• Céline: Le Voyage en Afrique

    affiche colonialeOn me trouvera peut-être un peu obsédé mais quand même, la question est d'importance pour les bien-pensants que nous sommes. Comment un raciste affiché, qui a déployé l'éventail talentueux d'une haine hystérique dans des pamphlets publiés en plus sans courage, quand la cible était à terre, comment ce type-là peut-il être l'un des plus grands écrivains jamais nés?

    Ou plutôt, en renversant le problème, on se voit constamment forcé de justifier l'importance de l'auteur malgré les bassesses de l'homme, et la question du racisme revient toujours à un moment ou l'autre.

    Dans Le voyage en tout cas, pas trace de ça, ou si peu. Quand Bardamu est en Afrique, il voit plutôt les colonisateurs comme des ordures, et les noirs comme des victimes. Rien en lui de la mission civilisatrice et organisatrice de l'Europe, ces vieilles lunes toujours renouvelées.

    Les colons sont tous des voleurs et des salauds, ça au moins c'est clair. Et les Africains? Partagés en deux, comme on le voit quand une famille de la brousse vient vendre un stock de caoutchouc conséquent à un marchand blanc, et qu'elle se fait voler et humilier en plus. Les noirs devenus commis, qui ont rejoint les profiteurs, sont pire qu’eux. Les autres appartiennent à la grande fraternité des pauvres, des soumis, des humbles, des misérables. Qu'ils soient noirs ou blancs n'importe pas.

    Magnifique histoire de décomposition, d'ailleurs, que ce séjour de Bardamu en Afrique, où tout se désintègre jusqu'au délire final: le héros est vendu comme galérien, esclave, fers aux pieds, à ramer. Il se retrouve miraculeusement à New York, après un voyage anachronique. Mais, quoi, c'est de la littérature.


  • Commentaires

    1
    antonin
    Mardi 1er Juin 2010 à 11:58
    louis
    je crois qu'il n'y a pas à justifier l'importance de l'auteur malgré les bassesses de l'hommes. Ses bassesses et sa haine font partie de l'oeuvre. La chambre noire intéresse davantage Céline que les oripeaux. Il est vrai que cette posture, il l'a payée. Il a mis ses tripes sur la table. Et il a transposé. Les bien-pensants se trouvent-ils moins lâches que Louis?
    2
    Jeudi 3 Juin 2010 à 09:39
    bien-pensants
    Sans doute ont-ils tout fait pour éviter de se retrouver dans sa situation...
    3
    antonin
    Jeudi 3 Juin 2010 à 15:33
    courage
    Veux-tu parler de Sartre qui rampait devant les autorités allemandes d'occupation pour que ses pièces fussent jouées à Paris? A ce sujet, il est recommandé de relire A l'agité du bocal. Où l'on voit que l'exemplaire auteur de la nausée a (période épuration) publiquement traité céline de vendu aux nazis.
    4
    baupe
    Vendredi 4 Juin 2010 à 10:20
    Structures de la pensée.
    " Pour Céline comme pour d'autres, le mot "juif" fut un point d'appui dans la langue; ce fut leur garde-fou, leur gare de fous, le regard de fou qui les fixait d' ailleurs et les mettait hors d'eux...De quoi avoir un inconscient à bon compte et ne pas devenir fou. Se déchaîner sur un "sujet" pour garder sa raison sur tout le reste..." (Daniel Sibony, in : Le "racisme" une haine identitaire)
    5
    baupe
    Vendredi 4 Juin 2010 à 10:29
    Le "jeu" de la langue
    "D'autant que ceux que fustige Céline apportaient avec leur Livre un étrange vertige. Non pas la "Loi du père" ou le mépris de la Femme, comme le suggèrent certains auteurs, mais des effets de passage, de la langue et de la loi, dispersés en seuils de sens et de pulsion; transitions de désirs et de liens. Ces passages peuvent être instables et produire un certain manque d'appui...C'est cela que le raciste suppporte très mal. Chez Céline, l'horreur de cette fêlure d'identité est évidente : c'est le risque de perdre au jeu de la langue. Comme s'il fallait être gagnant à tout prix" (Daniel Sibony, op.cit.)
    6
    Lundi 7 Juin 2010 à 10:17
    équilibre
    Si je comprends bien, Baupe, l'antisémitisme serait une nécessité d'équilibre pour Céline.
    7
    am
    Lundi 7 Juin 2010 à 19:14
    racisme
    je me demande parfois si le raciste ne supporte pas la jouissance de l'Autre. C'est comme un vertige qui l'incommode. Le racisme est peut-être une maladie, en tout cas une peur sinon un démon ou un mal qu'on n'a pas fini d'exorciser ou, plus simplement, de comprendre.
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    8
    baupe
    Mardi 8 Juin 2010 à 12:22
    Equilibre...
    Je ne sais s'il est question d'équilibre. Je suis plus attentif à la question de point d'appui (pour un écrivain), car elle est incite à l'action, plutôt qu'à la sérénité. L' expression "gare de fous" m'a beaucoup troublé; j'y vois une allusion à la déportation, mais aussi à l'acte d'écrire. Bon, on va dire que ce ne sont pas forcément les lignes les plus limpides de Sibony sur la question...
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