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Pierre Michon, Les Onze | 27 novembre 2009

David_Jeu_de_Paume.jpg

Pierre Michon est le plus grand écrivain français vivant.
A ma connaissance. Car il y en a bien sûr qu'on n'a pas lus, et ils sont nombreux. D'autres qui ne sont peut-être pas publiés, pas encore, qui surgiront plus tard..
Puis il y a tous ces auteurs que je connais et qui vont se vexer. Michon le plus grand? Et moi? Décidément, je prends bien des risques. Il s'agit de corriger le tir:
Pierre Michon est l'un des plus grands écrivains français vivants. Comme ça, je suis tranquille.
Bon, Les Onze, donc, Grand Prix du Roman de l'Académie française. Il n'est que temps, quand on pense qu'Amélie Nothomb l'a eu.
Les Onze parle d'un tableau parfaitement fictif, qui représenterait les onze membres du Grand Comité du Salut public, et qui aurait été exécuté par un peintre lui aussi parfaitement fictif, Corentin. Ce tableau deviendrait, serait devenu le plus célèbre du monde, et les visiteurs du Louvre passent sans la voir (dans le livre) devant la Joconde pour atteindre la salle où il trône. Ça s'explique: la peinture d'histoire est en effet plus haute dans la hiérarchie des arts que le portrait.
Aucune référence ne manque à Michon pour inscrire le tableau inventé dans l'histoire des arts et l'Histoire tout court. Des portraits de Corentin dans des tableaux de Tiepolo et de David (un page, un spectateur témoin du Serment du jeu de paume). Douze pages de Michelet dans le chapitre III du seizième livre de L'Histoire de la Révolution française (qui n'existent évidemment pas. Si vous voulez vérifier...)
Et ça fonctionne. On se laisse prendre au jeu avec délices. Finalement, on voit le tableau comme s'il avait existé, après avoir été renseigné sur la généalogie de Corentin, et avoir assisté à la commande de l'œuvre en nivôse, vers le 5 janvier 1794, dans l'église Saint-Nicolas-des-Champs qui abrite la section des Gravilliers.
Porté par une érudition sans faille, Michon, interroge l'art et l'Histoire, dans ce moment charnière où le monde bascule. On connaît son envie de viser au sublime. Le sublime, c'est le tableau
Les Onze. Ça pourrait être le livre Les Onze.
Tout s'y emboîte admirablement, dans une langue superbe. Tout est parfait en tout cas pour tout ce qui concerne la culture et les références.
Car en ce qui concerne le vraisemblable, il y a, m'a-t-il semblé, quelque chose d'un peu artificiel dans la construction du personnage de Corentin. La première partie du livre, donc. Grand-père ingénieur sous Colbert, père écrivain des Lumières, lui-même incarnant le passage entre les deux ères, entre la tradition rococo typique du XVIIIème qu'il a apprise chez Tiepolo et le néo-classicisme de David qu'il adopte à la fin de sa vie, entre la royauté et la révolution... C'est presque un peu trop, comment dire... typé.

Pierre Michon, Les Onze, Verdier
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Publié par Alain Bagnoud à 09:40:16 dans Lectures | Commentaires (2) |

Daniel Abimi, Le Dernier Echangeur, | 26 novembre 2009

Daniel AbimiUn vrai polar. Toutes les règles du genre sont respectées.
Le héros est un journaliste à la dérive, alcoolique, qui traîne de café en pince-fesses et en bordels. Il vit avec sa mère, bientôt mourante. Les cadavres jonchent la ville sans que la police n'arrive à stopper l'assassin et à faire le lien entre les crimes. On pénètre dans toutes sortes de milieux, selon la coutume du roman policier qui est devenu un révélateur social.
L'originalité du Dernier Echangeur est que l'intrigue s'y passe à Lausanne. L'auteur, Daniel Abimi, né de père albanais et de mère suisse-alémanique, connaît la ville sur le bout des doigts et nous entraîne dans ses quartiers les plus divers. Né de père albanais: ce n'est pas un détail. Grâce à ça on pénètre notamment dans une boîte ethnique: patron Kosovar, orchestre albanais...
Ce n'est pas le seul lieu insolite. Abimi montre que dans une ville comme Lausanne, de nombreux milieux cohabitent, s'ignorent généralement, interfèrent parfois dans des circonstances exceptionnelles.
A côté des communautés étrangères, il y a la petite pègre, les gros bonnets, la bourgeoisie immuable dans son fonctionnement, sinon que, dans le roman de Abimi, cette bourgeoisie partouze beaucoup. Ce n'est d'ailleurs pas un des moindres charmes du livre que de voir ces notables, après une journée de ski et une raclette, s'adonner à l'amour collectif dans un chalet de Villars ou dans une boîte échangiste située dans la zone industrielle, juste après Villeneuve...

Daniel Abimi, Le Dernier Echangeur, Bernard Campiche éditeur

Publié par Alain Bagnoud à 13:45:40 dans Lectures | Commentaires (2) |

Jacques Perrin, Dits du Gisant | 22 novembre 2009

Jacques Perrin, Dits du GisantDits du gisant raconte la chute de Jasper, alpiniste de l'extrême, et sa longue immobilité. Il s'agit d'une sorte de journal intérieur, écrit alternativement à la première et à la troisième personne du singulier.
Deux coquilles enserrent cette noix. Au-dessous, le quotidien de l'hôpital, la douleur, les interventions, les greffes, les rechutes et les améliorations, tout ça dit sans pathos, sobrement. Au-dessus, les souvenirs, les évocations, les visites, les réflexions philosophiques qui permettent au gisant de tenir, le raccrochent à l'existence et lui donnent ainsi la force d'aller mieux.
Le livre, souvent sensible, écrit dans une langue poétique et sobre, fait ainsi l'inventaire de ce qui donne un sens à la vie: les rencontres, l'amitié, la culture, le monde du goût. La longue traversée de la douleur et de la renaissance y est une démarche mentale autant que physique. Le texte, cohérent, offre la découverte d'une écriture travaillée, qui tente de saisir l'indicible d'une expérience des limites et propose un trajet spirituel. Notre ami Jean-Michel Olivier a dit, bien mieux que je le pourrais, tout le bien qu'il fallait en penser. C'est ici.
Il y a pourtant un bémol, ai-je trouvé, non au projet de Jacques Perrin, tout à fait intéressant, mais à sa réalisation. Et cette limite, j'ai commencé à la sentir entre la page 67 et la page 70 de son livre.
En ces quatre pages, septs vins sont cités: Château-Chalon 1947, Château Margaux 1900, Chateau d'Yquem 1869, Roussane Vieilles Vignes 1995 de Beaucastel, Schoenenburg 2002 de Jean-Michel Deiss, « enfin l'Evangile 1985 et1982, en majesté, dans sa gloire épanouie, le seul Pommerol qui synthétise l'opulence du Pétrus et la légendaire finesse du Cheval Blanc... »
Et je m'interroge. En quoi est-ce que ça m'intéresse que Jasper, le narrateur, ait bu de si grands crus? NotezJacques Perrin que j'en suis ravi pour lui, mais s'il ne me les fait pas partager, je ne vois aucun intérêt à ce name dropping. Dans ces mêmes 4 pages, Jasper parle aussi d'un « contre-ténor à Venise chantant Ombra mai fu à minuit, un soir brumeux de janvier » ou des heures passées près de Balthus à la Rossinière, il aligne Glenn Gould, René Char, La Callas, Nicolas de Staël, Buffon, Desnos, Martin Heidegger, un « fumet de truffes en gelée à la façon de l'Amphyclès », une « Marinade d'ananas aux truffes »...
Impressions poétiques, certes, que Jasper a vécues, qu'il se remémore pour lutter contre la douleur. Mais j'avoue que pour le lecteur simplet que je suis, tout ça sonne comme un déballage culturel, qui incite à admirer le monde d'art, de goût et de poésie dans lequel le personnage vit. Celui-ci condescend à l'évoquer en passant, sans insister, avec cette élégance référentielle et élitaire de ceux qui veulent donner envie, mais sans faire partager.
Chaque citation ou allusion culturelle, celles que je fais autant que celles des autres, a bien entendu deux buts, dont un très louable: se faire valoir en montrant l'étendue de son savoir, et donner envie aux autres de goûter à ces trésors culturels qui nous ont beaucoup apporté en plaisir et en sens. Mais ici, la balance m'a parfois semblé un peu déséquilibrée.
Non que je veuille des textes pédagogiques et populistes. Mais l'étalage, quand il se fait un peu insistant, a le don de me hérisser. C'est une sensibilité personnelle. Le texte de Perrin a tendance par instants à se clore sur lui-même et j'ai dû alors me forcer pour le continuer, dans ces moments qui convoquent intimement les grands crus, Nietsche, Rilke ou Rimbaud. Jasper prend en effet celui-ci comme modèle ou double.
Tous deux ont vécu leur saison en enfer, Jasper qui réapprend à marcher se compare à Arthur amputé, la différence étant que Jasper renaît à la fin, et que Rimbaud sans sa jambe meurt.

Jacques Perrin, Dits du Gisant, Editions de L'Aire

Publié par Alain Bagnoud à 18:06:47 dans Lectures | Commentaires (0) |

Roman collectif | 20 novembre 2009

Gare de Zürich
« Les trains s’arrêtent longtemps à Zurich, dont la gare est en cul-de-sac. Cette particularité fait que si l’on y arrive d’un côté l’on en repart de l’autre, en admettant bien sûr que Zurich constitue une simple escale dans l’itinéraire adopté. Mais n’est-il pas arrogant de considérer Zurich comme une simple escale ? L’importance de cette ville en Suisse au plan démographique, économique et culturel ne la vouerait-elle pas plutôt, en tout cas aux yeux d’un Zurichois, à constituer la destination par excellence, éventuellement le lieu de départ de tout voyage digne de ce nom ?... »

La suite de ce roman collectif écrit par des suisses allemands et des suisses romands est ici. Une douzaine d'auteurs. On en a trois déjà:
Ivan Farron, Peter Stamm et Jérome Meizoz (voir notamment ici et ici).
L'initiative vient de la Literaturhaus de Zurich et de la
Fondation Oertli.
Les personnages? La charmante Sidonia Soguel. L'étrange Hubert Hubert
. Pour les premiers épisodes:
I. Ivan Farron
II. Peter Stamm
III. Jérôme Meizoz

Publié par Alain Bagnoud à 17:29:12 dans Lectures | Commentaires (6) |

Nicolas Couchepin, La théorie du papillon | 15 novembre 2009

Nicolas Couchepin, La Théorie du PapillonOh non! dites-vous probablement. Encore cette histoire de papillon avec son battement d'aile qui provoque des ouragans partout dans le monde!
Rassurez-vous, il s'agit d'autres choses dans le roman très bien écrit de Nicolas Couchepin.
Le narrateur a été élevé par une mère alcoolique. Après la mort de son père qu'il n'a jamais connu, il apprend son existence, recueille des documents laissés par ce géniteur, va à la recherche de ses grands-parents qu'il n'a visités qu'une fois dans son enfance. Éloignement qui s'explique bientôt: son grand-père violait sa mère et l'a mise enceinte avant qu'elle n'avorte d'un premier enfant.
La mère a d'ailleurs également abusé de son fils. Celui-ci, devenu gardien de nuit d'un hôtel, jongle inlassablement avec toutes sortes d'objets pour donner un peu de légèreté à sa vie. Il rencontre sur son lieu de travail une femme de ménage somalienne, une réfugiée qui a échappé aux pires horreurs et il devient finalement le père du fils qu'elle porte et qui est d'un inconnu...
Oui oui, c'est un peu chargé quoique thématiquement lié. Le récit est travaillé, la construction impeccable et la langue somptueuse.
J'ai tout de même eu quelques perplexités. Au texte du narrateur s'ajoutent des lettres, des récits de rêve, des extraits de journal intime, morceaux très bien rédigés, mais qui tournent parfois en exercice de style. Et j'ai regretté que l'auteur ne soit pas plus près de son sujet, qu'il garde une distance que je cherche à comprendre. Protection face au contenu fort du roman qui aurait pu tout submerger? Crainte de livrer un univers personnel, d'aller chercher loin en soi des éléments qui puissent mettre en danger?
En tout cas tel qu'il est, ce livre est magnifiquement écrit. Il vient d'ailleurs d'obtenir le Prix de la loterie romande, décerné à Sion samedi passé. La théorie du papillon était couronné ex aequo avec Terrains vagues, de Jérôme Meizoz, dont j'ai déjà parlé ici.
Si je n'ignore rien de tout ça, c'est que j'étais membre du jury. Vous voulez des détails? Qui était dans la sélection, comment ça s'est passé? Impossible de vous répondre. Devoir de réserve.
Ce que je peux vous assurer, en tout cas, c'est que le jury a été impartial. En effet, personne n'a essayé de nous corrompre.

Nicolas Couchepin, La théorie du papillon, Infolio

Publié par Alain Bagnoud à 17:13:56 dans Lectures | Commentaires (0) |

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