• Ça y est, je peux fièrement annoncer la parution de mon livre, La leçon de choses en un jour, dont je signe demain les exemplaires de presse. Comme un peu d'auto-promotion ne fait jamais de mal, en voici le début. Pour la suite, si on veut, on peut suivre le lien vers l'éditeur (

    http://www.editions-aire.ch/) ou se rendre dans toute bonne librairie.
     


    « C'était le milieu de la nuit. De l'extérieur de la maison venaient les grommellements, les bouillonnements brusques qui m'avaient tiré du sommeil. Des sons inhabituels enchâssés dans le bruit du torrent. Des objets traînés, de l'eau qui giclait.
    « Nous étions le 19 mars. La Saint-Joseph. Mon anniversaire ! Et pas n'importe lequel ! J'étais au seuil d'un état espéré avec impatience, qui m'avait été annoncé, prédit, ressassé : l'âge de raison ! J'allais franchir un cap, devenir sage, comprendre tout ce qui m'échappait, ces choses pleines de sens caché qui passent dans les paroles et les gestes des adultes. Les sous-entendus, les allusions, les obscurités. Les secrets. La vie.
    « L'âge de raison. Des bouleversements imprévus qui se produisent et dévoilent l'envers enchanteur du décor. Les situations les plus plates qui se métamorphosent. L'essence et les potentialités des êtres et des situations qui sont soudain données. De la nouveauté, de l'inhabituel, comme ces bruits extérieurs intrigants.
    « Derrière la fenêtre, un vieil homme se tient dans la nuit, de dos, bien éclairé par la pleine lune devant les ruines d'une grange, sur un replat surmontant les vignes en pente. Une louche à la main, il s'accroupit, prend l'eau du torrent, la verse dans un bidon. Il psalmodie d'une voix rauque, transfère le liquide dans une casserole posée sur le sol, en rejette un peu, repuise, présente sa louche à la lune.
    « C'est le vieux Milon. Un homme renfermé, taciturne, qui se promène seul dans le village, son bâton sculpté à la main. Les adultes le respectent sans l'aimer, le craignent sans le dire.
    « Il possède des secrets. Il prépare des potions, lève les sorts, fait crever des bêtes, avorter des femmes, languir des hommes solides qui deviennent d'une faiblesse inexplicable jusqu'à ce qu'on lui demande de venir, qu'on réclame son aide, qu'il utilise ses pouvoirs à remettre sur pied ce qu'il a mis par terre. Il refuse tout argent, toute récompense. Mais ceux qu'il a obligés posent sur sa fenêtre des bouteilles de vin, des fromages, des fruits, des légumes ou de l'eau-de-vie. On voit avec un petit frisson ces victuailles en passant devant chez lui.
    « Il est parfois entré dans notre maison. Il a extirpé les verrues de ma tante avec des passes magnétiques. Il suit chaque année mon grand-père à l'écurie, utilise le liquide de sa gourde pour bénir les vaches. Quelques mois plus tôt, après qu'une casserole pleine d'eau brûlante s'est à demi renversée sur ma main, Milon a craché sur ma chair brûlée, l'a caressée de l'index en marmonnant une litanie puis je n'ai plus eu mal... »




     

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