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L'Homme de paille, par Jacques Herman | 01 avril 2009

Miguel Sancho, sans titreMon ami Jacques Herman (voir ici, ici et ici) qui vient de recevoir  le 21 mars le 1er prix de la Fête de la poésie à Genève, au Grütli, publie un nouveau recueil de poèmes, L'Homme de paille (Editions du Madrier), où il approfondit ses thèmes et les soutache d'une gravité nouvelle. C'est son septième recueil, si je compte les textes publiés en flamand sous le titre De Vlammse Gedichten.  
Il a eu la gentillesse de me dédier un poème et je ne peux résister évidemment à la tentation de le citer ci-dessous:


                                        CHRESTOMATHIES

                                                                         A Alain Bagnoud

Je suis vendeur
D'innocente candeur
De blanches camisoles
Faites pour l'échafaud

Je suis vendeur
De minutes et d'heures
Que j'ai moi-même
Volées au temps

Quand parfois je m'isole
Dans mon arrière-boutique
C'est pour y fabriquer
Des objets mécaniques
Des rêves insensés
Et des vies improbables
Sans cesse interrompues
Toujours recommencées

Et puis je vous les vends
Sur mon comptoir cuivré
Vous posez la monnaie
Comme ceux qui par défi
Viennent jeter un gant

A vrai dire je suis
Un piètre commerçant
Vous me pardonnerez
Si souvent je refuse
Fermement de livrer
Des morceaux choisis
Sur la beauté des choses
J'abhorre les chrestomathies
Qui glorifient
Les vers mielleux
Issus du croisement honteux
De relents de guimauve
Et de parfum de roses.


                                                   Jacques Herman
                                   L'Homme de paille, Editions du Madrier,
                         Blog Que des poèmes: http://quedespoemes.dhblogs.be/

Publié par Alain Bagnoud à 10:02:38 dans Lectures | Commentaires (4) |

L'Ecrivain, par Mehmet Myftiu | 26 mars 2009

mmyftiu.jpgMehmet Myftiu est albanais. Héros de guerre, né en 1930, il rejoint à 12 ans la Résistance albanaise, est pris, enfermé dans le camp de concentration de Prishtina par les nazis, échappe de peu à une exécution, et lutte pour l'avènement du communisme, auquel il croit fermement. Enfin, la guerre finit, le régime qu'il appelait de tout son cœur arrive et dans l'Albanie libérée, il devient journaliste.
La suite est dans L'Ecrivain, roman autobiographique dont le manuscrit lui a valu l'attention d'Enver Hoxha lui-même, fondateur du Parti communiste albanais en 1941 et président de la République populaire d'Albanie de 1945 jusqu'à sa mort, le 11 avril 1985. « Comment permettez-vous à cette personne d'écrire? » a hurlé le président après avoir pris connaissance du manuscrit que son secrétaire politique, ami de Mehmet Myftiu, lui avait passé. Aussitôt dit, aussitôt fait: l'auteur perd son statut d'intellectuel et d'enseignant, se retrouve vendeur de cigarettes pendant vingt-cinq ans, et interdit de publication jusqu'à la chute du régime, en 1990.
Mais qu'y a-t-il dans ce roman qui lui a valu ainsi l'ire de Hoxha? Eh bien le récit des doutes qu'a eus Mehmet Myftiu. Il se dépeint sur le nom de Besnik, vainqueur d'un concours littéraire, qui rejoint l'Union des écrivains, écrit un roman selon les règles du réalisme socialisme, puis se met à dévier. Un de ses amis, Hysen (Kasem Trebeshina) est accusé d'anticommunisme, condamné (il passe 25 ans en prison), parce qu'il ne respecte pas l'esthétique officielle. Besnik le défend dans une lettre, se retrouve donc dans un camp de travail forcé avec ses anciens ennemis, les fascistes du roi Zog, et son obligation de les fréquenter transforme un peu sa vision stéréotypée. Il découvre que malgré leurs idées politiques différentes, ce sont des êtres humains aussi, avec qui on peut communiquer et pour qui on peut éprouver un sentiment de la fraternité.
C'est ce passage qui, semble-t-il, a rendu Hoxha véritablement enragé: les fascistes devaient être décrits comme des monstres, des chiens, des araignées syphilitiques, il ne pouvait y avoir aucun point commun entre eux et le bon communiste qu'était resté malgré tout Mehmet Myftiu. Lequel, gracié, retourne vers ses amis du parti, croyant que désormais, il va pouvoir écrire librement, désireux qu'il est de faire progresser la littérature albanaise et de créer un véritable réalisme socialiste. Las: il est déclaré malade psychique après le roman L'Ecrivain.
Le grand intérêt de ce livre, que j'ai trouvé passionnant, c'est de nous montrer cette ambiance exotique du communisme stalinien. Exotique, étouffante, insupportable, d'une pauvreté intellectuelle incroyable, d'une sottise et d'un simplisme hallucinants, où toute pratique, toute expérience doivent se calquer sur une théorie idéale qui deviendrait, à l'application, source de niaiserie et de grotesque si elle ne mettait pas les gens au camp de travail, ce qui prête moins à rire.
Le livre est salutaire et intéressant en ce qu'il nous rappelle la réalité des régimes autocratiques, même s'il est écrit dans une forme un peu surannée: focalisations papillonnantes, psychologie vague, définitions des nombreux personnages à l'emporte-pièce, jusqu'à celle du héros principal, esquissé à grands traits, sans vrai souci d'une analyse précise, ce qui rend parfois ses réactions bizarres, notamment en ce qui concerne ses rapports avec les femmes.
Des caractéristiques qui viennent de la formation littéraire de Mehmet Myftiu, du réalisme socialiste qui l'a nourri, ce qui, d'ailleurs, ajoute encore au charme du roman. C'est le cas de le dire: ici, la forme reflète le fond.

Mehmet Myfiu, L'Ecrivain, Editions d'en Bas/Les Editions Ovadia

Publié par Alain Bagnoud à 22:47:33 dans Lectures | Commentaires (3) |

Brigitte Kuthy Salvi, Double lumière | 25 mars 2009

Brigitte Kuhy SalviLoin d'être un simple témoignage d'aveugle, Double lumière se veut une véritable création littéraire. L'auteur, qui a perdu la vue à quinze ans suite à une opération ratée, s'attache dans ce livre à restituer par scènes courtes toute une réalité personnelle, une interrogation sur ce que signifie voir. On entend ainsi sa voix qui définit petit à petit et restitue par fragments un rapport au monde, aux êtres, qui explique les rencontres, la relation aux regards, aux miroirs, aux livres, aux paysages, aux films...
Brigitte Kuthi Salvi, née à Paris en 1958, exerce actuellement le métier d'avocate dans les domaines du droit pénal, de la défense des victimes et du droit de la famille. Ce fait seul suffirait à suggérer la ténacité de cette femme, sa volonté de ne pas se laisser briser par sa non-voyance, et de l'intégrer à son existence pour faire de celle-ci quelque chose qui soit une construction personnelle. La réussite de son texte tient justement à ce qu'il nous fait pénétrer dans l'univers d'une femme de grande sensibilité, dont une part de l'expérience tient au fait qu'elle ne voit pas. Mais une part seulement.
Car si la chose est importante, donnant à l'existence de Brigitte Kuthi Salvi une dimension particulière, le centre du livre, c'est la personnalité lumineuse de l'auteur, sa poésie et son goût sensuel de la vie, son écoute du monde et des autres, sans jamais qu'elle ne cache ou ne minimise les difficultés liées à son handicap et les souffrances qu'il peut causer.
Double lumière n'est pas le récit d'un combat contre la cécité, c'est l'exposition d'une expérience avec la cécité, qui pose des questions essentielles: comment garder le goût de vivre, le cultiver, donner un sens à ce que nous éprouvons.

Brigitte Kuthy Salvi, Double lumière, L'Aire 2009

Publié par Alain Bagnoud à 09:48:34 dans Lectures | Commentaires (0) |

Marie-Jeanne Urech, L'Amiral des eaux usées | 23 mars 2009

Marie-Jeanne UrechMarie-Jeanne Urech est un cas dans la littérature romande. Ecrivaine ironique, à la plume fantasque et d'une originalité profonde, elle suit son chemin un peu à part et creuse son sillon au fil des livres.
L'Amiral des eaux usées est sa quatrième publication. C'est une suite de nouvelles dont l'unité est donnée par un humour au rasoir et une écriture nerveuse, narquoise, rythmée.
Un représentant est pris au piège d'une ville labyrinthique. Une ménagère a un rapport étrange avec son aspirateur. Des jeunes mariés accueillent de bizarres invités morts depuis longtemps à leur repas de noce. Un contrôleur de chemins de fer fait une tournée tout à fait singulière. Un amiral, celui qui donne son titre au livre, a pris le pouvoir jusqu'à ce que la pluie cesse, mais elle tombe sans discontinuer... Et d'autres sujets encore, qui déconcertent autant qu'ils séduisent.
Et que se passe-t-il dans ces textes? Eh bien, les résumer n'aurait pas de sens, tellement ce qui importe en eux, moins que le sens ou le message transmis, c'est la cadence, la construction, l'humour, les règles propres que chacun d'entre eux crée et suit, à coups de ruptures, de répétitions, de surprises.


Marie-Jeanne Urech, L'Amiral des eaux usées, L'Aire

Publié par Alain Bagnoud à 10:35:10 dans Lectures | Commentaires (0) |

Sébastien Japrisot, polar et littérature | 18 mars 2009

Sébastien JaprisotOn peut reprocher tout ce qu'on veut à Sébastien Japrisot (L'Été meurtrier, Un long dimanche de fiançailles, Compartiment tueurs, Piège pour Cendrillon,La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, etc), mais il sait monter une intrigue. Les siennes sont construites comme de diaboliques petites machines complexes, des mécanismes sophistiqués et performants.
C'est cette première caractéristique qui permet de le ranger dans la catégorie des auteurs de polar. Lui n'était pas vraiment d'accord avec cette classification et, avec un peu d'orgueil, il prétendait qu'on le considérait comme tel seulement parce que ses bouquins avaient été publiés dans une collection policière mais qu'il dépassait de beaucoup le genre.
Je n'ai pas lu Un beau dimanche de fiancailles qui est peut-être plus ambitieux, mais en ce qui concerne ses autres livres, tout les définit comme des romans à suspense. Ce qui n'est pas du tout honteux, au contraire. Il n'y a pas de genre mineur.
La grande force de Japrisot est de créer des labyrinthes dans lesquels le lecteur s'égare, se croit seul, perdu. Tout comme les personnages, il se heurte à des murs, à des miroirs, ne trouve pas d'issue. Au-dessus de lui, amusé, un peu machiavélique, l'auteur le guide à son insu et il voit bien, lui, le plan du lieu et l'emplacement de la sortie où il conduira l'égaré au moment où il le choisira.
Quand vous avez fini un de ses livres, vous êtes étourdi, un peu sonné. C'est comme si vous regagniez le réel après être monté dans un train fantôme, et vous sortez de la cabane de foire, vous surgissez à l'air libre, vous avez une sorte de vertige.
Mais vous n'avez pas ce sentiment d'avoir rencontré quelqu'un d'autre, d'avoir communiqué avec un moi étranger au vôtre, avec une subjectivité unique et pure, une vision du monde, une obsession. Dans ce qu'on appelle la littérature, en y mettant parfois une majuscule, les auteurs au contraire cherchent une vérité personnelle, particulière, qui passe à travers l'appropriation d'une langue. Japrisot construit plutôt une œuvre de distraction, subtile, avec des personnages fouillés, une reconstitution d'un univers, mais il y manque me semble-t-il une présence forte de l'auteur, une hantise, et une langue personnelle.

Publié par Alain Bagnoud à 10:35:29 dans Lectures | Commentaires (1) |

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