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Jérome Meizoz, La Fabrique des singularités | 27 mai 2011

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C’est plein d’idées, La Fabrique des singularités, dont on a dit ici qu’on reparlerait.

Meizoz y traite des postures d’écrivains.

La posture, c’est le fait pour les artistes de se composer une image promotionnelle, mais c’est aussi un moyen de légitimer une prise de parole. Un exemple intéressant, dont parle Meizoz, est celui de Céline.

Céline n’est pas Destouches. Destouches est le personnage réel, Céline la posture. Mais Meizoz montre comment, à travers une construction qui tend vers l’autofiction, Céline a validé et assumé les histoires sur l’enfance qu’il a racontées dans Mort à crédit.

Si on se base en effet sur l’autobiographie réelle de Destouches, Mort à crédit n’est pas une autobiographie. La misère, les faillites, les problèmes d’argent, le père raté, la mère écrasée de travail, les baffes, etc. tout ça est faux, ou au moins extrêmement exagéré, tiré profondément vers la noirceur.

Pourtant, Céline va ensuite assumer ces données comme si elles étaient biographiques, les proclamer dans des entretiens journalistiques. Il y aura une contamination de la fiction dans le réel. Notre auteur va assumer ce que Meizoz appelle un « script prolétarien typique des années 1930, version radicalisée de l’idéal de la IIIème République, celui de l’enfant pauvre qui réussit ». Il sera le médecin des nécessiteux, le mutilé de guerre, le gosse ayant dû travailler dès 12 ans.

20s_celine.jpgTout ceci colle à l’école populiste du moment, dont Hôtel du Nord d’Eugène Dabit est le plus grand succès, publié l’année où Céline commence à rédiger le Voyage.

Anecdote amusante et éclairante: Destouches a fait promettre à sa mère de ne jamais lire Mort à crédit. Il ne voulait pas qu’elle se choque du portrait qu’il a fait d’elle ni qu’elle conteste les faits qu’il présente désormais comme ceux qu’il a réellement vécus.

Et autre chose intéressante que relève Meizoz: Céline prend le pas sur Destouches dans la correspondance du Voyage jusqu’en 51, c’est-à-dire au procès. Durant cette période, il signe principalement ses lettres avec son pseudonyme. Après, encombré peut-être par ce personnage qu’il a créé et auquel il a été complètement identifié (celui des pamphlets notamment), il se remet à signer Destouches. Mais le personnage, ou, comme dirait Meizoz, la posture de Céline est celle qui restera.

 

Jérome Meizoz, La Fabrique des singularités, Postures littéraires II, Slatkine Erudition, Genève 2011

Publié par Alain Bagnoud à 09:48:53 dans Lectures | Commentaires (0) |

Reynald Freudiger, Àngeles | 20 mai 2011

freudiger_angeles.jpgDeuxième livre de Reynald Freudiger après La mort du prince bleu, Àngeles est une réussite.

D’abord la préface.

On ne fait plus de préfaces désormais, déplore Freudiger, qui les aime et du coup en pond une charmante. Il y parle de son titre, de la manière idéale de lire son recueil: chaque texte d’une traite. Idéal pour les pendulaires: un à l’aller, un autre au retour. Le livre leur propose ainsi une semaine de trajet.

Ces textes courts ne sont pas de nouvelles dans le sens traditionnel du mot. L’éditeur les annonce comme des récits, Freudiger leur préfère le mot de contes. Définissons tout ça. Je sors mon dictionnaire.

Un conte, c’est une « action de rapporter à quelqu'un un fait réel » ou un « récit d'aventures imaginaires destiné à distraire, à instruire en amusant ». Les deux définitions collent avec le projet de Àngeles. Le livre a aussi des affinités avec ce qu’on appelle le réalisme magique, qui se donne « généralement pour but de saisir une réalité avérée à travers la peinture quotidienne de populations latino-américaines ou caribéennes pour en révéler toute la substance fabuleuse, irrationnelle parfois étirée jusqu’au rang de mythe. » (voir ici).

Les histoires séduisantes et âpres qu’on trouve dans Àngeles se passent en Amérique latine, et mettent en scène des personnages communs (par exemple un Bolivien immigré) ou extraordinaires (un ange avec ses ailes bricolées). Ils reflètent une vision de ce continent poétique ou réaliste (les jeunes kidnappeurs), liée à l’Histoire (les dictatures) ou à un quotidien parfois violent (rapt, assassinats).

Il y a de l’humour aussi, sous-jacent ou au premier plan, comme dans ce récit où les passagers d’un bus voient une apparition: une tête barbue. Tout le monde identifie le Christ sauf le narrateur, en proie à une mission littéraire, qui tente de persuader les autres qu’il s’agit de Don Quichotte.

e13cfc36d3.jpgTous ces contes un peu baroques forment un univers cohérent, avec pour lien thématique et suspendu la présence des anges. A chaque fois, il s’agit de l’autre, de la manière de le voir, de le juger, de le comprendre, des variations aussi du regard qu’on peut avoir sur autrui.

C’est l’écriture également qui les unit. Leur composition se réfère à une esthétique cohérente. Les voix différentes qui parlent ont en commun un ton détaché, amusé, candide, qui prend de la distance avec les drames, les cruautés et les émerveillements, et distille une force contenue d’émotion. Présence d’un auteur qui maîtrise son récit et joue avec lui.

Reynald Freudiger est né en 1970. Il a voyagé en Amérique latine après ses études de lettres à Lausanne. « Là-bas, il s’intéresse de près au mouvement de fond qui, un peu partout sur le continent, porte alors la gauche au pouvoir. » (Culturactif) On le retrouve collaborateur à l’édition critique des œuvres complètes de Charles-Ferdinand Ramuz pour le compte du Centre de recherches sur les lettres romandes. Actuellement, il enseigne le français dans un gymnase et s’adonne à la critique littéraire – et à l’écriture.


Reynald Freudiger, Àngeles, L’Aire

Publié par Alain Bagnoud à 09:33:10 dans Lectures | Commentaires (0) |

Ian McEwan, Solaire | 13 mai 2011

12508-medium.jpgMichael Beard est un glandeur. Buveur, trompeur, coureur de femmes, il voit son cinquième mariage se finir par sa faute: onze liaisons en quatre ans. Il est petit, rondouillard, veule, il gagne de l’argent en prêtant son nom à des organismes de recherche et en déclinant la même conférence devant des auditoires complaisants.

C’est qu’il a eu le Prix Nobel de physique, des années plus tôt. Du coup, tout passe. Il séduit, on le prend pour un chercheur compétent, on l’admire.

Ça, c’est au début de Solaire, le roman de Ian McEwan, un des auteurs anglais les plus en vue actuellement. Ensuite, ça va évoluer.

Je cite en vrac les ingrédients qui font bouger les choses. Mort accidentelle du jeune amant de sa femme, un chercheur qui travaille dans l’organisme que le Prix Nobel est censé diriger. Beard qui a peur qu’on l’accuse fait condamner quelqu’un d’autre, récupère les recherches de ce jeune amant et se lance dans une deuxième carrière, touchant à l’écologie et au solaire, et censée sauver le monde.

ian-mcewan-1.1300118029.jpgLe roman, une satire, explore les milieux scientifiques et écologiques. Il y a toutes sortes d’épisodes et de milieux, qui se fondent tout compte fait dans l’ensemble et contribuent à l’avancée de l’intrigue. C’est très drôle. L’épisode sur la banquise où Beard est invité pour voir l’avancée du réchauffement!

Et il y a même une morale: la tartuferie, le vol, le mensonge, la mauvaise foi ne peuvent pas toujours triompher, il y a un moment où on doit affronter ce qu’on est.

Que demander de plus?

 

Ian McEwan, Solaire, Gallimard 2011

Publié par Alain Bagnoud à 09:37:43 dans Lectures | Commentaires (0) |

Yvette Z'Graggen, Juste avant la pluie | 08 mai 2011

Samedi 7 mai 2011, à Carouge, il y avait beaucoup de monde à l’heure de l’apéritif dans le joli jardin qu’on atteint par l’arrière de la Librairie Nouvelle Pages. Un public attentif et ému, qui écoutait Yvette Z’Graggen, 91 ans, parler de son roman Juste avant la pluie en présence de Michel Moret, son éditeur.

Un livre qui vient de paraître, surprenant pour l’auteure elle-même. Le dernier livre qu’elle écrira, a-t-elle expliqué à Carouge, celui qu’elle n’attendait pas.

Tout a commencé en septembre 2009 par la commémoration dans les médias du début de la guerre 39-45. A l’hôpital, livrée à de longues heures d’attente, Yvette Z’Graggen se souvient de cette époque. Une petite anecdote revient et prend peu à peu de la place.

En 38, elle a connu un jeune Allemand. Début d’une idylle, jusqu’à ce que, dans un coin de plage, le garçon cherche à embrasser la demoiselle. Yvette explique que fille de son temps, ignorante de l’amour et craignant la sexualité, elle s’enfuit alors. Et le regrette rétrospectivement.

Yvette-Z'Graggen70 ans plus tard, elle a donc repris cette histoire et lui a imaginé une autre fin. Son héroïne tombe enceinte, accouche seule. C’est un acte d’autant plus héroïque que le père de l’enfant est officier allemand et que la guerre a commencé. Mais la jeune mère assume avec courage et force son existence. 

Le livre se termine avec l’évocation des « sœurs de papier » d’Yvette Z’Graggen, les 9 héroïnes de ses livres, qui ont accompagné l’évolution et l’émancipation de la femme durant les 50 dernières années, qui « ont essayé de combattre l’ignorance, l’hypocrisie, les préjugés qui régnaient encore à l’époque de leur enfance. Elles ont compris aussi que la liberté intérieure est essentielle et elles se sont battues contre tout ce qui les emprisonnait.»

 

Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, Editions de L’Aire

Publié par Alain Bagnoud à 22:43:14 dans Lectures | Commentaires (0) |

Jérôme Meizoz, Lettres au pendu et autres textes | 06 mai 2011

j_meisoz.jpgPas moins de deux livres de Jérôme Meizoz viennent de paraître, différents l’un de l’autre.

On sait que notre auteur mène deux carrières. Celle de chercheur l’occupe professionnellement: il travaille à la faculté des lettres de Lausanne.

Son ouvrage paru chez Slatkine Erudition, La Fabrique des singularités (Postures littéraires II) fait partie de ce côté. Du côté de chez l’université. Les textes parlent de postures, de politiques de l’écriture, de littérature et sciences sociales, et interrogent Rousseau, Céline, Ramuz, Jules Vallès ou Annie Ernaux. On me permettra de ne pas être plus précis: tout ce que j’en sais pour l’instant vient de ma lecture de sa table des matières. Mais nous reviendrons là-dessus bientôt.

Le deuxième livre s’appelle Lettres au pendu et autres écrits de la boîte noire, et est paru aux Editions monographic. Il appartient à l’autre veine de Meizoz. La création littéraire.

Le pendu, c’est l’écrivain Adrien Pasquali, qui s’est suicidé en 1999 à Paris. Il avait 41 ans et venait de publier son dernier livre, Le Pain de silence.

Quelques lettres retrouvées de Pasquali ont servi de déclic. Meizoz s’adresse au mort et dresse un état des lieux. Il lui explique par exemple ce qu’est devenu le Nouvelliste, le journal du Valais. Ce quotidien, qui était jadis l’organe des catholiques conservateurs, énervait nos deux auteurs par son conservatisme et sa clôture sur les complicités locales. « En ce temps-là, le Nouvelliste était notre mascotte négative, on le détestait par conviction et par jeu, on l’affrontait comme un ennemi intime et invisible » écrit Meizoz, qui explique ensuite ce que le journal est devenu, après qu’« à la faveur d’affinités personnelles », l’esprit UDC l’a infiltré. « Aujourd’hui, une chose terrible a eu lieu, le passage à une révolution conservatrice qui allie consumérisme, populisme et paternalisme social. »

Je me suis un peu attardé là-dessus par intérêt personnel, mais la politique n’occupe qu’une part de ces lettres, bien entendu. Elles parlent surtout d’écriture, d’identité, de trahisons sociales. De plus, elles ne constituent que le début du volume, qui se présente comme un recueil de textes divers.

Certains sont parus dans des revues, d’autres sont des textes de présentation de peintres, des réponses à des enquêtes, des extraits de journal intime. On y trouve aussi une postface ou même un entretien. Ces contributions d’origines différentes sont cimentées par des inédits.2603081.image?w=480&h=296

L’ambition déclarée de Meizoz dans Lettres au pendu est d’entrouvrir la porte de son atelier d’écriture. C’est tout l’intérêt de ces textes: ni études ou essais universitaires, ni pure écriture littéraire comme Fantômes ou Père et passe ou Terrains vagues, ses trois dernières parutions.

On est ici dans le laboratoire, dans les tentatives et les approches de soi-même ou de la création, de ce qui la provoque, dans la réflexion ou la définition, dans l’interrogation sur le littéraire ou les images.

On connaît l’intérêt de Meizoz pour les peintres. Ici encore son livre est illustré par le très intéressant peintre et plasticien André Crettaz, qui vit à Sierre, et a créé l’image de la jaquette de couverture.

 

Jérôme Meizoz, La fabrique des singularités, Postures littéraires II, Slatkine érudition, Genève

Jérôme Meizoz, Lettres au pendu et autres écrits de la boîte noire, Editions Monographic

 

Quelques extraits de Lettres au pendu seront lus par le comédien Claude Thébert à la Librairie Le Parnasse 6, rue de la Terrassière, Eaux-Vives, Genève, ce samedi 7 mai à 12 heures

Publié par Alain Bagnoud à 10:11:41 dans Lectures | Commentaires (0) |

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