• Quand Gombrowicz critique Proust

    - Paris, pensé-je, Paris, ténor vieilli, ballerine flétrie, plaisantin chenu, quel est ton péché L'homme au balcon, par Caillebottemortel contre la Beauté ? N'est-ce pas le fait que tu t'en alimentes ? Mais permettez-moi donc, cher Monsieur ! Oui Monsieur cesse, en prenant de l'âge, d'être un beau garçon, c'est-à-dire un embellissement généreux et désintéressé du monde, une beauté qui est un don ; mais ses rapports avec la beauté devraient-ils se terminer ainsi ? Nullement ! La vie est encore pleine de charme ! Il peut par exemple entrer dans un petit restaurant choisi entre mille et commander un Veau à la Crevette Sauce Moustache ou un Sauté Velay Mignonne Asperges... et même il peut se faire servir des mets sans nul doute légers et délicieux comme une Fricassée de jeunes Filles en Fleur ou un Beau garçon rôti à la Bordelaise !
    Le sens de ces métaphores culinaires est que, pour consommer la beauté, il faut d'abord rompre tout lien avec elle ; non seulement elle doit venir de l'extérieur, comme servie sur un plat, mais encore l'homme doit s'arranger en son for intérieur pour que sa laideur ne le gêne pas au moment du plaisir ; et cette pratique est quelque chose de si lamentable que je me demande comment un être quelconque de haut niveau pourrait s'y adonner ; elle exige qu'on se réfugie dans la collectivité, dans la vie sociale, dans la co-participation, et qu'on crée d'abord un système de vie commune, une culture où les succédanés du beau tels que belles manières, élégance, distinction, esprit, bon goût, etc., puissent remplacer la nudité avilie. Et c'est alors que, revêtant le haut-de-forme de Swann, on peut devenir un gourmet sans se gêner ! La grandiose, la véritable beauté du genre humain a été repoussée par les hauts-de-forme dans les statues qui se dressent, silencieuse, au milieu des arbres de Paris ; ce sont les statues que les hauts-de-forme observent en connaisseurs, comme si elles étaient le seul objet de leurs voluptés autorisées. Or, si le renoncement à sa propre beauté est digne d'éloges quand il mène à la pure contemplation, il devient plutôt dégoûtant quand il s'opère sous le signe de la gourmandise et de la soif. S'il y a pour moi quelque chose de radicalement inesthétique, pensé-je en marchant dans les avenues, c'est le gourmet... c'est Paris ! 
                                                                                                          Witold Gombrowicz
                                                                                                          Journal, 1963
    (Les termes en italique sont en français dans le texte original.)

  • Commentaires

    1
    Lundi 3 Décembre 2007 à 21:23
    Intéressant.
    La beauté doit venir de l'extérieur, notre laideur ne devant pas en gêner le révélation. Ne serait-ce pas également, une définition que l'on pourrait donner à l'art ? Ce n'est qu'une question qui, heureusement, au regard du sujet, ne peut avoir de réponse satisfaisante.
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