• Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absenteVoici le premier roman d'un nouvel écrivain valaisan. Valaisan, car même si Olivier Pitteloud vit et travaille dans le canton de Fribourg, son livre évoque les montagnes et les villages des Alpes ; les ambiances qu'il suscite et l'écriture qu'il façonne sont liés au Valais.

     

    Son histoire est plutôt noire. Le point de départ est le suivant : il y a eu un fait-divers, 20 ans plus tôt lors de la fête annuelle de la jeunesse. Une jeune fille a disparu. Trois personnages l'évoquent.

     

    Le premier était timide, réservé. Il a côtoyé Marysa, n'a pas osé lui déclarer sa flamme. Il sait ce qu'elle est devenue, a surpris la scène qui a précédé sa disparition. Mais il n'en a parlé à personne. Et, c'est l'enjeu de ce livre : il se demande s'il va révéler ce qu'il connaît à la mère de la jeune fille.

     

    Le deuxième personnage était tout l'opposé du premier. Ferdi, beau, décidé, audacieux,, tombait les filles, qui ne lui résistaient pas. Le soir du drame, il a entrepris Maryza. Elle a saisi sa chance : ce n'est pas tous les jours que le beau Ferdi s’intéresse à vous ! Mais tout s'est mal terminé. Ferdi croit que personne n'en a rien su, mais l'histoire le poursuit et trouvera son épilogue pour lui bien plus tard, dans une chambre d'hôpital, après un trajet psychologique complexe.

     

    Le troisième personnage est le père de la jeune fille. Après la disparition de celle-ci, il se retrouve dans un labyrinthe de recherche et de suppositions, errant sur les traces de la disparue jusqu'à la folie, à la recherche d'un fantôme ou de réponses.

     

    On suit l'un après l'autre ces trois personnages, dans une ambiance dense, étouffante, où la culpabilité se dispute à la tristesse. Le silence impose sa loi, rien ne peut se résoudre, rien ne peut se terminer faute d'aveu et de pardon. À commencer par celui qu'on se donne à soi-même.

     

    Comme on le voit, ce récit pessimiste, donc, mais maîtrisé, mesuré, élaboré, se place dans une tradition littéraire romande, qui allie Ramuz, l'întrospection, l'analyse psychologique et le goût de la noirceur considéré comme une qualité littéraire. Mais l'exercice est réussi. Olivier Pitteloud est un auteur à suivre.

     



     

    Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absente, roman, L'Age d'Homme

     

     

     


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    Stéphane Montavon, CrevuresIl semble que les textes de Crevures aient été rédigés il y a une vingtaine d'années, puis retravaillés, revivifiés. Le résultat en tout cas inhabituel.

     

    Il y a, dans les meilleurs moments de Stéphane Montavon, quelque chose d'un Maurice Chappaz contemporain qui aurait remplacé le Valais par le Jura, le blanc par l'ecstasy, et qui irait s'encanailler dans des boîtes queer. Pour l'imagerie de son recueil, on peut aussi citer Bosch, Céline, Léon Bloy et d'autres allumés de la représentation.

     

    On trouve dans ses courts textes du lyrisme, de l'orage, de l'épique, du verbeux aussi. Parfois ça décolle en fusée : jaillissements des mots, des résonances, des timbres, musique, ivresse des formules, danse.

     

    Stéphane Montavon, CrevuresParfois c'est beaucoup, c'est trop, il y a comme un surplus de distillation. Le lyrisme tourne en préciosité, le lecteur perd sa respiration et choppe le tournis, les phrases deviennent un jeu formel qui paraît gratuit.

     

    Quoi qu'il en soit, ce recueil allumé et sonore est une curiosité qui n'a pas son pareil et vaut la découverte.

     

     

    Stéphane Montavon, Crevures, éditions d'autre part

     

    Stéphane Montavon est né en 1977 dans le Jura suisse. Il enseigne le français à Bâle où il vit. Après Bolidage, docu-poème polyphonique, Crevures est son deuxième ouvrage publié.(r-diffusion.org)

     


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  •  Olivier Beetschen, La Dame rousseAvec La Dame rousse, Olivier Beetschen nous propose un roman à plusieurs niveaux qui s'emboîtent habilement et qui tournent autour d'un thème, annoncé par le titre.

     

    Qui est cette dame rousse ? Dans le texte de Beetschen, elle recouvre plusieurs figures féminines. Il y a la guérisseuse Pirmina, racontée par une légende du XVème siècle, qui a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, traquée par l'évêque de Sion qui la trouvait un peu sorcière. Il y a une fée qui sauve le narrateur imprudent, perdu sur le glacier de la Plaine-Morte, et le ramène à la vie et à la civilisation, représenté ici sous la forme des remontées mécaniques de Crans-Montana. Il y a une étudiante bien réelle, que le narrateur, Luc Riesen, ramène en voiture, alors qu'elle faisait du stop dans le froid, et qui l'entraînera peut-être vers sa perte...

     

    Ces trois figures sont-elles la même personne ? C'est ce que le narrateur se demande à la fin. Une fin d'ailleurs cyclique qui ouvre des directions plutôt qu'elle n'en ferme. Le texte en effet renvoie le lecteur à une nouvelle lecture et à une interprétation des éléments qui composent le récit.

     

    Celui-ci, si on en fait le résumé, raconte l'excursion de deux amis dans la montagne. Luc Riesen, divorcé, a deux filles qui constituent pour lui l'essentiel. Elles l'aident à ne pas mourir quand il se retrouve dans la montagne hostile.

     

    Luc suit Alain Baud, féru de légendes, guide de montagne et érudit, qui mène également une recherche historique sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. Alain considère les excursions alpines comme des expériences spirituelles plutôt que comme du simple sport. Ceci le conduira à vouloir dépasser ses limites, dans une quête d'absolu qui aura figure de destin.

     

     Olivier Beetschen, La Dame rousseLe roman, outre les portraits bien menés de ces deux personnages, propose également une histoire de leur amitié. Très bien écrit, il balade le lecteur à travers différents lieux de Suisse romande.

     

    Il y a Fribourg, la Gruyère, Lausanne, La Lenk, village dont est originaire Luc et où Alain a vécu un moment fort, le Wildstrubel, dans les Alpes bernoises. Et, surtout, le glacier de la Plaine Morte au-dessus de Crans-Montana, paradoxe de beauté sauvage et de tourisme de masse.

     

    Dans la disposition géographique que propose Beetschen, les villes s'opposent à la montagne, comme le quotidien s'oppose à l'exploit et à la neige. L'imaginaire, lui, est du côté de l'altitude. Celle-ci semble distiller, réorganiser les éléments pour les faire passer dans une autre dimension, qui contient la légende, l'érotisme, le mysticisme et même la mort, mais une mort apaisée, une mort qui fait sens.

     

    Olivier Beetschen, La Dame rousse, L'Age d'homme

     

     

     


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  • Anne Pitteloud, En plein volQuand je pense au recueil En plein vol, les images qui me reviennent sont d'abord suscitées par la dernière nouvelle. Elle se passe en Inde. Une jeune voyageuse arrive dans un milieu de routards et de junkies occidentaux où elle croise quelques personnages marginaux. Ou, plutôt, ils seraient marginaux en Europe, mais ils sont tolérés et même respectés en Inde, où le rapport à la drogue n'est pas le même, où il est parfois sacré.

     

    Cette histoire indienne est composée des monologues intérieurs de plusieurs protagonistes. Chacun d'eux donne son point de vue sur ce qu'il vit. Cet accès à l'intérieur des êtres constitue d'ailleurs le point commun avec tous les autres textes du recueil.

     

    Les nouvelles ciselées d'Anne Pitteloud varient en effet les situations et les narrations : monologue intérieur, récit à la première ou la troisième personne. Mais quelque chose les lie. Anne Pitteloud se place en effet dans la lignée du récit psychologique et s'attache d'abord à montrer ce qui se passe dans la tête de ses personnages.

     

    Anne Pitteloud, En plein volCeux-ci, surtout des femmes, sont analysés avec finesse. Certaines d'entre elles assument le rôle traditionnel que la société leur destine : par exemple cette vacancière qui rêve d'enfant, d'amis et de chez soi alors que son compagnon, bien loin de cette utopie familiale, ne songe qu'à fumer des pétards. D'autres échappent à leurs rôles : on voit dans les récits d'Anne Pitteloud que les femmes ne sont pas forcément maternelles avec les enfants, ou se montrent parfois dégourdies lorsqu'il s'agit de fantaisies érotiques très poussées... Pour les détails, lire le recueil !

     



     

    Anne Pitteloud, En plein vol, éditions d'autre part

     

     

     


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  •   Julie Guinand, dérives asiatiquesOn peut beaucoup admirer, ces temps-ci, dans les journaux et sur les réseaux sociaux, les poses viriles, tatouées, testostéronées, des jeunes auteurs romands qui squattent le devant de la scène littéraire. Ces beaux jeunes gens musclés prennent tellement de place qu'on en oublierait qu'il y a également des femmes talentueuses dans le mouvement de renouveau actuel de la littérature romande.

     

    Par exemple Xochitl Borel dont le livre L'Alphabet des anges fait une très belle carrière, accumulant les prix et les rééditions. Ou Julie Guinand, qui vient de sortir un livre aux éditions d'autre part, dérives asiatiques. Elle y évoque l'Orient et l'Occident, passe du Saut du Doubs à Tokyo, et propose des histoires contrastées qui interrogent les valeurs et les modes de vie avec finesse et intelligence.

     

    Une des originalités de ces nouvelles, c'est que les personnages y constituent des fonctions. Ils sont le résultat d'un lieu, d'un milieu et des valeurs qui y ont cours. Habités par des manières de voir, par des mouvements de fond qui les dépassent et qui les constituent, ils sont le produit de leur époque, d'une époque qui unit les fonctionnements alternatifs et les désirs de confort.

     

    C'est vrai pour Thomas, qui a fait ses études d'architecte à l'EPFL de Zürich. Habité par une vision d'habitation à l'échelle humaine, il construit près des Brenets un tulou, une maison traditionnelle chinoise ronde, dans laquelle il emménage avec sa femme asiatique et son fils. Thomas poursuit un rêve de développement durable et de cohabitation alternative et fraterne  Julie Guinand, dérives asiatiqueslle. Dans la plus grande incompréhension des valeurs de son épouse, qui, elle, voulait épouser un Occidental pour acquérir un mode de vie que son mari refuse. L'histoire douce-amère se termine de façon paradoxale, le tulou devenant finalement une discothèque branchée.

     

    On voit par cet exemple la méthode de Julie Guinant, qu'accentue parfois par un peu de futurisme. Ses personnages incarnent des rôles qu'ils se donnent ou qu'on leur donne. La nanny de la première histoire est ainsi singulièrement représentative : c'est un robot avec toutes les fonctions adéquates, l'individualité comprise. Même quand ils sont fortement particularisés, (par exemple un artiste alternatif devenu célèbre grâce à une installation de sable et de fil de fer barbelé, repéré par un promoteur et collectionneur important), ils représentent les divers mouvements d'un siècle dont ils interrogent et mettent à nu les mécanismes.

     

    Tout l'intérêt de l'écriture est là, dans ce regard tendre, neuf, sensible et lucide sur des valeurs qui habitent les gens et les isolent dans leur bulle, de sorte qu'ils sont souvent manipulés par ce qu'ils croyaient maîtriser. Un décalage qui est redoublée par l'écart des valeurs entre l'Asie et l'Europe, deux continents pris dans des mouvements sociaux de fonds.

     

     

     

    Julie Guinand, dérives asiatiques, éditions d'autre part

     


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