JUSTE PARU
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LA TRILOGIE
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Ecrivain. Né en Valais.
Vit à Genève. (Contact)
J'avais lu dans mon adolescence ce roman, ou plutôt cette sotie, comme le disait Gide très attentif aux définitions, (Une sotie est une pièce politique, d'actualité, jouée par les confréries de la fête des fous.)
Il m'en restait quelques vagues choses. Lafcadio, l'acte gratuit...
Je l'ai relu d'une traite. Amusé, intéressé, poussé vers l'avant par cette écriture qui manie avec délices la parodie, l'humour noir et le comique de situations.
On est en 1890, période du grand combat entre le Vatican et les francs-maçons. Ces deux ennemis sont à couteaux tirés. Gide illustre cette bataille avec deux personnages. Anthime Armand-Dubois d'abord,haut dignitaire de la loge, scientifique, anti-clérical et boiteux, qui, après que sa nièce a prié pour lui, brise par protestation la main d'une statue de la Vierge et la voit apparaître la nuit dans sa chambre, qui de son moignon le guérit.
Un miracle. Il se convertit donc avec éclat. L'Eglise l'utilise pour sa propagande puis le laisse tomber. Il perd alors toute sa fortune qui était gérée par la loge, accepte son sort misérable avec une humilité et une résignation de saint qui mettent en rage son beau-frère.
Cet écrivain catholique ne trouve pas ça bien nécessaire et fera, lui, une conversion inverse après avoir rencontré le pape et avoir été refusé à l'Académie française.
Heureusement, à la fin du livre, tout rentre dans l'ordre.
Il y a une série d'autres protagonistes amusants dans ce texte à la structure complexe et rigoureuse sous sa fantaisie. Des quantités de personnages irrésistibles ou inquiétants. Des jeunes gens sans scrupules, des bourgeois bouffis de préjugés, des prostituées, des provinciaux coincés, des arnaqueurs qui dépouillent les riches catholiques en leur faisant croire que le pape est prisonnier dans les caves du Vatican. Des personnages qui ont plusieurs faces, qui se transforment, se griment.
Et au centre du livre, on trouve le fameux acte gratuit, qui vient de Dostoiewski et de Nietsche.
Lafcadio fait le bien et le mal avec la même désinvolture, se conduit en héros ou en voyou selon son bon plaisir, sauve des enfants d'un incendie ou tue un inconnu. Par défi à toutes les conventions. Par amour de la liberté.
Mais le voilà, en fin de livre, rattrapé par son crime, poursuivi par lui. Se demandant s'il doit se dénoncer.
Le fera-t-il ? Suspense (ça se termine comme ça, alors qu'il vient de passer une nuit d'amour avec sa nièce).
Immoral ? En tout cas iconoclaste. Contre les bien-pensants de tous bords. Montrant que la société est remplie d'imposteurs qui se jouent parfois eux-mêmes. Attaquant toutes les croyances au nom d'une liberté personnelle mais semblant la borner tout de même à la liberté des autres, et à des actes dont on doit, de toute façon, assumer les conséquences.
André Gide, Les Caves du Vatican, le livre de poche
Publié par Alain Bagnoud à 10:14:01 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
Marius Daniel Popescu, c'est une personnalité. Quelqu'un qui fait réaliser à plein cette idée proustienne qu'en abordant un auteur, on se retrouve dans son individualité, dans sa vision du monde, qu'on a accès à sa subjectivité. Avec La symphonie du loup, événement littéraire de la rentrée, on est dans un roman original, mais on est aussi dans Popescu.
Dans son histoire d'abord. La Roumanie, l'enfance, l'apprentissage de la vie, la mort du père, un personnage rebelle, ennemi du parti unique, grand séducteur, écrasé par un camion plein des briques qu'il destinait à construire une chambre pour que son fils puisse venir habiter avec lui. Et, en écho, Lausanne, la vie de famille, la femme et les deux fillettes du héros.
On se trouve aussi dans une vision du monde. Une vision ample, englobante qui s'exprime dans des épisodes caractéristiques minutieusement racontés, intégrant l'exceptionnel et le banal tout aussi bien. Qui décrit un personnage singulier, un personnage qui ne peut être que Popescu, vu à travers la distance de la deuxième personne puisque le texte est médiatisé par le grand-père, qui semble s'adresser au héros.
Tout ça est dit dans une langue très personnelle. Rythmique, répétitive, martelée, ample. Composées de longues phrases juxtaposées, avec un vocabulaire simple, peu de figures de style mais un pouvoir descriptif et évocateur très fort. Ce n'est pas une écriture de nuances, d'effets raffinés, de mesure à la française. Au contraire. Popescu n'est pas dans la miniature, mais dans la fresque.
Bien sûr, j'ai entendu les reproches qu'on fait au livre : le texte n'est pas raffiné. La construction est faible. A côté de scènes évocatrices il y en a de tout à fait banales. Le volume aurait gagné à être raccourci. Il y a, particulièrement après la page 280 environ, des scènes complètement hors sujet dont la présence nous fait nous demander si les éditeurs de la maison José Corti sont arrivés jusque là dans leur lecture.
Tout ça est peut-être juste mais n'est finalement pas très important. Parce qu'on reçoit ici un chef-d'œuvre brut, et le rapport qu'on a avec lui est le même qu'on peut établir avec une personnalité bien tranchée. Soit on ne supporte pas cette présence qui submerge le lecteur et on referme le livre, agacé par ces scènes dans lesquelles un être omniprésent semble dire : tout ce qui m'arrive est important. Soit on se laisse emporter par la vision, la verve, l'énergie, les torrents de sensibilité, le sentiment d'exception, l'envie de peindre sa vie comme une destinée et soi-même comme un personnage. Alors, on est emmené par Popescu comme par un ami généreux, libre, enthousiaste, débordant de vie, curieux, profondément personnel dans sa vision et dans son expression.
Moi, vous l'avez compris, je fais partie de cette catégorie de lecteurs. J'ai marché dans ce texte hors normes, j'ai été séduit par le personnage et charrié par le flux du récit.
On peut y préférer bien sûr certaines choses. Tout n'est pas de même force. Certaines scènes roumaines sont proprement hallucinantes (l'annonce de la mort du père, le cheval martyrisé, le colis reçu à l'armée, etc.) alors que les épisodes familiaux lausannois par exemple m'ont paru longuets, peut-être parce que le bonheur est toujours un peu ennuyeux. Mais globalement, il faut bien reconnaître que La Symphonie du loup marque la littérature romande par sa puissance, son originalité, sa singularité.
Publié par Alain Bagnoud à 09:28:24 dans Lectures | Commentaires (4) | Permaliens
Pokhara est un court texte elliptique qui semble la partie émergée d'un iceberg : on perçoit, sous la ligne de flottaison, une immense masse juste suggérée.
Viktor et Léon, deux vieux amis, fêtent leur cinquantaine dans les montagnes du Népal. Ils se connaissent depuis l'enfance, ils ne savent plus très bien quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Pendant quelques jours dans ce décor grandiose, il est question entre eux de choses graves. De l'amitié, de la crise de la cinquantaine et surtout de la manière de conduire son existence.
Entre eux il y a des souvenirs, une femme convoitée par tous les deux et que Viktor a fini par épouser. Ils ont connu deux trajectoires différentes, ils ont adopté deux manières opposées de mener leur vie.
Léon est un baroudeur plutôt silencieux, un humanitaire habitué des conflits et des camps, globe-trotter qui a abandonné femme et enfants. Viktor vit depuis des années en couple, dirige un restaurant, a des valeurs bourgeoises. Leur amitié est faite d'attirance et d'agacement, de rivalité et de flashs d'amour.
Ils passent quelque temps dans un refuge, sur un plateau désertique, puis se dirigent vers un camp de base près de l'Annapurna. A mi-chemin, Viktor renonce. Léon va jusqu'au bout, seul, mais quand il retrouve son ami en ville, c'est... Non, vous savez bien : on ne révèle pas la fin des romans, surtout quand il y a une surprise.
Serge Bimpage, Pokhara, Editions de L'Aire
(Publié aussi dans Blogres.)
Publié par Alain Bagnoud à 08:53:18 dans Lectures | Commentaires (2) | Permaliens
Attention ! La matière de ce conte, Cosi Santa, est tirée de Saint Augustin. Enfin, plus ou moins.
Il s'agissait d'une femme qui avait accordé ses faveurs à un homme riche pour sauver son mari. Saint Augustin hésitait à la condamner, et Bayle, qui relatait l'anecdote dans son Dictionnaire historique et critique, était scandalisé par cette mollesse complaisante du père de l'église.
Voltaire, lui, n'est pas choqué. Ou plutôt si, mais parce que le saint homme hésite à absoudre immédiatement et complètement. Trompez, trompez tant que vous voudrez, semble-t-il dire, pour autant que ça vous fasse plaisir, et ne suivez aucun précepte absolu, sinon ceux de l'amour. Bon.
Il peint une jeune et belle femme condamnée à épouser un vieux sot grincheux et laid. Elle laisse mourir le beau jeune homme qu'elle aime plutôt que faire une entorse à ses principes, puis son mari lui-même lui ordonne de le cocufier quand il s'agit de le sauver, lui. Elle récidive ensuite avec un vilain brigand pour préserver son frère et avec un médecin fat pour guérir son fils.
Trois tromperies sans plaisir alors qu'elle en aurait eu tant avec son aimé. Et on la canonise pour ça ! Bel exemple de sainte ! (dit Voltaire.)
Et vous, qu'en pensez-vous ? En ce qui me concerne, tout à fait personnellement, je n'ose pas prendre position. Qui suis-je, entre Saint Augustin, Voltaire et Bayle ?
Publié par Alain Bagnoud à 08:56:05 dans Lectures | Commentaires (6) | Permaliens
Fourmillement romanesque dans la cité de Calvin. C'est ce qui résume en bref La vie mécène, le dernier livre de Jean-Michel Olivier. Un roman qui est à Genève, toutes proportions gardées, ce qu'était Les mystères de Paris d'Eugène Sue à la ville lumière.
O
n y retrouve, transposées plus ou moins, toutes les affaires qui ont ému la ville depuis un quart de siècle. Les thèmes : argent, sexe, criminalité économique, pègre, football, jazz, création, art contemporain.
Tout tourne autour d'un personnage. Elias. Un homme mystérieux, vu à travers différents êtres qui l'ont côtoyé et qui parlent de lui. Cette suite de récits compose le portrait en creux d'un ancien braqueur de banque, probablement assassin, qui s'est spécialisé dans le transfert de l'argent et des valeurs françaises vers les coffres discrets des banques genevoises après l'arrivée de Mitterand au pouvoir.
Ce commerce marque le début de sa fortune. Il éblouit une fille de la bonne société, l'épouse, se lance dans toutes sortes d'affaires et de trafics, secondé par un homme de main et une escort girl. Alias et Elisa. Celui-ci est destiné aux basses œuvres et lié au milieu. Celle-ci, pute de luxe et doctorante en lettres, se spécialise peu à peu dans le sado-masochisme, fait réussir les contrats difficiles d'Elias et constitue des dossiers filmés sur ses clients, le gratin de la ville.
Personnage ambigu, Elias montre peu à peu d'autres aspects de lui-même, qui conduisent Jean-Michel Olivier à mettre en scène le rapport entre l'argent, l'art et le crime à racheter, qui, semble-t-il affirmer, préside à toute activité de mécénat. Elias développe en effet un amour de l'art plastique, de la musique, du foot, qui le conduit à soutenir financièrement toutes ces activités. Jusqu'à l'affaire tragique qui arrête son essor...
Il y a de la satire, du roman noir et du thriller dans La vie mécène, mais pas seulement. Le livre est aussi un roman à clés. De nombreuses personnalités genevoises sont décrites sous des pseudonymes indicatifs. Un magistrat et un journaliste de la Tribune de Genève, plus particulièrement, que Jean-Michel Olivier ne porte pas dans son cœur, mais aussi des avocats, des hommes de presse, des banquiers.
Ceci, d'ailleurs, introduit dans La vie mécène une problématique aiguë.
Au-delà des « informations » que Jean-Michel Olivier apporte, il y a la question de l'objectivité. La ville n'est pas exposée dans ce livre d'une façon qui vise à l'impartialité. Au contraire, elle est vue par Jean-Michel Olivier à travers le prisme de ses a-priori, de ses obsessions, de ses points de vue, de ses renseignements, de ses connaissances, de ses suppositions, de ses fantasmes, de ses sentiments.
Un petit effet d'onomastique nous le signale peut-être : Elias, Elisa, son acronyme, Alias, son double : trois noms qui évoquent le début du nom de famille de notre auteur.
La question, alors, se pose par rapport aux personnages épinglés, que l'on reconnaît parfaitement. Il y a ce qui est connu publiquement d'eux, les articles qu'ils publient, les actes politiques et de gestion que les journaux commentent, qu'on peut critiquer ou soutenir. Mais lorsque Jean-Michel Olivier nous décrit des séances sado-masochistes humiliantes entre ces gens et son personnage Elisa, on entre dans un autre domaine.
On sait que tout ça est inventé, puisque Elisa s'affiche comme un personnage strictement romanesque. Mais en même temps, on ne peut s'empêcher de se demander si Jean-Michel Olivier n'a pas des informations précises, si l'homme réel sous le personnage à clé a ces habitudes ou ces caractéristiques, et cela, je dois le dire, crée en moi un grand malaise. Car ici, on ne peut dissocier indiscrétion et invention pure, qui semblent se confondre dans une matière trouble, et c'est le statut romanesque du texte qui est ainsi subitement brouillé.
Une mise en question qui n'est pas seulement une question d'esthétique littéraire mais ouvre également sur des problèmes de déontologie.
Comme quoi, et on le sait bien, l'esthétique est intimement liée à la morale.
Jean-Michel Olivier, La vie mécène, L'Age d'Homme
(Publié aussi dans Blogres)
Publié par Alain Bagnoud à 09:21:47 dans Lectures | Commentaires (2) | Permaliens
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