JUSTE PARU
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Ecrivain. Né en Valais.
Vit à Genève. (Contact)

Célimène.
Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise ?
à la commune voix veut-on qu'il se réduise,
et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux
l' esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ?
Le sentiment d' autrui n' est jamais pour lui plaire ;
il prend toujours en main l' opinion contraire,
et penseroit paroître un homme du commun,
si l' on voyoit qu'il fût de l' avis de quelqu'un.
L' honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
qu' il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
aussitôt qu'il les voit dans la bouche d' autrui.
(ACTE II, SCENE IV)
Alceste a « l’honneur de contredire », dit Célimèe dans la scène des portraits.
Ce qui est intéressant, c'est qu'il dit, même contre. Selon l'expression d'Eric Eigenmann, qui enseigne la dramaturgie à l'université de Genève, c'est un misanthrope bavard.
Le problème de ce bavard dans la pièce, c'est qu’il n'arrive pas à parler.
Pas à Célimène, en tout cas. Il veut s'expliquer, et surtout qu'elle s'explique enfin. Mais sans cesse ils sont interrompus.
C’est cette impossibilité d’avoir une explication si importante qui provoque son exaspération sociale. Exaspération, frustration que, on l'a dit, Molière en jouant rendait comique- et qui sert de ressort à la pièce.
Publié par Alain Bagnoud à 09:25:33 dans Lectures | Commentaires (2) | Permaliens
Notre ami Serge Bimpage fait sa rentrée avec un livre abouti, maîtrisé. Le Voyage inachevé est son dixième ouvrage et son cinquième roman. Un roman qui, comme son titre l’indique, est aussi un récit de voyage.
Son personnage principal, Anteo, est galeriste dans la vieille ville de Genève. Il a réussi, a fait sa place, même si les clients deviennent rares à cause de la crise. Heureuse circonstance en fait, qui lui laisse du temps pour méditer et se remémorer.
C’est qu’un événement a eu lieu dans son existence. Anteo vient de recevoir un courriel de Nomia, une femme qu’il a follement aimée, avec qui il a entrepris dans sa jeunesse un voyage autour du monde, et qu’il n’a plus revue depuis une vingtaine d’année. Elle veut le rencontrer.
Le livre s’ouvre sur ce courriel et sur le récit de la séparation des anciens amants à La Paz. Remué par l’appel, Anteo se retrouve pris entre « le désir monacal et la tentation de l’errance » qui lui donne envie soudain de tout plaquer, qui le ramène vers le passé, qui le pousse vers Pnom Penh pour un autre voyage. Une phrase de Marguerite Yourcenar recommence à le hanter. Il avait passé une journée avec elle dans le Maine, des années plus tôt. D’un ton d’outre-tombe, elle lui avait cité maître Eckardt: « Le monde est une prison! Comment être assez fou pour mourir avant d’en avoir fait le tour. »
Ce tour du monde, Anteo l’avait entrepris avec Nomia, et il le revit précisément dans sa galerie, en détail, avec d’autant plus de surprise qu’il se sait dépourvu de mémoire. New York, la route vers la nouvelle Orléans en stop dans ces années hippies, la fraternité des cheveux longs, les rencontres, les drogues, les gourous, la spiritualité cosmique. Bimpage décrit cette période et ses valeurs avec un mélange de nostalgie et de distance qui fait mouche. Puis c’est l’Amérique du sud, où Nomia le quitte, l’île de Pâques...
Un voyage vécu dans les expédients et les aventures, sans confort et sans hôtel. Un voyage qui s’oppose à celui qu’Anteo le galeriste entreprend vers le Cambodge, hébergé dans la luxueuse maison d’un ami, personnel compris, et qui lui permet de se demander ce qu’il cherche à travers ces périples.
Ce récit d’errances, on l’a dit, est également un roman d’amour, ou d’amours. Celui qui unit désormais Anteo à Solange, une femme qui l’équilibre. Celui qui a lié les deux jeunes amants, trop différents pour que leur passion puisse surmonter leurs oppositions. Les noms des personnages le suggèrent: étymologiquement, Anteo fait évidemment référence au passé que revit le personnage, et Nomia à la loi qui triomphe finalement du vagabondage de la jeune fille. Mais si on les accole, comme le découvre un personnage étonnant du livre, ça donne antinomie. La contradiction, l’opposition.
Cet élément de structure n’est pas le seul moteur du roman, rythmé par des mots-clé dont la définition explicite quelques grands thèmes (voyage, réminiscence, amour, nostalgie...), animé par des lettres qu’Anteo expédie à son ami Stanislas, fait d’allers et retours entre le présent et le passé, le voyage ancien et actuel, extérieur et intérieur et dont la tension est donnée par une question: que faire du souvenir?
Le revivre, semble répondre Bimpage. S’en nourrir pour se constituer. Mais non pas tenter de faire renaître le passé.
Au terme de ce périple physique et mémoriel, Anteo a pris sa décision: il ne reverra pas Nomia.
Serge Bimpage, Le Voyage inachevé, roman, L’Aire
Publié par Alain Bagnoud à 09:02:08 dans Lectures | Commentaires (1) | Permaliens
L'ancien voyou, habitué des prisons de haute sécurité pour braquage de banques et de bijouteries, continue son cheminement littéraire. Il écrit des livres singuliers, qui ne sont fondus dans aucun moule. Autobiographie, autofiction, roman policier, essai? Un mélange de tout ça. Ses livres à la composition singulière sont des ovnis lucides et âpres.
Dans Le banc, un voyou est en train de mourir, touché par une balle. On n'apprendra qu'à la fin qui la lui a tirée. Entre temps, il y a des flash-backs, un retour sur son enfance, sa mère et la relation quasi incestueuse qu'elle entretient avec lui, sa fugue à quinze ans, les premiers vols, son premier braquage.
Puis le livre change. Une femme le voit sur ce banc, elle comprend qu'il n'est pas bien, elle veut l'aider. Le voyou n'est pas un inconnu pour elle. Surnommé Le Mammouth, c'est une figure du quartier. La femme est d'ailleurs certaine qu'il a assassiné un homme politique, des années plus tôt.
Suit un long dialogue, qui occupe une grande partie du livre, et qui pourrait faire une pièce de théâtre. Elle tente de comprendre son acte, de savoir qui il est, il se définit peu à peu. Puis elle part chercher du secours et il meurt, après que le lecteur a compris pourquoi il a reçu une balle et de quelle manière ça se rattache à son passé.
Rien de canonique dans tout ça, mais une force et une efficacité. Au-delà de l'anecdote, ce qui intéresse surtout Jean Chauma, c'est de comprendre un cas particulier: le voyou des années 70. Il en a fait un type, et fore ce personnage avec intelligence afin de montrer quels sont ses ressorts, ses envies, ses projets, ses valeurs.
Et il y réussit fort bien.
Jean Chauma, Le banc, Bsn press
Publié par Alain Bagnoud à 12:03:36 dans Lectures | Commentaires (3) | Permaliens
Un enfant fait partie des cinq livres autobiographiques publiés par Thomas Bernhard entre 1975 et 1982.
Le grand vitupérateur parle de sa famille. Son père ne le reconnaît pas, sa mère lui reproche son existence comme son plus grand malheur. Son grand-père lui peint l'école et le monde comme peuplés d'imbéciles.
Il se trouve, conséquemment peut-être, que l'enfant a quelques problèmes. Il pisse au lit, fugue, ne peut apprendre en classe. Le suicide est pour lui une tentation récurrente. Il lui reste comme autres solutions la névrose, le repli ou la révolte...
L'écriture de Thomas Bernhard impose un constat froid, compréhensif. C’est inexorable comme une mécanique. Pas de ressentiment, de haine, d'accusations. Un mémoire de ce qui a été, simplement.
Le grand intérêt du livre est évidemment dans l’écriture. Le rythme de la langue, le flux, le martèlement induisent chez le lecteur un charme de transe, de capture par le déroulement des obsédantes séquences musicales.
L'implacable des phrases rythmées entraîne le lecteur. On ne sait pas où arrêter sa lecture, pris dans le piège du livre comme une miniature de l'enfance ici racontée.
Publié par Alain Bagnoud à 11:20:52 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
Il y a des choses singulières dans le journal de jeunesse de Stendhal. Une obsession de sentir, par exemple. Une comédie perpétuelle qu'il joue dans le monde, s'efforçant à des gestes théâtraux. Sa sentimentalité lui fait presser les mains de sa Mélanie sans cesse, humidifier sa paupière, alors qu'il ne rêve que de la renverser dans un lit, sans y parvenir faute d'audace. Il mène ainsi des stratégies continuelles et se pousse en avant à force d'auto-exhortations.
Il a aussi une obsession d être spirituel en public. Ça le fait osciller entre dire tout ce qui lui passe par la tête et rechercher des effets sophistiqués, jeux de mots ou épigrammes travaillées...
Paradoxalement, sa grande affaire est la valorisation du naturel dont on se demande bien où il peut se cacher sous tant de calculs et de théâtral.
Publié par Alain Bagnoud à 09:57:11 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
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