
Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)
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Grande série Alan Humerose ces temps-ci à Genève. Le photographe (voir ici et ici) expose dans trois lieux différents trois séries de travaux.
On trouve son Courrier du corps (voir ci contre) à la Pinacothèque des Eaux-Vives, angle rue de Montchoisy (www.pinacotheque.ch) 7 chemin Neuf. Des lettres illustrées expédiées à des femmes depuis les quatre coins du monde.
Publié par Alain Bagnoud à 10:11:45 dans Entretiens | Commentaires (2) | Permaliens
La ficelle, cher Alain Bagnoud, me semble un peu grosse: me faire passer pour un écrivain de droite sur la toile qui ressemble beaucoup au monde radieux des présentatrices sémillantes et des nouveaux pédagogues, ces jolies dames et ces messieurs sympathiques qui s'en tiennent, pour reprendre les mots de Limonov, "à un Progressisme flou dont les principales composantes sont un amour du progrès, une haine à l'encontre d'abstractions négatives: oppression, totalitarisme, racisme."
Cette vision du monde, simplette et confortable, permet de dormir tranquillement la nuit dans une chambre artistement décorée, de chanter sous la douche, de prendre brièvement et efficacement la parole dans les assemblées, de faire valoir sur le marché du travail ses qualités: inspiration, intuition, tolérance, écoute, humanisme etc., de manifester son excellence dans l'animation d'une équipe, de soutenir le Barça avec enthousiasme et conviction, de faire souffler un vent nouveau dans l'entreprise, d'adapter son langage aux circonstances et de ne songer qu'à une seule chose: la satisfaction du client.
Mais votre proposition m'intéresse, car vous savez comme moi que la distinction gauche-droite n'est plus opérante, que l'électeur de gauche est devenu un consommateur rusé qui se soumet avec volupté au règne du paradigme capitaliste. On pourrait affirmer sans trop d'effronterie que l'homme de gauche a perdu son honneur et qu'en instaurant la vie ignoble comme seule valeur, il a remplacé l'idéal par la morale et rejoint les rangs des masses silencieuses qui récitent le même bréviaire et tournent en rond sempiternellement.
De la gorge des responsables scolaires cooptés monte un chant qui n'est pas celui du bouc, mais celui de la merlette à l'écoute du moindre besoin à satisfaire, pleine de sollicitude pour les petits radoteurs capricieux, attentive à la moindre verrue pouvant se développer sur la truffe de l'iPod en rollers. C'est avec des hymnes à l'égalité des chances et à l'épanouissement de chacun qu'on impose partout la jubilation permanente et la fête unanimisante, stratagème redoutablement efficace pour contrôler les populations. Et ce sont ces mêmes chantres de la proximité bienveillante qui emploient des réfugiées tamoules pour faire le ménage dans leur villa achetée à crédit (ce qui, en soi, n'est pas une action sale; la saleté, c'est de prétendre qu'on agit ainsi pour le bien de l'humanité).
Oui, votre proposition m'intéresse, car il est assez excitant de vivre dans un espace social structuré selon une logique flottante, dans un monde bigarré, au mileu d'une population gentiment mêlée, où se côtoient des sceptiques fanatiques, des esthètes cogneurs, des prostituées bénévoles, des chômeurs surbookés, des banquiers altermondialistes, des assistants sociaux élitistes, des étoiles syndiquées, des amateurs professionnels, des pasteurs antisémites, des loosers engagés, des pédophiles néo-chrétiens, des cantatrices chauves, des médiateurs sans âme, des procureurs hilarants, des psychiatres paranoïaques et de jeunes mamans cocaïnomanes, des immigrées blochériennes et des mystiques consuméristes, des maris chassés du domicile conjugal et dormant dans une roulotte à côté d'une autoroute, des enfants inhalant les dangereuses particules fines du gaz de voiture et des institutrices aux lunettes d'aviateur.
Procédons par ordre. La question du narrateur-scrutateur qu'on croise dans mes livres est peut-être mal posée. Certes il soumet le monde qui l'entoure à une observation minutieuse, il épingle les gens, suggère des grimaces. Mais je crois qu'il est surtout sensible aux mots, aux phrases, aux discours qu'il entend. Il emmagasine des sons comme l'enfant le fait avant de savoir parler. Et les sons qu'il entend le laissent songeur. On pourrait ici se demander si le langage est la clé pour comprendre le monde et si le non-respect de ses lois est un signe.
Oui, mes héros sont essentiellement passifs, ils subissent mais ne se dérobent pas. Ils se laissent volontiers entraîner dans des catastrophes, le pire étant souvent pour eux une chance, comme l'était l'impuissance pour R.W.Fassbinder. Non pas que j'éprouve une quelconque attirance pour les victimes, dans un univers où celles-ci déplacent les frontières et concentrent toute l'attention des citoyens épuisés, où les petits squelettes du Darfour font bouger les stars du cinéma mondial, de la chanson mondiale et de Vingt heures dix pétantes. Si mes héros décrivent les faits, leurs sensations et leurs émotions, s'ils essaient de comprendre pourquoi ils ont frappé une femme, pourquoi ils aimeraient trouver refuge plus près du ciel, pourquoi la pulsion raciste ne les épargne pas, pourquoi les niaiseries proférées à longueur de journée par les animateurs de tous bords les rendent féroces..., ce n'est certainement pas pour valoriser le provisoire des estrades vides ni pour adopter la posture du dépressif ni pour s'abîmer dans l'immense fatigue de soi.
Ce repli frileux de la plupart de mes personnages vous amène, cher Alain Bagnoud, à poser la question de mes petites provocations dans la vie publique. Elles furent bien discrètes, car je n'ai pas le talent du polémiste et la guerre des mots n'est pas un exercice dans lequel je saurais briller. J'ai plutôt l'esprit en escalier et, à des propos tenus dans telle circonstance, je ne réagis que beaucoup plus tard, souvent le lendemain, parfois même la semaine suivante. C'est sans doute une des raisons de mon goût pour l'écriture, qu'on ne peut d'ailleurs guère envisager sans retrait, sans solitude, sans obscurité.
Vous prétendez, dans un élan presque condescendant, que j'ai soutenu les Serbes lors de la guerre des Balkans. Il faudrait expliquer un peu les choses. Mon éditeur était alors un homme dont j'ai toujours admiré la folie, les phrases trempées dans l'acide le plus tonique et la persévérance. Il se trouve que cet éditeur est serbe (de Macédoine je crois) et qu'il a, lui, soutenu, avec une sorte d'héroïsme incompréhensible pour les petits démocrates que nous sommes, les nationalistes serbes entraînés dans une guerre civile aux causes multiples. Aboyer avec le reste de la meute m'était impossible. J'ai trouvé plus belle et plus courageuse l'attitude d'un Peter Handke qui s'est efforcé de voir différemment, de percevoir autrement cette réalité.
Quant à mes prises de position par rapport à l'école publique genevoise, il m'était difficile de ne pas réagir. Je savais de quoi je parlais puisque je gagnais un salaire dans cette institution. Une institution où l'on a subitement poussé les enseignants à s'occuper de ce qui ne les regardait pas, à flatter les bassesses et les lâchetés de l'ado moyen. Une institution qui, tout à coup, cessa d'être un lieu réservé à l'étude pour devenir une surboum étroitement surveillée par des adultes en jean et casquette, à percing et trottinette. Les quelques articles que j'ai alors envoyés aux journaux locaux ne faisaient que refléter l'inquiétude d'une population qu'on consulte d'ailleurs régulièrement à ce sujet.
Pour ce qui est de l'oralité et des monologues dans mon écriture actuelle, ils signalent un besoin de dépasser... comment dire... j'étais embourbé, encalminé sur une mer sans rides... mon narrateur occupait tout le terrain... je devais le... les livres de Faulkner et de Lobo Antunes (surtout Explication des oiseaux) m'ont indiqué une voie à suivre. Il ne me suffisait plus de scruter les failles les plus infimes. J'ai éloigné le narrateur du centre du discours. Je l'ai multiplié. "Il s'est mis à l'écoute de voix en quête d'une oreille prête à les saisir", comme le dit si bien Carmen Cela qui m'invita à l'Université de Salamanca pour parler de mes polyphonies et, surtout, de celles des autres, et qui écrivit un texte magnifique sur mes châteaux de sable.
Me rattacher à une esthétique? Celle de Walser ou celle de Céline? Je voudrais ne plus me rattacher à une quelconque esthétique. Walser a représenté pour moi ce qu'il y a de plus grand dans la littérature. Puis ce furent Thomas Bernhard, Louis-Ferdinand Céline, Salinger, William Faulkner. Ce sont tous des écrivains de la bande sonore, des effets d'oralité. Le livre le plus fascinant lu ces dernières années fut pour moi As i lay dying, paru en 1934. Je n'en reviens toujours pas de cette histoire d'agonie, d'interminable convoi funèbre et d'enterrement, racontée par quinze personnages tous plus mystérieux, plus attachants les uns que les autres.
Publié par Alain Bagnoud à 08:41:46 dans Entretiens | Commentaires (21) | Permaliens
Et voici quelques questions à Jacques Tornay, un poète important et fertile (voir ici). Né en 1950 à Martigny, il est journaliste et traducteur et a également publié des nouvelles, des romans, des aphorismes, des biographies (pour la liste de ses ouvrages, voir ici).
A. B : « Je poursuis un idéal flûté... » écrivez-vous (dans Feuilles de présence). Cet idéal est manifestement poétique mais il réside aussi dans une présence au monde faite de retrait et d'attention au quotidien. Pouvez-vous nous parler de ces deux choses et des liens qu'elles entretiennent ?
J. T. : J'aimerais être davantage présent à mes semblables, parce que je crois que l'on ne se connaît soi-même que par les autres. En même temps il y a un recul à prendre, pas forcément une distance, plutôt un espace de solitude qui permet à la fois de s'oublier un peu et d'éprouver une sorte de légèreté salutaire. Chez moi ça ressemble moins à de la méditation qu'à de la rêverie et je l'obtiens de plusieurs façons, par exemple en observant une rivière, du vent dans les branches, ou en refermant un livre aimé pour essayer de poursuivre dans ma tête la pensée de l'auteur. Mais lorsqu'on se retire en apparence du monde on n'en est pas absent pour autant, l'attention continue sauf qu'elle ne prend plus appui sur les corps, les objets, la matière. En fait, on ne peut pas tracer de ligne de démarcation précise, il arrive que les deux attitudes cohabitent dans un même instant.![]()
Rivière
A. B : On sent dans votre poésie une recherche d'apaisement, de sérénité, une envie d'« être à soi-même comme le chat assis sous le pommier », mais cette position zen est détruite par fulgurances. Vous éprouvez la certitude que « la sérénité est un continent inabordable ». Comment expliciteriez-vous cette tension ? Quelle est son importance dans votre pratique ?
J. T. : À mon point de vue la tension est inhérente à toute poésie qui se propose un but, car elle est le lieu où toutes les contradictions, les tiraillements, les enthousiasmes, tous les doutes, se rencontrent. L'écriture est une manière comme une autre de résoudre sa propre énigme, et même si au départ je n'écris pour personne, l'exercice n'aura pas été vain quand on me dit : «Ah, dans ce poème-là j'ai éprouvé quelque chose». Peu importe de savoir quoi, ce genre de constat est une récompense.
La tension se manifeste avant tout par ce désir fou de vouloir tout exprimer, ne laisser aucune ombre, aucune angoisse ni aucun émerveillement hors de son champ d'action. Au bout du compte c'est impossible parce que nous sommes prisonniers d'une voix, d'un style, d'une langue, et de son temps personnel qui ne cesse de raccourcir... Même Fernando Pessoa n'a pas réussi à s'émanciper de ces contraintes d'identité, on retrouve sa griffe sous ses divers hétéronymes.
Toutefois, grâce à sa brièveté, en principe, je perçois le poème comme un endroit privilégié où dire le maximum avec un minimum de signes. Ces fulgurances auxquelles vous faites allusion me viennent assez spontanément, si elles prennent une tournure laborieuse, j'abandonne, ce sera mauvais. Ce sont des soubresauts, des éclairs que je m'empresse de noter dans le calepin que je garde sur moi. Il n'y a rien de lisse tant qu'on est sur la Terre, le «zen» est une posture par nature éphémère, intenable sur le moyen terme. Je ne vois rien de simple et de facile, ni d'ailleurs de banal dans ce que nous sommes, chacun. Je suis toujours étonné de me trouver ici, maintenant, avec la possibilité d'entendre, voir, toucher, etc. et de pouvoir transcrire mes perceptions dans un ensemble de mots, avec des images et un rythme venus d'une partie de moi dont j'ignore tout. Chaque poème est une forme de miracle, demain matin cette faculté pourrait m'être enlevée par un accident ou simplement le manque d'envie. Comme l'amour, la poésie est un désir (j'allais dire désert !) à cultiver mais on ne peut présumer de rien.
Il n'empêche, je ne serai jamais entièrement satisfait de mes résultats ; c'est égal, le livre nous appartient dans le temps de son élaboration, après, une fois publié, il se détache de son géniteur. À moins que je me trompe.
A. B : Thème du retour en arrière dans le temps. « Mon enfance est une patrie... » Qu'est-ce que représente le passé pour vous ? Qu'est-ce qu'il apporte ? Et l'avenir qui apparaît soudain sous une forme un peu douloureuse ?
J. T. : Proche ou lointain, le passé est la seule chose que l'on connaît. Le présent est insaisissable, comme de l'eau à travers les doigts, c'est peut-être cela l'éternité. Quant à l'avenir, il nous reste inconnu et face à lui il me semble n'y avoir que deux options principales : le pessimisme ou l'optimisme. Notre devoir d'humains consiste certainement à espérer et à faire en sorte que les conditions du monde s'améliorent. En même temps nous assistons à toutes ces guerres, ces famines, ces calamités naturelles ou non qui dans nos pires moments nous portent à croire à une fatalité du malheur. Ces aspects-là entrent également dans le phénomène de la poésie, quelquefois ils en sont la cause et l'effet, regardons avec quelle force certains poètes ont écrit sous les dictatures du siècle écoulé.
A. B : Il y a aussi chez vous une quête introspective, mais qui semble passer par la découverte fortuite, la surprise, plus que par l'analyse et l'examen systématique qui sont des caractéristiques de la production suisse romande. Comment vous situez-vous par rapport à cette littérature ? Quelles filiations formelles, quelles influences revendiquez-vous ?
J. T. : À dire vrai je ne lis pas tellement de littérature romande à part les livres que m'offrent mes amis écrivains, non par défaut d'intérêt mais je suis trop accaparé par les «étrangers» si ce mot a un sens s'agissant de littérature. Depuis toujours je consacre à la lecture en moyenne deux heures par jour, de façon disparate, sans méthode, j'aborde des auteurs très différents les uns des autres, la plupart sont morts depuis longtemps, et cette approche m'a empêché de subir une ou des influences marquées. Cela dit, en poésie le surréalisme de la grande époque a été une aventure exceptionnelle.
Lors d'un récent séjour au Québec j'ai découvert avec ravissement la vitalité de la jeune poésie francophone de plusieurs provinces canadiennes. Des poètes sud-américains m'ont emballé pareillement, ils ont un imaginaire que nous n'avons pas en Europe.Parmi mes confrères romands, ces derniers mois j'ai souvent sorti de ma bibliothèque l'un ou l'autre ouvrage d'Alexandre Voisard. Et puis, en 2006 j'ai eu un coup de cœur pour «L'Inadapté» de François Beuchat, paru aux Editions d'autre part. Vous aimez Robert Walser ? Vous aimerez de même François Beuchat, il a autant d'allure dans la phrase et d'étrangeté que lui. En plus, il est Biennois également... (Voir http://www.dautrepart.ch/)
Publié par Alain Bagnoud à 09:27:15 dans Entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Max StirnerPublié par Alain Bagnoud à 10:36:29 dans Entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Alain Bagnoud à 09:41:28 dans Entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
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