjoué ». Un « pater familias attentif et parfois sarcastique ». Tout ça mais encore autre chose que vont révéler les carnets remis dans une valise en cuir, avec d'autres documents, dont certains très intimes : des photos, des lettres d'amour.

     

    Le fils aura attendu quinze ans pour ouvrir la mallette et se consacrer à la recherche de cet homme, intéressé par les arts et les artistes, qui fut l'ami de Georges Borgeaud, Philippe Jacottet, Gustave Roud, Lélo Fiaux, Carlo Coccioli. Qui a beaucoup fréquenté Charles-Albert Cingria, avec qui il nageait dans le lac et se baladait, écoutant avec délices les improvisations de cet extraordinaire conteur.

     

    Les documents de la valise en cuir sont complétés par des récits de la mère, des souvenirs. Tout ça dresse un portrait du cardiologue et révèle une surprise. Derrière le futur notable s'impatiente un homme sensible, agité, nerveux, inquiet, et livré à l'indicible. Ce que découvre Antonin Moeri, c'est que dans les années de jeunesse, la médecine ennuyait Emile. Il rêvait de la quitter et de devenir écrivain.

     

    Hélas pour lui, s'il y a l'aspiration, il y a aussi l'impuissance. Emile n'aura écrit aucun livre. Dans les carnets même qu'Antonin Moeri cite abondamment, on perçoit de la sensibilité mais les phrases sont souvent creuses et emphatiques, solennelles et vides.

     

    Cependant l'appel persiste, et la souffrance de ne pas pouvoir se réaliser en tant qu'artiste aussi, qui durera des années, à travers des errances dans le sud, un séjour au Mexique, jusqu'à ce que le médecin se résolve à s'installer au bord du lac qu'il aime tant, à ouvrir un cabinet. Il faut dire qu'Emile a connaissance des stratégies de Cingria pour survivre, et a surpris cet autre écrivain, à genoux devant une vieille aristocrate qu'il doit se concilier pour pouvoir manger. Ces exemples n'incitent pas notre homme à idéaliser la vie de bohème.

     

    « En vérité, écrit Antonin Moeri, ce qui me touche dans ces cahiers, c'est l'enthousiasme, l'inquiétude, le besoin de grandeur. » En partant de cette instabilité intérieure d'Emile, de cette recherche de profondeur, de sens, le fils réinvente son père, un père qui lui ressemble sûrement, et dont il finit par réaliser le destin rêvé.

     

    On sent par moments, sous le récit, un peu de fantasme. Le père, par exemple, visite l'Acropole et se dit fasciné par un Américain avec qui il se lie. Antonin Moeri écrit: « Le fils du facteur des postes aurait-il passé la nuit dans les bras du Texan déterminé, ultraprécis dans sa minutieuse exploration du monde ? » Autre exemple un peu littéraire à propos d'une jeune fille nubienne que le médecin a photographiée : « L'étonnant voyageur l'aurait-il « baisée » sur une natte de paille... » Suit une citation de Flaubert lors de son voyage en orient, référence et modèle de l'écrivain en voyage exotique.

     

    Si Antonin Moeri cherche à comprendre la nature énigmatique de son père, il la nourrit donc aussi par la même occasion. Sans doute y a-t-il en Emile beaucoup plus ou beaucoup moins que ce que le fils imagine, fantasme et palpe. Les êtres connus de tout près, examinés si proches, sont plus mystérieux que vus de loin, le point de vue fasciné et en gros plan aveugle, la proximité est un miroir.

     

    C'est ce qui fait l'intérêt de Pap's. Cet entremêlement de vérité, d'imaginaire, ces interrogations ambiguës, cette relation entre les écrits du père et les commentaires du fils, cette attraction pour une figure dont les mystères pourraient être anodins s'ils n'étaient pas ceux du géniteur, de la grande fonction fascinante, de la référence monolithique de l'enfance, de la statue qui, vue sous d'autres aspects, révèle des profils et des angles insoupçonnés.

     

    Pap's prend place dans la veine « familiale » de Moeri. Il y avait eu la trilogie initiale, Le fils à maman, Les yeux safran, L’île intérieure, qui traitaient peut-être du même matériel mais sous un autre angle. Il y a eu Juste un jour, plus calé sur la famille du fils.

     

    Pap's continue l'entreprise, servi par une maturité fertile. Dans ce récit bien composé, la langue d'Antonin charme, souple et inventive, encore mise en relief par les citations de son père. Ce père dont il a finalement réalisé la vocation.

     



     

    Antonin Moeri, Pap's, Editions Bernard Campiche

     


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