• Alice Rivaz, Sans alcoolZoé a la bonne idée de republier en poche un recueil d'Alice Rivaz, qui a paru d'abord à la Baconnière, en 1961. Sans alcool. C'est une excellente introduction à l’œuvre de cette écrivaine importante, qui a notamment donné son nom à un collège genevois, à un prix littéraire et à une rame de l'Intercity pendulaire des Chemins de fer fédéraux.

     

    Les femmes chez Alice Rivaz (1901-1998) ne sont pas des gagnantes. L'auteure qui fut éprise de liberté et d'autonomie, est considérée comme une figure du féminisme. Elle défendit par sa vie et ses écrits la condition féminine. Mais sa stratégie littéraire consiste plutôt à montrer, grâce à des figures de femmes pathétiques, ce qu'une société basée sur le pouvoir masculin fait d'elles : des victimes.

     

    Victimes touchantes, comme l'héroïne de la nouvelle éponyme, Sans alcool. À 44 ans, orpheline récente de ses parents à qui elle est toujours restée inféodée, elle se met à fréquenter les restaurants sans alcool. Dans les autres, évidemment, elle ne songe même pas à entrer. Cette nouvelle habitude lui apporte un regain de joie, d'imaginaire. Il ne se passe rien, elle ne fait pas de connaissance, même si elle a « les sentiments et l'expérience qu'on peut avoir à seize ans ».

     

    Mais bientôt, notre héroïne perd son travail de bureau. Toutes ses tentatives pour se faire réengager échouent : trop vieille. Elle se retrouve démunie, pleine de dettes, sans ressources. Ça se finit mal, évidemment.

     

    Il s'en est passé des choses depuis 1961. Désormais, une femme dans la quarantaine n'a heureusement aucun scrupule à sortir, à s'amuser, à faire des conquêtes, une femme dans la cinquantaine peut revivre une nouvelle adolescence. En 61, une vieille fille de 44 ans est condamnée à la solitude. Elle est enserrée dans un carcan moral, rigoriste, contraignant, comme toutes les héroïnes d'Alice Rivaz.

     

    La nouvelle Sans alcool est composée comme un journal intime. Il y a d'autres techniques narratives dans le recueil, qui montrent la variété du travail de l'auteur : discours indirects libres, récits à la première personne, narrateur inconnu... Des outils grâce auxquels la talentueuse Alice Rivaz parvient à établir le portrait intérieur de ses personnages, à camper leur environnement aliénant, dans une langue élégante parfois mâtinée d'un brin de Ramuz.

     

     

    Alice Rivaz, Sans alcool, Zoé poche

     


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  • Benoît Damon, Ariana

    Du 23 septembre 2010 au 22 septembre 2011, Benoît Damon a écrit un poème par jour. 365 textes.

     

    Le recueil qui les contient s'appelle Ariana. Un nom qui s'impose quand on lit les poèmes dont beaucoup ont été écrits dans le parc du musée du même nom, à Genève. On y retrouve donc des éléments récurrents, un sans-abri, la statue de Gandhi, les promeneurs des allées, le pavillon abritant la cloche de Shinagawa...

     

    D'autres repères dans d'autres endroits rythment la lecture. Par exemple, au Salève, une citerne Texaco, du bétail... La plupart des lieux sont des décors familiers à l'auteur, si on excepte une percée d'exotisme qui nous entraîne en 2011 au Pérou, à Lima et ailleurs dans le pays.

     

    Le livre est organisé en quatre parties, chacune d'entre commençant le premier jour d'une saison : automne, hiver, printemps, été. Avec, en supplément, un texte qui dépasse cette organisation temporelle, écrit le dimanche 2 octobre 2011, 132nd birth anniversary of the Father of the Nation, Gandhi, dont la statue a retrouvé ses lunettes : « c'est la troisième fois qu'il les perd. La distraction... ou peut-être un souvenir, on ne sait pas. »

     

    Ariana. J'ai aimé ce livre. Belle réalisation de l'auteur genevois, qui capte le temps qui passe, les sensations, la vie directe et apaisée.

     



     

    Benoît Damon, Ariana, Héros-Limite

     

     

     


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  • L'Imprévisible, nouvelle revueUne nouvelle revue très bien faite arrive dans les librairies. L'Imprévisible est en format livre, d'excellente qualité, illustré de photos, dessins, peintures.

     

    Les trois valaisans qui l'ont lancée sont écrivain, journaliste et historienne de l'art. Un mélange qui donne son ton à L'Imprévisible. Un de ses charmes est d'assembler les contributions variées d'auteurs et d'artistes autour d'un thème central, qui donne une unité au numéro, d'un graphisme séduisant

     

    Ici, c'est l'autoroute. Photos de l'A9 en travaux, histoire mouvementée de sa conception et de sa construction qui ont longuement remué le Valais entier, considérations sur la signalétique autoroutière ou sur l'environnement sonore du trafic, fictions, ou encore témoignage d'un amateur de rencontres amoureuses brèves qui trouve sur les aires valaisannes des lieux de rendez-vous gay : la matière est protéiforme et traitée de façon intéressante.

     

    25 francs, dans toutes les bonnes librairies .

    Et en prime, une exposition autour de la revue, au château de Réchy: JE-VE-SA 14-18h, jusqu'au 19 décembre.

     

     

     

    L'Imprévisible, L'autoroute

     


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  • On pourrait dire que Le Baron de Daniel Abimi est le meilleur roman de la rentrée, si c'était un roman. Mais non. Qu'est-ce que c'est donc que ce livre ? Une biographie, une confession ? « Récit », annonce l'éditeur.

     

    « Le temps d'un récit, Daniel Abimi s'est mis dans la peau de Laurent, dit le Baron. » Le Baron est un personnage bien réel, truculent, théâtral, plein de verve, de vitalité et de saveur. Ce qui pose la question des relations littéraires entre l'auteur et son personnage.

     

    Il y a trois cas possible quand un écrivain fait un livre basé sur un être réel qui se raconte. Celui-ci peut décider de signer le texte et de remercier son nègre en petits caractères dans une formule sibylline. Le nom des deux peut apparaître sur la couverture. Ici, on n'a que celui d'Abimi, bien que très vite, le lecteur comprenne que toute la matière vient des souvenirs du Baron.

     

    Cela signifie que l'auteur assume complètement la forme du texte. D'où une question intéressante : quel est l'état premier des confidences du Baron, et qu'est-ce qui en a été fait littérairement ?

     

    On ne peut s'empêcher de s'interroger sur le va-et-vient entre les deux acteurs du récit en lisant ces anecdotes qui évoquent Céline, San-Antonio, Rabelais. Des anecdotes passionnantes pour une vie hors norme.

     

    Le Baron, fils de villageois, se crée un personnage et une légende pour reprendre en 1976 une boîte de nuit à Lausanne, Le Johnnie's. «  La canne, le monocle, le nœud, tout en noir. Je m'étais même inventé un arbre généalogique de sang bleu, le titre qui va avec et un château quelque part en France. »

     

    Ce sont les années bénies, entre la libération sexuelle des années soixante et le sida des années 80. Il y a une explosion de folie, de liberté, dont le Baron profite, qu'il accompagne, dans la boîte de qui se croisent des hétéros, des homos, des mignons, des travestis, des tapineuses, où se mêlent toutes les classes sociales.

     

    Le Baron, règne sur tout ça, picaresque, attirant, bisexuel : il a commencé tout jeune sa carrière amoureuse en se faisant dépuceler par sa cheffe de buffet, puis en couchant avec la mère, la fille, et le beau fils. Et comme dans toutes les bonnes histoires, il y a un meurtre, la chute d'un homme mythique, qui se relève, etc.

     

    Un vrai roman, je vous dis...

     



     

    Daniel Abimi, Le Baron, Bernard Campiche Editeur

     

     

     


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    « Laurence est venue ce matin malade parce qu'elle a cru rencontrer des terroristes. »

     

    C'est Blaise Cendrars qui annonce la nouvelle à sa muse, son amour mystique et platonique, Raymone Duchâteau. On est en juin 44. Terroriste est une désignation officielle des Forces d'Occupation pour désigner les résistants. La propagande est très active, et Cendrars est obligé d'utiliser les termes officiels s'il veut que ses lettres et ses cartes presque quotidiennes arrivent à Paris depuis Aix où il s'est réfugié.

     

    Non que d'ailleurs, Cendrars approuve les résistants. S'il déteste l'occupant allemand, les « boches », il attend le débarquement avec crainte, persuadé que ça va plonger le pays dans le chaos et occasionner de nombreuses morts civiles.

     

    Il ne faut pas rendre les écrivains plus purs qu'ils ne l'étaient. Jérôme Meizoz rappelait récemment (Saintes colères, éditions d'autre part) que Cendrars était antisémite et pas particulièrement de gauche. Quand on examine les opinions, il faut tenir compte de l'époque, évidemment, mettre en perspective. Mais ce que Meizoz dénonçait, c'est une purification de Cendrars par ses héritiers, qui veulent en gommer les aspects qui déplaisent à notre temps et en faire une figure idéale.

     

    Contre cette statufication, ces lettres publiées par Zoé nous montrent heureusement l'écrivain dans son quotidien. Craignant le débarquement, donc, prévoyant un nouvel exode sur les routes, puis soulagé parce que l'arrivée des Américains se passe bien. « Un miracle. » Mais aussi préoccupé par la nourriture qu'il absorbe, les restaurants où manger, l'argent qui ne vient pas, etc.

     

    Si en général, Cendrars répète avec constance dans ses lettres et cartes qu'il n'y a absolument rien à signaler, celles-ci provoquent tout de même un grand intérêt chez le lecteur qui apprécie ses œuvres. C'est la période où il se remet à écrire après le mutisme provoqué par la défaite française. Il a un grand projet dont il parle inlassablement à Raymone. La carissima, un livre sur la vie de Marie-Madeleine. Ce projet les relie. Mais Cendrars ne le fera jamais. Ce qui l'intéresse, dont il ne parle quasiment pas à l'aimée, c'est L'Homme foudroyé.

     

    Curieuse relation, celle de Cendrars et sa correspondante dont presque toutes les lettres sont détruites. Ça fait un quart de siècle qu'il éprouve une passion pure pour cette comédienne spécialisée dans les rôles de sottes. Elle ne voulait d'abord pas de cet infirme « pouilleux », puis lui a proposé une relation platonique, à lui qui a eu tant de femmes. Une troisième personne est arrivée dans la relation, la mère de Raymone, « Mamanternelle », avec qui Cendrars a habité pendant quelque temps à Aix.

     

    Blaise et Raymone se marieront en blanc en 1949. En blanc. Oui. « Parce que », dit Raymone à Michel Bori qui l’interviewe pour la Radio Suisse Romande en 1977 (elle a 81 ans), « je trouve que c'est la chose la plus ignoble du monde, de pouvoir vivre physiquement avec un être si on ne l'aime pas. »

     

     

     

    Blaise Cendrars, Raymone Duchâteau, correspondance, 1937-1954, Editions Zoé

     



     


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