02.12.2008
Par Antonin Moeri

J'adore le présent de narration. C'est un temps qui fait ressurgir des
faits comme s'ils se déroulaient sous les yeux du lecteur. Un auteur
français l'utilise pour mettre en scène des moments d'une rare
intensité : évasion du protagoniste, recherche d'un sentier perdu,
découverte du cadavre de la femme adorée. Alain Bagnoud en use pour
dire ou raconter ce que voit, entend, touche, ressent, mange
l'adolescent qu'il fut. Cependant, quand le narrateur prend la parole
trente ans après les faits, c'est au passé qu'il parle, tissant sa
toile d'images et de réflexions sur le boulevard de la remémoration. Ce
mouvement de va-et-vient entre ici et là-bas, entre maintenant et
jadis, déclenche chez le lecteur une voluptueuse sensation qui n'est
pas sans rappeler les effets de la caféine.
Ainsi est-on convié à
éprouver les émotions d'un garçon qui, un jour de fête catholique,
marche au pas dans une fanfare villageoise, tape sur son tambour, tombe
en pâmoison devant trois princesses, écoute le somptueux curé parler du
dragon terrassé par Saint-Georges, sent les effets du premier vin («
magie du vin qui rend le monde plus beau, plus brillant, plus
intéressant »), découvre une autre vision du monde, celle d'un jeune
prof marxiste dont le discours l'époustoufle, se trouve médiocre, peu
séduisant devant la fille qui disparaît avec un copain derrière les
granges...
Ce que raconte Bagnoud dans ce livre, c'est la
transformation d'un regard, la construction d'une identité, celle d'un
sujet que les modèles de comportement, la mentalité, les coutumes, les
rôles et les projets des villageois ne sauraient contenter. Le doute,
le désir, l'ennui, la révolte habitent cet adolescent qui rêve de
conquérir une langue (territoire qui n'a rien à voir avec le sol des
campagnards, la terre des pères et des aïeux), celle de la peinture,
celle du roman qui permet de mieux comprendre ses sentiments et ceux
des autres, d'expliquer la jalousie, l'envie ou la rage, qui « crée un
écart par rapport aux croyances et aux parlers des entourages ».
Le
tour de force d'Alain Bagnoud est de concentrer en un seul jour (la
Saint-Georges au début des années septante) un grand nombre de scènes,
de dialogues, de souvenirs, d'arguments, de considérations sur l'amour,
les classes sociales, la mort, les idées reçues, les normes, le
langage, l'argent, la vérité, le progrès, la honte des origines, la
drogue, la musique, les lois du capital, l'art, la spiritualité, les
valeurs, la liberté sexuelle, la solitude, la violence, l'innocence, la
culpabilité. C'est avec ces ingrédients et en s'adressant à
l'imaginaire du lecteur que l'auteur réussit sa plongée dans une des
périodes les plus belles et les plus déroutantes de la vie.
Alain Bagnoud : « Le Jour du dragon » L'Aire, 2008
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In Blogres.