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    Jean-Jacques RousseauJEAN-JACQUES ROUSSEAU

    CITOYEN DE GENEVE,

    À M. D’ALEMBERT,



    De l’Académie Françoise, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société Royale de Londres, de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Suede, & de l’Institut de Bologne.


    Sur son Article GENEVE,

    Dans le Septieme Volume de l’ENCYCLOPEDIE,

    ET PARTICULIEREMENT,

    Sur le Projet d’établir un Théâtre de Comédie en cette Ville.

    (extrait consacré à Molière)

    "Ne nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu’il y a de moins bien dans ses autres Pieces, & passions tout d’un coup à celle qu’on reconnoît unanimement pour son chef- d’œuvre : je veux dire, le Misanthrope.

    "Je trouve que cette Comédie nous découvre mieux qu’aucune autre la véritable vue dans laquelle Moliere à compose son Théâtre ; & nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût il s’est forme un modele, & sur ce modele un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ces caracteres comiques, & dont il a distribue les divers traits dans ses Pieces. Il n’a donc point prétendu former un honnête-homme, mais un homme du monde ; par conséquent, il n’a point voulu corriger les vices, mais les ridicules ; &, comme j’ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un instrument très-propre a y réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposes aux qualités de l’homme aimable, de l’homme de Société, après avoir joue tant d’autres ridicules, il lui restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : ce qu’il a fait dans le Misanthrope.

    "Vous ne sauriez me nier deux choses : l’une, qu’Alceste dans cette Piece est un homme droit, sincere, estimable, un véritable homme de bien ; l’autre, que l’Auteur lui donne un personnage ridicule. C’en est assez, ce me semble, pour rendre Moliere inexcusable. On pourroit dire qu’il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. À cela je réponds qu’il n’est pas vrai qu’il ait donne cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme si celui qui le porte étoit ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne seroit pas un défaut, mais une dépravation de la Nature & le plus grand de tous les vices. Le vrai Misanthrope est un monstre. S’il pouvoit exister, il ne feroit pas rire, il seroit horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie Italienne une Piece intitulée, la vie est un songe. Si vous vous rappellez le Héros de cette Piece, voilà le vrai Misanthrope [...]"


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  • Jean-Jacques RousseauCe n'est pas seulement dans les sincérités de Rousseau, parfois effectivement très impudiques, qu'on se rend comte de sa singularité, mais surtout dans sa manière de présenter les choses, dans le poids qu'il met sur certaines d'entre elles.

    Ainsi, le fait d'avoir mis sa progéniture aux enfants-trouvés, il l'appelle une faute, une erreur. Mais que ceux à qui il a confié ces abandons les aient répétés, c'est pour lui une bassesse d'âme, de la pure noirceur.

    Ainsi, absolution: Vous voyez que mon péché est bien moins grand que le leur.


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  • C'est par ce discours que Rousseau est entré en littérature à 38 ans. On connaît l'histoire. Il rendait visite à son ami Diderot, emprisonné dans le donjon de Vincennes. Il a vu, dans un journal je crois, la question du concours de l'Académie de Dijon. Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs.
    Du coup, explosion, éblouissement ! Rousseau devient un autre homme (c'est lui qui le dit).
    Il se met immédiatement, là, en chemin, à écrire une partie de son Discours. La prosopopée de Fabricius, un austère consul romain, qui aurait été choqué, pense Rousseau, de voir le luxe qui a suivi sa mort.
    Comme lui, Rousseau estime que les sciences et les arts sont liés à la décadence.
    Au départ, dans une sorte d'âge d'or indéfini et fantasmé, il y avait la franchise rustique, la liberté originelle, la pauvreté, la vertu. Les vraies valeurs. Amour de la liberté, de la patrie, de la religion, frugalité, simplicité.
    Et pas besoin de philosophie pour les connaître ! Ces « principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois [celles de la vertu] de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions » ?
    Puis, estime notre philosophe, à mesure que se sont développées les lois et les institutions, depuis la « barbarie » du Moyen Age (le mot est de Jean-Jacques), les a accompagné le développement des sciences et des arts qui « étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer. » (Comment ne pas citer cette phrase ?) Qui affermissent le pouvoir et la tyrannie, donc.
    Alors, tout fout le camp. Les gens deviennent hypocrites, superficiels par envie d'être applaudis, oisifs, vaniteux. La vertu militaire et les qualités morales se perdent. Nombreux exemples, partout dans l'histoire. Rousseau les cite tous. Seuls sont sauvés les grands esprits, à condition qu'ils conseillent les rois et mènent les peuples vers la sagesse retrouvée.

    Bon, il est difficile de croire désormais que l'amour de la liberté et le respect de l'autre fleurissent dans les tribus. Cette idée du bon primitif bien rustique que le progrès corrompt, elle était novatrice, révolutionnaire, originale, elle inspire encore des mouvements de retour à la nature comme ceux des écologistes, mais on en est globalement un peu revenu.

    Rousseau jamais. L'Académie de Dijon couronne son discours en 1750, et c'est le début de la gloire - et des ennuis.
    Et des travaux scolaires ! J'ai lu ce texte à cause de ma fille Eveline. Celle qui revient de Chine, vous savez. Un devoir d'école.
    Heureusement qu'elle existe, l'école ! Sans elle, il n'y aurait plus de classiques, et je n'aurais jamais pris connaissance de ce texte à la construction obscure et à la langue somptueuse : rigueur, précision, force, expressivité, chaînes de personnifications et de métaphores, sombre éclat du langage... Quel maître !


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