• Jonathan Littell, décidément

    Décidément, il n'y en a que pour Jonathan Littell, ces temps-ci. Les Bienveillantes, un livre qui suscite le débat. C'est bien. Nous sommes quelques-uns à aimer quand on parle de littérature.
    J'étais par exemple mardi toute la journée à un excellent séminaire de l'excellent Jean Kaempfer, professeur à l'université de Lausanne. Sur Le bonheur d'être crédule. La question de savoir pourquoi le lecteur croit à la fiction.
    Une énigme fondamentale  (pour moi et le reste de la petite secte qui lit des romans), que Kaempfer a traitée avec brio, profondeur, science et humour. Ça partait d'Aristote et de Platon, se poursuivait par le XVIIème (Scarron), intégrait le Stello de Vigny, passait par Hugo, Balzac, Zola, Proust, questionnait les « mix multimédia » d'Angot ou Houellebecq qui produisent une création fictionnelle auto-référentielle entre textes publiés, apparitions à la télé, interviews...
    Les Bienveillantes
    ne pouvait évidemment manquer de pénétrer dans le séminaire. Il l'a fait par le biais d'une question, juste avant midi. Ça nous a pris à peu près tout le repas qui a suivi. Une tablée de neuf ou dix lettreuses et lettreux qui débattaient ferme. Lanzmann a reproché ceci, on lui  a répondu cela. La documentation ceci, la complaisance cela. Ce roman est un canular, c'est une référence, etc.
    Ça m'a fait réfléchir à nouveau sur le livre, que j'ai lu jusqu'au bout, pas d'une traite (qui le pourrait ?), mais soir après soir, avec souvent de l'impatience, parfois un peu d'effort, toujours de l'intérêt et le sentiment d'être devant une œuvre importante. Evidemment, les critiques ont raison. La documentation fait le 90 % du texte. Le personnage d'Aue, globalement, ne tient pas le coup en tant que construction psychologique et logique. Les péripéties ne sont pas vraisemblables. L'écriture manque de, comment dire, contemporanéité... (On peut en rajouter si on veut.)
    Mais le roman est réussi. C'est un aérolithe qui ne ressemble à rien, qui est porté par un gigantesque souffle. Un souffle qui, à mon avis, vient de la différence atmosphérique entre la basse pression de la froideur analytique glaciale qui anime le personnage, et la haute pression de l'indignation littellienne, qui ne cesse jamais malgré l'accumulation des horreurs. Une masse de faits sculptés par la colère. Un événement littéraire. Un phénomène social. Un prodige !


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