...sur Le Jour du dragon. Ceux que ça intéresse auront tout intérêt à cliquer ici. Ou à lire ci-dessous.
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Le monde d'Alain Bagnoud
Par Jean-Michel Olivier

On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition.
Le jour du Dragon*,
le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme
certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde
entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une
seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas
n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village
du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce
jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de
toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les
transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de
musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus
reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
Enrôlé
comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va
vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le
sentiment douloureux, puis exaltant d'échapper aux griffes de sa
famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les
relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se
libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui,
c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement
familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie.
C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais
tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent
d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches
les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes
celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans
La Leçon de choses en un jour**,
premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion
puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe
célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et
ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas
à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène.
Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des
chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien
décortiqué, il y a le malaise d'«
une existence médiocre,
insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (...) Un magma
instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais
infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de
visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde
physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va
lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans
le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés,
il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le
singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la
famille ou le groupe.

Ce
trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on
sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent,
refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se
poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du
premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui
peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques
et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles
alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où
il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive,
et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte.
Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
Le
livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le
narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer
divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of
course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis.
Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est
pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier
d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de
l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en
poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies.
Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de
créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social.
L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums
qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul
souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour
danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience
ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement
homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est
concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux
tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une
conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour,
la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours
initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.