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Alain Bagnoud
Ecrivain. Né
en Valais.
Vit à Genève.
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La Métamorphose, par Franz Kafka | 26 février 2009

Image de Allan Jones Quand on ouvre le livre, tout est fait. « Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. »
Le brave garçon accepte tout de suite cet état de fait. Il vivait une vie tellement insupportable ! Exploité par un patron exigeant chez qui il travaillait pour rembourses la dette de son père. (Ah ! Franz et le papa Kafka. Il s'appelait Hermann !) Roulé par sa famille qu'il entretient et qui fait des économies sur son dos. (Le père, la mère, la sœur, double de la famille K.) Hanté par le devoir et l'amour des siens. Privé de sommeil. Sevré de plaisir. Obsédé par son travail. Pas étonnant que Gregor le trop tendre se fasse une carapace pour se protéger !
Un ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, des antennes, de nombreuses pattes grêles... Voilà la bête ! Pour le reste, l'écrivain fait confiance à l'imagination du lecteur et refuse qu'on dessine son cafard. Avec raison.
Voyez le cinéma fantastique ou de terreur. Les dimensions, l'échelle et l'étrangeté des monstres nous sont donnés par une tentacule, une mâchoire, un détail. Sitôt qu'on les voit en entier, ils perdent de leur aspect effrayant, pathétique ou intrigant. Et nous perdrions peut-être ainsi, nous, lecteurs, toute l'empathie que nous éprouvons nécessairement pour le pauvre Gregor Samsa, dont le roman raconte non pas la transformation, mais l'existence ultérieure. Où comment une famille moyenne réagit face à l'anormalité. Jusqu'à la mort du fils. Une délivrance pour tous.

Publié par Alain Bagnoud à 11:18:01 dans Republication | Commentaires (1) |

La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, La reine dans le palais des courants d'air, par Stieg Larson, | 31 décembre 2008

MiilléniumJ'ai un peu parlé ici du début de Millénium. Prière de s'y référer si on ne sait pas de quoi il s'agit. Le sujet du jour est en effet seulement sur les tomes 2 et 3 de la trilogie.
Ceux-ci forment un ensemble, alors que le premier était autonome. Ils mettent en valeur Lisbeth Salander, cette hacker désormais milliardaire, révèlent son passé, ses ennuis avec une cellule clandestine des services secrets suédois, et son évolution vers un peu plus de sociabilité, aidée en cela par Super Blomqvist et toutes sortes de gens qui lui veulent du bien.
Comme dans le premier volume, toutes les ficelles du thriller sont utilisées.
Une héroïne qui semble à la merci de tous, et sur qui des forces énormes s'acharnent à commettre des injustices, menacée par des méchants qui veulent la déclarer folle et l'enfermer.
Ces méchants sont eux aussi des anti-héros très typés. Un transfuge sadique de l'ex-URSS. Un colosse blond qui ne ressent pas la douleur. Des agents secrets sans scrupules. De l'autre côté, les gentils nous tireraient des larmes tellement ils nous font croire à la bonté du monde.
Car l'intrigue est très moralisatrice, très bien-pensante : les héros baisent énormément et ils éliminent les pédophiles, les anti-féministes, les anti-démocrates.
Millénium a donc beaucoup de qualités. Toutes les ressources des thrillers. Un calibrage pour plaire aux lectrices qui, on le sait, composent l'immense majorité des lecteurs. Une écriture qui court, qui suit plusieurs pistes en parallèle, ménage des suspenses, explique clairement les informations, les rappelle. Les gentils qui gagnent à la fin. Oui, j'ai bien aimé.

Stieg Larson, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, La reine dans le palais des courants d'air (Millénium 2 et 3), Actes sud

Publié par Alain Bagnoud à 10:45:18 dans Republication | Commentaires (0) |

Les Mémoires de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon | 21 août 2008

 Retour sur des lectures. Saint-Simon. Pendant plusieurs années, j'avais un rite quotidien : en lire quelques pages. Cette langue magnifique m'aidait à respirer. C'était une forte implication, à cause de l'amplitude et de la forme de l'œuvre. On n'entreprend pas les Mémoires du duc comme le dernier Mickey. S'attaquer à la gigantesque épaisseur de ce texte avec l'objectif de le lire comme un roman, c'est se retrouver très vite épuisé, perdu dans cette langue charriante, suffoquant comme le poisson sorti de l'eau. L'exercice, exigeant, demande une croyante à toute épreuve aux vertus de la littérature, et il récompense ceux qui le pratiquent par le cadeau d'une langue rare et la saveur virile d'un des plus grands prosateurs français.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, né en 1675 à Paris, mort dans le même lieu quatre-vingt ans plus tard, a eu très tôt comme ambition de rendre compte de toute la société de son temps. C'est ce qui explique que, dans les armées, il ait pris prétexte du premier avancement où il ne figurait pas pour abandonner la carrière des armes et revenir à la cour, au risque de se brouiller définitivement avec Louis XIV, qui pardonnait difficilement à ses gentilshommes les plus en vue de ne pas avoir envie de se faire tuer pour lui.
En réalité, le duc de Saint-Simon ne manquait pas de courage. Mais, tout habité par son projet d'écriture, il a fait un raisonnement simple : à l'armée, on a des renseignements de première main sur les campagnes, mais on ne sait rien de ce qui se passe à la cour. A la cour, au contraire, on est aux premières loges en ce qui concerne les intrigues et les événements de palais, et on en sait finalement autant sur les guerres que si on est sur place.
Mais à la cour, justement, le monarque visait et réussissait à mettre la noblesse de son royaume à ses pieds, en supprimant tout son pouvoir effectif et en lui distribuant uniquement des charges honorifiques. Imbu de son titre de duc et pair, Saint-Simon va, toute sa vie, prendre la tête de la noblesse dont on supprime les prérogatives et réclamer de tous ses vœux et de toutes ses actions, contre la noblesse de robe qui envahit les ministères et les postes importants.
Pour ça, il place ses oeufs dans plusieurs paniers. D'abord le petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, intelligent, cultivé, réactionnaire et pieux. Quand le père de ce dernier meurt avant le roi, Saint-Simon, jubilant, est assuré de jouer un rôle important dans la politique du petit-fils. Hélas, celui-ci, sa femme et son héritier disparaissent à quelques jours d'intervalle, peut-être empoisonnés, laissant pour toute lignée un seul petit garçon : le futur Louis XV.
Saint-Simon a plus de chance avec son joker : Philippe d'Orléans, le neveu de Louis XIV, un libertin accompli qui prend le pouvoir par intérim et devient le Régent. Mais sous son règne, les expériences politiques du duc se soldent par un échec qui laissera le champ libre à la bourgeoisie.
Libéré de ses ambitions politiques, il ne reste plus au à Saint-Simon qu'à se retirer et à utiliser son impressionnante documentation pour accomplir enfin ce à quoi il a toujours aspiré. Alors, d'un trait dit-on naissent ces « Mémoires », un monument d'écriture et de subjectivité. D'autres diront : de partialité, d'injustice. Cette gigantesque fresque, ces portraits fameux, guidés par des sentiments de ferveur et d'aversion, dessinent une comédie humaine dans une langue fulgurante, vive, elliptique qui en fait une des choses les plus fortes jamais écrites en français.

Publié par Alain Bagnoud à 19:16:53 dans Republication | Commentaires (2) |

Tous des incapables, tous des pourris | 17 août 2008

Vous l'avez sans doute entendu : les élites (politiques, intellectuelles, économiques, administratives, ...) Dessin de Reisersont constituées au pire de pourris, au mieux d'incapables. Un discours populiste qui revient partout, jusque parmi les élites (intellectuelles, culturelles, administratives, politiques). J'en connais qui... Ils se reconnaîtront.
Ces affirmations pourraient réjouir. Elles semblent impliquer que le fait d'exercer une fonction de prestige ou de commandement pervertit l'individu. Que n'importe quel brave homme qui s'élève dans une hiérarchie par ses mérites, ses relations ou son ancienneté, se fait corrompre par le pouvoir qui lui est accordé ainsi. Le pouvoir c'est donc le mal ? Vive l'anarchisme !
Eh bien non, ce ne sont pas les conclusions qu'en tirent les populistes. Les hommes, pour eux, ne sont pas dépravés par le pouvoir, ils sont simplement révélés. Une vision pessimiste, à la Machiavel. Tous, chacun, vous, moi, nous serions à la base nuls et pleins de mauvais instincts : profiteurs, paresseux, oppresseurs, vampires, incompétents, prêts à nous goberger et à sacrifier autrui à nos intérêts. Tous prêts à jouir sans vergogne des moindres possibilités. Il suffit de nous accorder une fonction et c'est l'abus. Bon.
Mais c'est là où ça devient bizarre : logiquement, pour résoudre ce problème, les populistes devraient exiger la réduction du pouvoir. Or, c'est le contraire. Ils veulent plus de contrôle, d'oppression, de flicage pour combattre le désordre et l'incapacité naturellement générées par la nature humaine. Des chefs forts, décidés, tranchant dans le vif, qui bornent les mauvais instincts par la crainte et la force.
C'est incompréhensible ! Car si tous les hommes sont mauvais, il est impossible que ces chefs soient différents des autres, eux, des surhommes, parfaits, sages, imposant le bien à tous ! C'est pourtant ce que ça semble postuler.
Ou alors ces séides d'exception seraient dégagés du mal humain par leur foi, leur fidélité, leur fanatisme à un homme providentiel ? A un dictateur éclairé, cher au même Machiavel ? A un génie conduisant et incarnant le peuple ?
Et là, vous voyez où ça conduit ? Mépris de l'homme, culte du chef, pulsions mystiques et soif d'autorité... Sieg Heil !

Publié par Alain Bagnoud à 18:19:11 dans Republication | Commentaires (2) |

Céline, Ramuz, l'école, mai 68 et les valets du pouvoir | 13 août 2008

Céline n'aimait pas l'école. Ramuz non plus. Pas plus Queneau, et Cendrars, et les anarcho-syndicalistes deLouis-Ferdinand Céline l'époque. Ils se méfiaient parce qu'elle avait pour rôle, pensaient-ils, d'intégrer le peuple dans la République. Mais pas n'importe comment. En remplaçant la langue et la culture des enfants du peuple par celles de la bourgeoisie cultivée.
L'école, pour eux, c'était un « appareil idéologique d'Etat, voué à former et réformer les structures mentales du peuple, à travers notamment l'apprentissage d'un français national standard qui doit se substituer, dans les couches populaires principalement, aux premières expériences vécues de la langue familièrement parlée. » (Je sors cette citation de la thèse de Jérôme Meizoz sur Ramuz, qui parle notamment de ces questions : L'Âge du roman parlant 1919-1939, préface de Pierre Bourdieu, Librairie Droz, 2001.)
S'opposant à ça, Ramuz, Céline et autres chantres de l'oral voulaient représenter littérairement les gens de peu. Pour eux, l'écrivain avait comme mission profonde de se dépouiller de la grammaire et du vocabulaire scolaires, de transgresser les interdits, de renouer avec une langue vivante. D'accepter la langue de la rue ou des champs, de la valoriser et de travailler sur ses niveaux. Une manière de mettre le peuple dans le champ de la culture.
Ce qui m'amuse dans cette histoire, en fait, c'est qu'il y a le même débat aujourd'hui, mais à l'envers. Les pédagogies d'après mai 68 suivaient un chemin vaguement inspiré par les mêmes idées que celles de Ramuz ou Céline. Leur but : faire entrer dans l'école d'autres langages, d'autres cultures que celles de la bourgeoisie dominante incarnée dans l'Etat.
Mais cette époque est finie. Nous sommes maintenant en pleine réaction. Dans le retour à l'autorité, au savoir, à la culture bourgeoises, à la norme. Qui vise à imposer un seul modèle de comportement, une seule culture, une seule langue. Celle des maîtres. Celle qu'ils dominent mieux que tout le monde et qui leur assure un surcroît de pouvoir.
Pas étonnant que certains n'aiment pas l'école !

Publié par Alain Bagnoud à 12:29:50 dans Republication | Commentaires (2) |

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