• 3) Comment avez-vous opéré ces choix?_Ont-ils été simples?

     Ces personnages m'ont tous obsédé à un moment ou à un autre. Il y a eu des périodes je me mettais à penser à un d'entre eux, à rechercher des renseignements, sans avoir d'ailleurs forcément l'intention d'en faire un texte. C'est souvent le hasard qui provoquait cette rumination. Pour Rory Gallagher, par exemple, on m'a rajouté à un groupe Facebook qui portait son nom. Jusque là, c'était un héros de mon adolescence, que j'avais perdu de vue. Le poète valaisan Vital Bender, je l'ai connu à cause de son cousin, Gabriel, le sociologue, qui a lu un texte sur lui lors d'une soirée littéraire. Dans d'autres cas, le déclencheur a pu être une commande : la revue coaltar, par exemple, m'avait sollicité pour participer à un numéro spécial consacré à Pessoa. Ça m'a amené à relire le grand auteur portugais et à m'interroger sur sa personnalité particulière.

    4)Y-a-t-il parfois de la nostalgie d’une époque dans l’évocation de ces destins hors du commun pour certains?

    Sans doute. Il faut quand même reconnaître que nous vivons dans une période de règles, de lois, de modèles de comportement, de hiérarchies. L'individualité, c'est-à-dire l'originalité, les différences, semblent aujourd'hui des crimes. J'ai la nostalgie d'une liberté et de moments plus ouverts, où l'homme, tous les hommes, avaient de l'espace pour être plus grands. Ce n'est pas un hasard si un des deux seuls personnages vivants du livre est un journaliste transgressif, hors normes, incompréhensible pour moi : Etienne Dumont, un homme tatoué des pieds à la tête, qui semble vivre dans un autre univers, donne l'impression qu'il se fiche éperdument de ce que les autres pensent de son apparence ou de ses articles parfois peu consensuels.

    5)Peut-on dire qu’il existe un jeu de miroirs dans cet ouvrage  entre les personnages et vous, entre les aspects sociétaux d’une certaine forme de radiographie littéraire et les structures intimes d’un narrateur qui se donne et qui se cherche?

    Vous avez raison. C'est exactement ça. L'idée de recherche de soi dans des autres est importante pour moi. Ces personnages sont contrastés, comme ma vie. Comme notre vie. On est toujours pluriel, divers – et peut-être qu'un des buts de l'existence, c'est de transformer cet écartèlement en une harmonie, d'intégrer les divers aspects qui nous bourrellent, de les unir en une personnalité unique, apaisée, acceptée. Pour moi, l'écriture sert aussi à ça.


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  • Par Jean-Marc Theytaz

    Alain Bagnoud nous offre aux éditions DAutre Part un nouvel ouvrage «Comme un bois flotté dans une baie venteuse»:_un livre particulier qui nous parle de diverses destinées, tragiques ou comiques, particulières en tout cas , et de limpact plus ou moins conscient quelles ont eu sur lauteur. On y retrouve ainsi des considérations sur Rory Gallagher, Georges Brassens, Vital Bender, Fernado Pessoa, Fréhel et Marcel Proust, Etienne Dumont... on le voit des personnages éclectiques, différents. Interview.

    1.Vous appelez ce livre «Rhapsodie biographique»; pouvez-vous le définir plus précisément?

    La rhapsodie est un genre musical très libre, qui fait intervenir des thèmes populaires. Ce qui m'intéresse dans cette définition, c'est la diversité, le rythme, la musicalité qu'elle implique: des choses que je recherche dans mes textes. La liberté est d'ailleurs un des points communs des personnages dont je parle, qui sont hors normes. Et, évidemment, ils sont populaires. Dans les deux sens du terme. Ils sont issus du peuple, ou ils ont joué, chanté, écrit pour lui. Le seul qui tranche sur cet aspect, c'est Proust, le plus grand écrivain du XXème siècle. Mais il est placé en opposition avec une chanteuse réaliste qui est l'incarnation même du “canaille”: la grande Fréhel.

    2.Pourquoi faire intervenir des personnages qui n’ont rien à voir entre eux à part votre personne? pour montrer l’aspect pluriel de votre personnalité, ses ambivalences, ses antagonismes, ses cohérences? L’imprévu de l’existence?...

    En fait, chacune de ces biographies reflète, d'une manière ou d'une autre, une facette personnelle. Les modèles ont tous un rapport avec ce que je suis ou ce que j'ai été. Ce qui m'intéresse en eux, c'est leur individualité, leur singularité, mais aussi leur rapport avec ma trajectoire. Un rapport qui peut être réel ou fantasmé. J'ai connu deux ou trois d'entre eux, et même de très près, par exemple mes grands-parents de Chermignon d'en Bas, qui étaient deux personnages passionnants. Mais les autres aussi, j'aurais aimé les rencontrer. Et je suis même parfois sûr de l'avoir fait. On m'a demandé si j'avais inventé pour l'occasion le rêve qui me montre en train de jouer de la guitare avec Brassens, la nuit, dans une petite maison, devant un feu de bois. Mais pas du tout. C'est vraiment venu me hanter, en dormant, de manière répétée, pendant des dizaines d'années. De même, à mon adolescence, mon plus grand fantasme était de jouer avec le guitariste de blues irlandais Rory Gallagher, dont j'apprenais les solos par cœur.

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  • 01/06/2014

    Trouvère du quotidien

    Par Jean-Louis Kuffer

     

     Dans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêlait humour et tendresse avec bonheur. Avec son nouveau recueil de proses poétiques intitulé Passer, il grappille d’autres pépites…

     

    Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d’escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu’à l’extase vous transportant au 7e ciel…

     

    Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d’Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d’un essai sur « saint Farinet », notamment.

    En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d’un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m’étonnes. (…) Elle a un problème celle-là j’te jure ! C’est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

    Entre autres croquis ironiques : « J’ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

    Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C’est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J’ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie quotidienne dans lesquelles l’auteur s’inscrit avec une sorte d’affection latente : « J’aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »…

     Des fugues de Transports aux nouvelles cristallisations poétiques rassemblées dans le petit recueil en trois parties de Passer, le regard est le même, à cela près qu’il se concentre en première personne et module donc les sentiments passants d’Alain Bagnoud lui-même à un tournant d’âge.

    Passé, d’abord, sur le ton des espérances adolescentes semi-déçues, distille diverses souvenances dans la foulée de cette image initiale : « Penché sur le puits sombre, les reflets vagues de l’eau et le papillonnement de lumière soudain, je dirige le soleil avec le petit miroir de la mémoire ».

    La forme n’est pas du haïku, tant les détails foisonnent, mais l’esprit correspond bel et bien à ce type de précipité, qui élague et retient, ou restitue, le sentiment filtré : « On n’a jamais rien fait de tout ce qu’on devait faire, ce qu’on avait comme idée de la vie, l’amour et la langue et la chair et les rumeurs, les grands festins d’hier et de demain. Mais est venu l’inattendu, la reconnaissance d’un visage, le bercement d’un enfant ».

    Or le double mouvement, tranquillement allant d’abord, qu’avive soudain le trait oblique, ressortit aussi bien à l’esprit du haïku.

    Ou c’est l’énumération des vanités en raccourci fatal : « L’Histoire, les histoires, les ambitions, les constructions. Les palais, les carrières, les décorations. Les oublis, les effacements, la vanité. L’échec. La prétention. Le néant ».

    On frôle le désabusement, voire le désespoir, et puis non : le vif rebondit : « Ces quantités de siècles d’or et de sueur. Ces millions de mots dans des livres. Puis on recommence, dans le béton et l’ordinateur, pour capter ce papillon voletant juste aperçu. Je l’ai surpris du coin de l’œil, comme un petit éclair bleu. Mais quel est le motif sur ses ailes. Où est-il allé ? »

    Ensuite, avec Passant, le « petit éclair bleu » va se retrouver sûrement.  De fait, si mélancolie il y a chez le trouvère,  subsiste cependant la quête, par-delà la perte (« petite perte ») recherchée, non sans douloureuse délectation, de quelque « plus grand Moi qui serait enfin lavé, cristallin, sans repères ».

    Le sentiment d’une insuffisance, la crainte de ne pas mériter ou d’être en somme semblable aux pires gens, plombe ces pages passantes mais on lit le troisième titre de Passage et comme un semblant de grâce se fait jour : «La trace de sabot d’une biche dans la tache de neige, première neige d’octobre vite fondue. Et le pas de la biche s’efface. Ses crottes, petits ovales noirs et durs, rappellent des bonbons pour la gorge »…    

    Fines touches, fugaces reflets d’une beauté comme éparpillée dans les paysages et parmi les gens, et les mots sont là pour le dire tan bien que mal : « Les mots sont là comme des briques de béton, coupants comme des silex, mais aussi doux comme des nids, chaleureux comme une bouteille de petite arvine qu’on boit le soir sous un pommier ».  

    Le trouvère l’a pourtant dit ; que la grâce ne venait pas comme ça « d’office », et moins que jamais en ces temps compliqués où le « prix à payer » se compte, mais voici que quelques lignes laissent filtrer comme une lumière ménageant enfin tel passage : « Il faut du temps pour savoir qu’on peut être accepté non comme le Christ dans l’hostie ou le centurion sans faiblesses, mais comme un enfant maladroit qui se tord les chevilles, ment pour se faire aimer et n’est pas le premier à l’école »…  

    Alain Bagnoud. Transports. Editions de L’Aire, 107p.

    Alain Bagnoud. Passer. Le Miel de l’ours, 46p. 2014.

     

    Carnets de JLK

    http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2014/06/01/trouvere-du-quotidien-5382493.html


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  • Un entretien avec Etienne Dumont sur mes trois derniers livres. Il est paru dans Bilan.ch le 2 mai.

     

    ED: Comment se sent-on en publiant trois livres presque d'un coup?
    AB; J'en avais fait dix. J'en arrive à treize, en réutilisant partiellement des textes anciens. "Le lynx", qui ressort à l'Aire bleue, est un roman de 2003. Je l'ai complètement récrit pour des raisons de rythme. J'ai surtout sabré. Mon côté prof' corrigeant de la copie probablement. La moitié de ce polar valaisan a d'un coup disparu. J'avais été trop explicatif il y a dix ans. 

    Vous semblez porté sur le récit court.
    Mon goût personnel me pousserait vers le roman, mais ce n'est pas ce que je fais de mieux. Les petits textes demandent du feu. Il s'agit d'arriver à une première version en un ou deux jours. Il ne faut pas que la flamme retombe. Vous courez. Vous vous permettez des ellipses. Le roman ressemble davantage à une maison dont vous entassez les briques. C'est briques et bricolage! 

    Quelle est pour vous l'origine d'un livre?
    Je travaille volontiers sur commande. C'est le cas avec "Passer". Patrice Duret, du Miel de l'Ours, avait envie de travailler avec moi. Je me laisse ainsi porter par les circonstances. Une proposition provoque chez moi une rumination. "Comme du bois flotté" se compose de textes à la provenance diverse, réunis à l'incitation de Pascal Rebetez. J'ai ajouté certains personnages pour composer une sorte d'autobiographie éclatée. Réunissez tous les êtres, pourtant bien divers, qu'on retrouve dans ce livre et j'apparais. Fréhel, par exemple, illustre ma passion de la chanson réaliste. Je n'ai rien inventé dans cet ouvrage, même si un personnage constitue une fiction littéraire. 

    L'écrivain valaisan Vital Bender?
    Non! Cet écrivain totalement marginal, publiant à compte d'auteur avec le reste de son pauvre salaire d'ouvrier agricole bien existé. Il s'est suicidé en attendant sur la voie que le train veuille bien l'écraser. 

    Quand vous n'écrivez pas, vous enseignez. Quoi, au fait?
    Le français, la culture générale, la litérature et l'argumentation, que l'on aurait jadis appelé la dissertation. Je le fais à temps partiel. Je peux donc écrire tous les jours. Cela me calme. Cela me rassure. Je le fais dans un café, avec un petit ordinateur. Je ne suis pas un exhibitionniste de la création.

    Pratique

    Alain Bagnoud: "Comme un bois flotté dans une baie venteuse", aux Editions D'autre part, 130 pages, "Le lynx", aux Editions de l'Aire, 132 pages, "Passer", aux Editions Le Miel de l'Ours, 46 pages.


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  • Je serai au Salon du livre et de la presse aux moments suivants:

    Mercredi 30.4, 16 h - 18 h, Cercle genevois de l'édition, (P1646)

    Jeudi 1.5, 16  h- 17 h, Stand de l'Aire (L1263)

    dimanche 4.5, 16 h - 18 h, Cercle genevois de l'édition, (P1646)


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