• footJ'avais critiqué ici la fan zone. Permettez-moi de faire amende honorable. J'avais tort. J'ai compris par la pratique que ce genre de défouloir est indispensable à la paix sociale, et désormais, l'admiration m'envahit : bien joué, messieurs ! Beau travail !
    Mais précisons de quoi il s'agit, pour ceux qui ne seraient pas au courant. En lien avec l'euro de foot à Genève, on a créé sur la plaine de Plainpalais une fan zone. Au centre, des écrans géans sur lesquels on peut voir les millionnaires courir après un ballon. Tout autour, des grillages et des quantités de flics, publics ou privés, qui patrouillent en fourgon, se tiennent en groupes comminatoires ou fouillent au corps ceux qui passent. Dans la zone grillagée, les pauvres parqués. Ils viennent tout seuls. On n'a pas besoin de les amener. Ils assument leur déplacement, et bien mieux, ils paient cher leurs consommations pour la plus grande gloire des sponsors.
    Des dizaines de milliers de gens, à qui on donne la permission de s'exprimer et de faire la fête. Ils vibrent et crient durant l'action, puis, le match fini, la police autorise ceux qui ont des voitures à klaxonner pendant une heure. Enfin, tous au dodo, afin d'être en forme le matin pour construire les maisons, nettoyer les bureaux ou y travailler.
    Ce dispositif ingénieux et subtil permet  d'annihiler sans grands frais les frustrations quotidiennes que produisent les boulots insatisfaisants, les salaires modestes, les biens de luxe inatteignables et les humiliations sociales.
    Système magnifique ! Grâce à lui, nous n'avons pas à craindre l'agitation sociale, les bouleversements politiques ou une quelconque révolution. Tous ça est liquidé. Régulièrement. L'eurofoot cette année, le mondial dans deux ans, et ça continue ensuite.
    Et le plus beau : ça se fait quasi naturellement. Personne ne peut crier au complot, à la manipulation, au groupe de pouvoir qui voudrait calmer la population. Tout ronronne dans le consensus, l'ordre triomphe, l'argent s'accumule ici et là pendant qu'ailleurs règnent la fête du foot, la liesse populaire et les sentiments sportifs. Diablement bien pensé. Vive la fan zone !

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  • Cocaïne, © Floris Leeuwenberg/The Cover Story/Corbis/Floris LeeuwenbergIl faut rappeler, pour ceux qui vivraient sur une autre planète, ce qui agite la presse suisse ces jours-ci. Une vidéo qui montre un député valaisan nu et sniffant de la coke, filmé par une de ses maîtresses. Pour ceux qui ne l'auraient pas encore vue, elle est ici.
    Bon, je vous ai bien eu, n'est-ce pas ? Ne comptez pas sur moi pour participer à ce voyeurisme qui... que... dont... Vertueuses protestations. Etc.
    L'existence de cette vidéo a donc provoqué une curée médiatique contre l'élu PDC. On expose ses maîtresses, on parle de l'argent qu'il leur donnait, on interroge les maris de celles-ci, on fait le compte du patrimoine étendu de ce notable...
    Les journaux justifient ce déballage en affirmant que l'affaire est publique. Elle concerne un élu dont les actes contredisent complètement le programme électoral. En Valais en effet, le PDC est un parti de droite, chrétien, moralisateur, conservateur.
    Ils ont raison sur ce point. Les électeurs doivent être informés. Ensuite à eux de décider. Veulent-ils que leurs délégués mettent en concordance leurs principes et leur conduite ? Se contentent-ils de savoir qu'ils font leur travail de politicien et défendent efficacement des préceptes même sans les appliquer ? Ça les regarde.
    Seulement, les électeurs concernés sont en Valais. C'est au journal local d'exposer les faits. (Journal local, qui reste d'ailleurs très discret sur l'affaire. Un seul article à ce jour. Il est vrai qu'il a toujours été lié au PDC majoritaire, mais c'est une autre question...)
    Or il ne se passe pas un jour sans que la presse de boulevard suisse ne sorte deux ou trois pages sur notre homme. Pour informer les électeurs valaisans ? Allons donc. C'est déjà fait depuis longtemps.
    Il s'agit d'autre chose. De voyeurisme et de moralisation.
    Vous avez observé comment, depuis quelque temps, le retour aux normes les plus étroites fleurit. Comment la presse populaire étale les scandales et jette en pâture les vies privées dans le but de définir des modèles de comportement, de mettre au pilori les comportements déviants.
    Dans le monde nouveau qui s'installe, chacun doit être impeccable socialement mais aussi personnellement. Si les vices sont désormais publics, les vertus doivent régner jusque dans le privé, dont la sphère se restreint jusqu'à ne plus exister.
    Et si vous n'êtes pas exemplaire et transparent, la presse de caniveau se chargera de vous dénoncer, de vous condamner et de vous châtier.

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  • Vladimir PoutineOuf, nous voilà rassurés ! Le suspense était intolérable.
    On savait bien entendu que Medvedev serait élu. Mais la fourchette était étroite.
    Les Russes devaient le plébisciter, mais il était impensable que Medvedev fasse plus que le grand Poutine à sa dernière élection en mars 2004, c'est-à-dire 71 % des voix.
    Ce matin, les résultats sont tombés. Medvedev : 70 %.
    Et c'est ainsi qu'Allah est grand.


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  • Loin de moi l'idée de me mêler des affaires de nos amis français, mais on peut quand même les remercier d'avoir élu un homme qui fait le spectacle avec une telle régularité et propose tant de réjouissance et d'amusement au monde entier.

    Nicolas Sarkozy au salon de l'agricultureCar son audience ne se limite pas à la France. Les multiples traductions (avec les problèmes de fidélité qui vont avec) de son dernier sketch au Salon de l'agriculture en témoignent. Comment restituer « casse-toi pauvre con » en finlandais, en allemand, en hongrois ? Comment rester fidèle à l'esprit du maître ? Important dilemme ! On entend déjà hurler les puristes. Traduttore-traditore ! Etc.

    Enfin, vous avez déjà été couverts d'analyses et d'explications sur ce mouvement d'humeur du président, je ne veux pas insister. Simplement souligner la vraie stratégie sarkozienne, que je viens de comprendre et qui me semble diablement fine.

    Cet homme, qui déclarait vouloir en finir avec mai 68, est au contraire en train de mener à bien une révolution issue de cette époque.

    Avec d'abord, comme premier principe, la libération de la parole, chère à cette période. Mais ce n'est pas tout.

    Sarkozy prônait le retour à la politesse, aux bonnes mœurs, voici qu'au contraire il montre par l'exemple aux jeunes comment traiter quelqu'un qui ne serait pas d'accord avec eux.

    Il prétendait restaurer l'autorité, voici qu'au contraire il sape la sienne propre, l'autorité présidentielle, et de façon peut-être décisive.

    Il voulait montrer qu'il aimait les riches, les stars, les Bolloré, les Carla Bruni, la jet set, le voici désormais classé, comme je l'ai entendu hier au Café de la Paix, boulevard Carl-Vogt, dans une de ces délicieuses discussions de bistrot peu argumentées mais si ardentes : « le premier et le seul président qui est proche du peuple. »

    Sandrine Salerno, conseillère administrative genevoiseDevant ces réalisations si contraires à ses intentions déclarées, tout le monde politique et journalistique se demande comment il va bien pouvoir s'en sortir désormais, Sarkozy. Eh bien, j'ai la solution.

    Il lui suffit de prendre exemple sur une auguste élue genevoise, chargée de diriger la ville, et qui se propose de lever le pied dans les mois prochains :

    « Mais je continuerai à donner des orientations à mes cadres. Jusqu'à présent, je me suis beaucoup concentrée sur l'opérationnel. Ce qui était nécessaire en début de mandat, pour prendre connaissance personnellement des dossiers. Ce congé m'offrira l'opportunité du recul, je pourrai me consacrer aux priorités stratégiques et politiques, celles pour lesquelles j'ai effectivement été élue.»

    Allez Sarko, tu peux reprendre le programme de Salerno. Disparaître. Et sans qu'on te fasse le moindre reproche. Avec des félicitations même.

    Pour ça, il suffit que tu tombes enceinte et que tu transformes ça en grossesse militante !


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  •   Les mendiants, par Bruegel
    Enfin, on travaille à régler le problème des Roms à Genève ! C'est vrai, quoi, c'était insupportable ! Ces pauvres qui ont l'outrecuidance de venir nous rappeler qu'ils meurent de misère chez eux. Qui s'étalent devant les magasins où nous avons lutté pour arracher quelques colifichets de la dernière mode H&M ou devant les banques où nous avons retiré quelques centaines de francs pour nos dépenses et nos menus frais. Et il faudrait leur donner encore une piécette ?
    Qu'on les ôte de là ! Qu'on les fasse disparaître ! Bien sûr, ce ne sont pas des malfaiteurs, je le reconnais, ils n'ont rien à voir avec le crime organisé, ce sont juste des pauvres, mais enfin, ils sont visibles ! On ne peut pas les rater ! Avec leurs vieux habits démodés et élimés qui s'accumulent sur eux en épaisses couches contre le froid, leurs dégaines, leur têtes bizarres. On comprend pourquoi, chez eux, en Roumanie, ils sont discriminés, pourquoi personne ne veut leur donner du travail, pourquoi les policiers les persécutent.
    Chaque fois que je les rencontrais, tenez, j'avais mal au cœur. Une envie de vomir et une sorte de... oui, de culpabilité. Heureusement, ce sentiment si désagréable va disparaître. La police fait le nécessaire. On leur rend la vie difficile. On les contrôle, on les force à passer la nuit dans des abris, pour leur bien, pour leur santé, et puis après dix nuits, ouste ! Rentrez chez vous !
    Grâce à ces petit tracas qu'on leur fait, ils disparaîtront. Ils ne résistent d'ailleurs pas. Ils ont l'habitude de se faire chasser de partout. Et bientôt, enfin, quand ils comprendront que ça ne sert à rien de venir ici, qu'ils seront embêtés, vérifiés, qu'ils s'endetteront encore plus parce qu'ils ne gagneront même pas de quoi se payer le bus du retour, bien fait pour eux, ils se rendront compte. Notre message n'est pas difficile à comprendre. Au contraire. Simple, clair, affirmé : nous ne voulons pas de vous, ne venez pas !
    Les riches, si, tous, de tous les coins de la planète ! Débarquez, arrivez, on vous fait des avantages fiscaux, on vous aime, on vous admire, on vous vénère. Vous êtes nos dieux, nos saints, nos modèles. Nous aimerions tellement être comme vous. Vous sentez bon, vous nagez dans le  luxe, vous passez à la télé, vous nous faites rêver. Vos petits problèmes nous émeuvent. Vos séparations, vos excès, l'éducation de vos enfants. Ce que vous mangez. Vos vacances à Saint-Barth. Tout nous intéresse. Nous nous prosternons devant vous. Ah ça, qu'est-ce que nous pouvons vous aimer, les riches !
    Mais les misérables, non ! Pas eux ! Qu'ils nous épargnent leur vue ! Ils peuvent bien vivre tranquilles, nous ne leur souhaitons pas de mal, mais loin, dehors, ailleurs !
    Qu'ils cessent de heurter notre sensibilité. Qu'ils arrêtent enfin une bonne fois pour toutes de nous donner mauvaise conscience !

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