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Bernard Frank, Romans et essais | 27 avril 2012

Bernard FrankOn peut trouver tous les livres de Bernard Frank (1929-2006) publiés en un seul volume. Ses œuvres complètes.

C'est passionnant, Bernard Frank. Vous connaissez?

Né en 1929, garçon précoce, intelligent, Frank découvre pendant la guerre qu'il est juif. Il survit aux persécutions mais se réfugie dans la littérature. Comme Sartre est le plus important auteur vivant de l'époque, après la guerre, Frank le contacte sans vergogne et lui fait lire un manuscrit, Géographie universelle, excellent répertoire d'imaginaire et de rêverie littéraire. Du coup, Sartre l'engage à l'essai pour la rubrique littéraire de sa revue Les Temps modernes et lui propose une publication chez Gallimard.

Premier petit bémol. Frank, qui a 24 ans, préfère La Table Ronde. Cette maison d'édition lui promet un plus gros à-valoir. Le livre se fait remarquer. Son auteur savoure le succès et publie un an plus tard un gros roman, Les Rats, dans lequel apparaît Sartre en tant que personnage.

A mon avis, le livre n'est pas très bon. Et suit un autre échec. Les existentialistes, dont Frank parle avec provocation, sont agacés par son attitude, par son portrait de Sartre dans Les Rats, et par sa relation avec le grand écrivain.

Le genre est connu: un jeune homme extrêmement doué qui mêle provocations, insolences, paradoxes et intelligence pour se faire remarquer par le maître mûr, amusé et conscient du talent en devenir de son interlocuteur. Finalement Frank se fait virer des Temps modernes et rejeter par Sartre qui s'explique : « Bernard Frank est insupportable. Bernard Frank est un casse-pieds. ».

C'est un drame qu'il ressasse pendant 20 ans. Il reprend cette histoire sur des centaines de pages, tâchant de se l'expliquer.

Mais il rencontre un autre écrivain à succès: Françoise Sagan. Elle est jeune, elle gagne beaucoup d'argent. Frank arrête d'écrire, vit chez elle, se fait entretenir, boit comme un trou et joue à la roulette.

A plus de cinquante ans, il se range enfin. Mariage, paternité. Le Nouvel observateur lui offre une chronique littéraire hebdomadaire qui fait le bonheur de certains lecteurs dont j'ai été. Il y parle de livres, d'alcool, de cuisine: rien que des bons sujets!

Et puis il a de grandes connaissances littéraires, le sens de la formule, de l'humour, du cynisme, et un peu de méchanceté né d'un sentiment de sa supériorité. Ses coups de griffes sont délicieux. Tout ça ou presque est recueilli dans le volume chez Flammarion.

 

Bernard Frank, Romans et essais, Flammarion

Publié par Alain Bagnoud à 08:39:23 dans Lectures | Commentaires (0) |

H majuscule et minuscule | 23 mars 2012

Le texte ci-dessous a été écrit pour la Maison de Rousseau et de la littérature (40, Grand-Rue, Genève), où il a été lu le samedi 17 mars dans le cadre de la manifestation Rousseau et moi, lectures de textes inédits d’écrivains romands, avec la saxophoniste Juliane Rickenmann. Il est publié dans le journal littéraire Le Persil en compagnie des textes d'autres auteurs romands (Anne Brécart, Benoît Damon, Yves Laplace, Catherine Lovey, Guy Poitry, Daniel de Roulet, Marie-Jeanne Urech, Dominique Ziegler, Pierre Chappuis, Claude Darbellay, Claire Genoux, Michel Layaz, Amélie Plume, Thomas Sandoz, Pierre Voélin, Alexandre Voisard). Journal en vente dans tous les bons lieux (10 francs).

Rousseau.jpgJe crois en l’amitié. Jean-Jacques Rousseau aussi y a cru. Ce qu’il pensait d’elle, c’est qu’elle devait être un réservoir de vertus. Quel choc alors, quand il a constaté à plus de quarante ans que les amis sont tracassiers parfois, cancaniers souvent, médisants, prêts à faire votre bonheur malgré vous et à vous expédier où vous n'avez nulle intention et nul goût d'aller. Qu'ils se régalent des intrigues et des commérages, trouvent leur bonheur à fabriquer les unes et propager les autres.

Diderot querelle Rousseau afin qu’il accepte la pension royale proposée après le Devin du village, pour le bien de Thérèse et de sa mère, dit-il. Le même Diderot indiscret, brouillon, dirigiste, se choque de voir Jean-Jacques à l'Hermitage parce qu'il aime Paris et qu'il veut que son ami l’y rejoigne, insiste pour qu’il accompagne Mme d’Epinay à Genève, donne des ordres et des conseils, se mêle de tout. Ce que Rousseau ne peut pas comprendre, c'est que dans tout ça, les amis vous considèrent comme une partie d'eux-mêmes, ce qui fait qu'ils vous traitent sans égards particuliers, qu'ils valorisent ce qui leur ressemble et veulent réformer ce qui se différencie d'eux.

Bien entendu, il y a aussi autre chose qui sépare essentiellement nos deux écrivains. Deux positions éthiques inconciliables font que chacun deviendra l’envie ou le remords de l’autre. Deux positions entre lesquelles chacun de nous doit choisir. Voilà qui m’intéresse beaucoup.

Diderot croit qu’on peut transformer les choses de l’intérieur. Jean-Jacques donne l’exemple de la vertu et refuse de se compromettre dans le monde. Il pense qu’on ne doit pas sacrifier le profit à la morale, se frotter complaisamment au pouvoir tout en faisant la révolution dans son cabinet, que l’implication sociale conduit forcément à une hypocrisie développée par les lois et les institutions, liée au développement des sciences et des arts qui « étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer. »

Au départ, dans une sorte d'âge d'or indéfini, quand l’Etat n’existait pas encore, dit le Discours sur les sciences et les arts il y avait la franchise rustique, la liberté originelle, la pauvreté, la vertu. Les vraies valeurs. Amour de la liberté, de la patrie, de la religion, frugalité, simplicité. Toutes ces qualités morales qui se sont perdues. Nombreux exemples, partout dans l'histoire. Et pas besoin de philosophie pour les connaître ! Les « principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs » ?

On peut en douter, évidemment. Comme aussi de la valeur de ces valeurs. Peu importe. L’important, c’est que ce fantasme original lié à l’esprit romain et sourcilleux de Jean-Jacques, à son ignorance des accommodements, à ce refus des alternances, des complexités, des paradoxes humains, lui fournit une conception de l’Homme vertueux, majusculé, idéal. Et voir l'homme tel qu'on voudrait qu'il fût et non tel qu'il est peut amener un gouvernement qui impose aux citoyens de se plier à des règles incompatibles avec leur nature compliquée.

Il y a dans la quatrième partie de la Nouvelle Héloïse un projet de codification de la société idéale. A Clarens, l'organisation de la domesticité, de ses loisirs clos, oblige à la vertu, aux jeux et aux exercices dominicaux. Bien sûr, les domestiques n'y sont pas forcés, mais celui qui s'en va seul, échappant au groupe, se fait remarquer: « nous regardons ce goût de licence comme un indice très suspect, et nous ne tardons pas à nous défaire de ceux qui l'ont. » Nous défaire de ceux qui l’ont.

Scène des vendanges. Le soir, tout le monde se rassemble, possédants, ouvriers, dans une salle où « la douce égalité [...] rétablit l'ordre de la nature » « chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence » Mais: « la présence de maîtres si respectés contient tout le monde. » D'ailleurs, bien entendu: «  s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, [...] il est congédié sans rémission dès le lendemain. »

Ces maîtres très malins se préservent d'avance de la révolution: « pour prévenir l'envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux... »

Plus loin, on trouve une description des héros du travail: on teille du chanvre, sépare la filasse de l'écorce, la chenevotte, qu'on ramasse en tas pour y mettre le feu. « Mais n’a pas cet honneur qui veut; Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage [...]. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de mains. ».

Donc, proclamation d'égalité alors que les maîtres dirigent en cachant leurs privilèges, et célébration des héros du travail stakhanovistes.

Mais plutôt que remâcher quelques agacements, pourquoi ne pas me remettre aux Confessions. Son premier mot. Je. « Je forme une entreprise... » Dans cette phrase à structure binaire (deux époques, deux pronoms relatifs, doublet négatif), il y a ce je central, placé entre le passé et le futur, poursuivi et désirant. Un je qui veut montrer « la vérité de la nature », ce qui est-delà des apparences, plus vrai qu'elles.

« Moi seul », dit-il. Moi seul est unique, moi seul va se retracer tel qu’il est, avec ses différences, ses écarts, mais de cette manière, il va révéler quelque chose à ses semblables. Oui, c’est ainsi que Rousseau appelle les autres. Ses semblables. Ils sont uniques eux aussi, une identité non identique, mais nul n'est meilleur ni pire que Jean-Jacques, que chacun, que tous, que moi. A l’intérieur, il y a la grande fraternité humaine du composite, un peu de bon, un peu de mauvais, des élans, des chutes, à l’extérieur le poids des circonstances.

On est bien loin de l’homme idéal, vertueux, originel. On est dans un projet d'artiste d’un nouveau genre, qui transformera la littérature. Une subjectivité face au monde. Et une ambition énorme. Arriver devant la trompette du jugement dernier avec un livre à la main. Ça va devenir le rêve de tout écrivain. Un livre qui justifie toute une existence. Chateaubriand, cet héritier direct, se demande s’il l’a réussi quand il trace les derniers mots des Mémoires d'outre tombe, le 16 novembre 1841 à six heures du matin alors que la lune « pâle et élargie » se couche. « Maintenant, je peux mourir », dit Marcel Proust à Céleste Albaret au début du printemps 1922, après qu’il lui a annoncé avoir écrit le mot Fin au bas d’une page.

Mais bien entendu, il y a toujours des choses à dicter, à compléter, à refaire. Le livre n'est jamais fini.

Rousseau n'a pas terminé le sien. L'objectif était trop ambitieux. Le livre monumental qu'on apporte au jugement dernier mais, c’est le problème, c’est l’aubaine, qu’on ne peut s’empêcher aussi de dérouter pour son propre plaisir de conteur.

« Je sais bien que le lecteur n’a pas grand besoin de savoir tout cela », écrit Rousseau à la page 46 de l’édition du Livre de poche, « mais j’ai besoin, moi, de le lui dire. Que n’osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d’aise quand je me les rappelle! Cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des cinq; mais j’en veux une, une seule, pourvu qu’on me la laisse conter le plus longuement qu’il me sera possible, pour prolonger mon plaisir. »

Son plaisir. Et le nôtre.

Publié par Alain Bagnoud à 09:04:44 dans Lectures | Commentaires (1) |

Les tombeaux de Lamalattie | 11 mars 2012

Pierre, donc, le personnage principal du livre de Pierre Lamalattie, oriente les jeunes gens à temps partiel et occupe une autre fraction de sa vie dans un ministère où il rencontre les employés et les patrons d'entreprises qui vont mal. A mi-temps il peint. Cette activité se développe au point qu'il envisage de s'y consacret et demande un congé pour le faire. Au début du roman, on a accepté son projet d'exposer dans une église 101 portraits. A la fin du roman, il y a le vernissage de son travail.

Entre les deux, on trouve des descriptions hilarantes et angoissantes de ses milieux professionnels et des langages managerials qui leur donnent une forme et s'imposent comme une sorte de nouveau fascisme soft, fascisme étant entendu ici au sens de modèles de comportements imposés à tous, sans qu'il soit possible de se mettre à l'extérieur.

Un nouveau responsable arrive et prend dans sa ligne de mire les employés qui lui déplaisent et qu'il fait craquer les uns après les autres. Une jeune cadre s'impose en maîtrisant mieux que tous les codes et en les utilisant avec virtuosité...

Un autre fil rouge du livre suit la mère du narrateur, réfugiée d'abord dans un asile de province, qui tente d'abord une résistance vitale contre la déresponsabilisation programmée, puis décline et meurt.

Le narrateur trouve dans ces scènes des personnages à peindre, qui vont lui servir de modèle pour ses 101 tableaux, qu'il agrémente de brefs curriculum vitae irrésistibles. Exemples:

Jeanne-Marie,

Quand elle était jeune,

elle militait pour la libération sexuelle,

maintenant, elle combat

pour le respect de la dignité de la femme.

Ou

Jonas

A 21 ans il était pourtant très gentil...

Ce sont ces portraits qui donnent au livre une dimension supérieure, et justifient l'ensemble du texte. Des portraits réellement peints par Lamalattie, qu'on peut trouver dans un livre publié par le même éditeur.

 

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Éditeur


Un "tombeau" de Pierre Lamalattie

Publié par Alain Bagnoud à 18:26:28 dans Lectures | Commentaires (0) |

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau | 09 mars 2012

9782362010521FS.gifJe comprends pourquoi Antonin Moeri m'a passé ce livre. Nous sommes tous les deux des amateurs des romans de Houellebecq. Et là, quand on commence le roman de Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, on se dit tout de suite: « Mais il y a quelque chose. Une parenté. Un ton. Une écriture. »

Du coup, quelques clics sur internet nous apprennent que Houellebecq et Lamalattie sont deux vieux amis. Ils ont fait Agro ensemble quand ils étaient jeunes, se sont liés, fréquentés. Chacun a servi de modèle à l'autre. Lamalattie a inspiré le peintre Jed Martin dans le dernier Houellebecq, La carte et le territoire. Houellebecq est représenté sous le nom de Jonas dans le roman de Lamalattie.

C'est un portrait désopilant. Jonas peut se passer de tout, même de sexe, mais pas de fromage. Le camembert est sa seule profonde et indispensable volupté érotique. Scène avec Jonas qui mange du fromage dans la voiture de Pierre (le narrateur du roman de Lamalattie), et Pierre qui lui arrache son fromage et l'expédie par la fenêtre. Scène où Pierre revient de vacances et se rend compte que Jonas a passé les siennes dans l'internat, sans sortir, sans voir personne, en pyjama, avec pour tout viatique une pile de camemberts.

Ce qu'ils ont surtout en commun, c'est un style. Un ton détaché, des phrases simples, une ponctuation qui place toutes les incises entre deux virgules. Un humour aussi.

Cependant Pierre Lamalattie n'est pas un clone de Houellebecq, un pasticheur. Il a sa matière à lui, son originalité, sa manière de considérer le roman. Il n'est pas autant pessimiste que le prix Goncourt 2010, chez lui, l'art est une consolation et une interprétation satisfaisante de la vie, et il y a des moments intenses qui valent la peine d'être vécus. Ceux qui n'aiment pas Michel peuvent lire Pierre avec profit. Comme l'écrit avec pas mal de malice Eric Nauleau, ce serait Houellebecq qui aurait écrit un bon roman.

 

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Éditeur

Publié par Alain Bagnoud à 08:57:55 dans Lectures | Commentaires (0) |

Martin Amis | 08 mars 2012

Martin Amis

Martin Amis est un de mes auteurs favoris.

Je me rends compte pourtant, en faisant des recherches sur ce blog, que je n'ai pas beaucoup parlé de lui. Sans doute une fuite devant l'obstacle. Il est plus difficile de traiter de choses complexes et qui nous interpellent que de choses indifférentes.

Je viens de lire deux romans d'Amis coup sur coup. La veuve enceinte (2006) et Chien jaune (2003). En français. En traduction. Mon anglais n'est pas assez bon pour pouvoir savourer un texte littéraire dans cette langue.

Et Amis est incontestablement un auteur anglais, fils d'un écrivain anglais, Kingsley Amis, nommé pour bons services à la littérature Commandeur de l'Ordre de l'empire britannique, et chevalier. Sir Kingsley Amis. L'auteur de La moustache du biographe, notamment. Ça portait sur les accents et les classes sociales. Pas mal.

Le fils, Martin, est également très actif dans la vie anglaise. C'est une sorte de star dont parlent les tabloïds. Il prend position dans les journaux. On le célèbre ou on le hue. C'est un des meilleurs écrivains de l'époque.

Publié par Alain Bagnoud à 09:04:04 dans Lectures | Commentaires (2) |

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