• Un article de Jean-Louis Kuffer sur Transports et Passer

    01/06/2014

    Trouvère du quotidien

    Par Jean-Louis Kuffer

     

     Dans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêlait humour et tendresse avec bonheur. Avec son nouveau recueil de proses poétiques intitulé Passer, il grappille d’autres pépites…

     

    Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d’escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu’à l’extase vous transportant au 7e ciel…

     

    Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d’Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d’un essai sur « saint Farinet », notamment.

    En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d’un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m’étonnes. (…) Elle a un problème celle-là j’te jure ! C’est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

    Entre autres croquis ironiques : « J’ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

    Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C’est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J’ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie quotidienne dans lesquelles l’auteur s’inscrit avec une sorte d’affection latente : « J’aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »…

     Des fugues de Transports aux nouvelles cristallisations poétiques rassemblées dans le petit recueil en trois parties de Passer, le regard est le même, à cela près qu’il se concentre en première personne et module donc les sentiments passants d’Alain Bagnoud lui-même à un tournant d’âge.

    Passé, d’abord, sur le ton des espérances adolescentes semi-déçues, distille diverses souvenances dans la foulée de cette image initiale : « Penché sur le puits sombre, les reflets vagues de l’eau et le papillonnement de lumière soudain, je dirige le soleil avec le petit miroir de la mémoire ».

    La forme n’est pas du haïku, tant les détails foisonnent, mais l’esprit correspond bel et bien à ce type de précipité, qui élague et retient, ou restitue, le sentiment filtré : « On n’a jamais rien fait de tout ce qu’on devait faire, ce qu’on avait comme idée de la vie, l’amour et la langue et la chair et les rumeurs, les grands festins d’hier et de demain. Mais est venu l’inattendu, la reconnaissance d’un visage, le bercement d’un enfant ».

    Or le double mouvement, tranquillement allant d’abord, qu’avive soudain le trait oblique, ressortit aussi bien à l’esprit du haïku.

    Ou c’est l’énumération des vanités en raccourci fatal : « L’Histoire, les histoires, les ambitions, les constructions. Les palais, les carrières, les décorations. Les oublis, les effacements, la vanité. L’échec. La prétention. Le néant ».

    On frôle le désabusement, voire le désespoir, et puis non : le vif rebondit : « Ces quantités de siècles d’or et de sueur. Ces millions de mots dans des livres. Puis on recommence, dans le béton et l’ordinateur, pour capter ce papillon voletant juste aperçu. Je l’ai surpris du coin de l’œil, comme un petit éclair bleu. Mais quel est le motif sur ses ailes. Où est-il allé ? »

    Ensuite, avec Passant, le « petit éclair bleu » va se retrouver sûrement.  De fait, si mélancolie il y a chez le trouvère,  subsiste cependant la quête, par-delà la perte (« petite perte ») recherchée, non sans douloureuse délectation, de quelque « plus grand Moi qui serait enfin lavé, cristallin, sans repères ».

    Le sentiment d’une insuffisance, la crainte de ne pas mériter ou d’être en somme semblable aux pires gens, plombe ces pages passantes mais on lit le troisième titre de Passage et comme un semblant de grâce se fait jour : «La trace de sabot d’une biche dans la tache de neige, première neige d’octobre vite fondue. Et le pas de la biche s’efface. Ses crottes, petits ovales noirs et durs, rappellent des bonbons pour la gorge »…    

    Fines touches, fugaces reflets d’une beauté comme éparpillée dans les paysages et parmi les gens, et les mots sont là pour le dire tan bien que mal : « Les mots sont là comme des briques de béton, coupants comme des silex, mais aussi doux comme des nids, chaleureux comme une bouteille de petite arvine qu’on boit le soir sous un pommier ».  

    Le trouvère l’a pourtant dit ; que la grâce ne venait pas comme ça « d’office », et moins que jamais en ces temps compliqués où le « prix à payer » se compte, mais voici que quelques lignes laissent filtrer comme une lumière ménageant enfin tel passage : « Il faut du temps pour savoir qu’on peut être accepté non comme le Christ dans l’hostie ou le centurion sans faiblesses, mais comme un enfant maladroit qui se tord les chevilles, ment pour se faire aimer et n’est pas le premier à l’école »…  

    Alain Bagnoud. Transports. Editions de L’Aire, 107p.

    Alain Bagnoud. Passer. Le Miel de l’ours, 46p. 2014.

     

    Carnets de JLK

    http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2014/06/01/trouvere-du-quotidien-5382493.html


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