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Le blog d'Alain Bagnoud...

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Alain Bagnoud

Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)

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Alan Humerose, trois expositions | 10 juin 2008


Grande série Alan Humerose ces temps-ci à Genève. Le photographe (voir ici et ici) expose dans trois lieux différents trois séries de travaux.
Alan Humerose, Courrier du corps (affiche)On trouve son Courrier du corps (voir ci contre) à la Pinacothèque des Eaux-Vives, angle rue de Montchoisy (www.pinacotheque.ch) 7 chemin Neuf. Des lettres illustrées expédiées à des femmes depuis les quatre coins du monde.
La galerie Krisal, 25 rue du Pont-Neuf à Carouge, expose, elle, ses Billes garées jusqu'au 24 aoùt (www.krisal.com). Des photos de troncs d'arbre garés, tatoués, marqués, en attente.
Enfin, il y aura demain 11 juin le vernissage du
Baroud des anges aux Enfants terribles 24, rue Prévost-Martin (www.les-enfants-terribles.ch). Corps dans l'eau, avec leurs tensions, en apesanteur comme ceux des anges. J'ai reproduit une copie de l'invitation en tête de ce billet.
(Et l'endroit, en plus, est intéressant.)

 

Publié par Alain Bagnoud à 10:11:45 dans Entretiens | Commentaires (2) |

Entretien avec Antonin Moeri | 02 avril 2007



Voici un entretien de forme un peu singulière. On y trouvera d'abord (en gras et numérotées) les questions que j'ai expédiées à
Antonin Moeri. Puis la réponse de notre auteur, qui a préféré la faire d'un seul tenant. Elle est peut-être un peu longue par rapport à ce qui se publie  généralement dans un blog mais vous y trouverez le ton et les positions originales d'un auteur que j'apprécie, et dont j'ai parlé aussi  ici, ici et ici.

1) Tous vos textes mettent en jeu un narrateur qui observe, qui épingle, mais il accorde finalement plus de valeur aux sensations et aux analyses qu'il en tire qu'au sens du monde qui l'entoure. Quelle est la part de la subjectivité dans votre travail d'écriture, et pensez-vous, comme vous semblez le suggérer, que le monde est lisible seulement par fragments discontinus et illisible en sa totalité ?
 
2) Il y a une sorte de passivité de vos héros. Ils semblent subir ce qui leur advient, trouver leur revanche dans l'examen des émotions et la description des faits, mais ne pas vouloir ou pouvoir agir. Est-ce une position philosophique de retrait, ou pensez-vous que l'action soit inutile ou impossible ?

3) De façon un peu paradoxale par rapport à ce retrait, vous vous êtes fait connaître publiquement par des positions provocatrices. En soutenant les Serbes lors de la guerre des Balkans. En défendant dans les journaux le retour de l'ordre à l'école. Des positions très à droite. Pouvez-vous vous expliquer là-dessus ?

4) Le monologue et l'oralité semblent avoir une grande importance dans votre écriture. Est-ce en relation avec votre maître Céline ? Ou faut-il chercher votre filiation plutôt chez Robert Walser dont vous êtes un grand admirateur, et dont vous partagez le goût de la promenade et de la marche ? Quelle est l'esthétique à laquelle vous vous rattachez ?
 

La ficelle, cher Alain Bagnoud, me semble un peu grosse: me faire passer pour un écrivain de droite sur la toile qui ressemble beaucoup au monde radieux des présentatrices sémillantes et des nouveaux pédagogues, ces jolies dames et ces messieurs sympathiques qui s'en tiennent, pour reprendre les mots de Limonov, "à un Progressisme flou dont les principales composantes sont un amour du progrès, une haine à l'encontre d'abstractions négatives: oppression, totalitarisme, racisme."
Cette vision du monde, simplette et confortable, permet de dormir tranquillement la nuit dans une chambre artistement décorée, de chanter sous la douche, de prendre brièvement et efficacement la parole dans les assemblées, de faire valoir sur le marché du travail ses qualités: inspiration, intuition, tolérance, écoute, humanisme etc., de manifester son excellence dans l'animation d'une équipe, de soutenir le Barça avec enthousiasme et conviction, de faire souffler un vent nouveau dans l'entreprise, d'adapter son langage aux circonstances et de ne songer qu'à une seule chose: la satisfaction du client.
Mais votre proposition m'intéresse, car vous savez comme moi que la distinction gauche-droite n'est plus opérante, que l'électeur de gauche est devenu un consommateur rusé qui se soumet avec volupté au règne du paradigme capitaliste. On pourrait affirmer sans trop d'effronterie que l'homme de gauche a perdu son honneur et qu'en instaurant la vie ignoble comme seule valeur, il a remplacé l'idéal par la morale et rejoint les rangs des masses silencieuses qui  récitent le même bréviaire et tournent en rond sempiternellement.
De la gorge des responsables scolaires cooptés monte un chant qui n'est pas celui du bouc, mais celui de la merlette à l'écoute du moindre besoin à satisfaire, pleine de sollicitude pour les petits radoteurs capricieux, attentive à la moindre verrue pouvant se développer sur la truffe de l'iPod en rollers. C'est avec des hymnes à l'égalité des chances et à l'épanouissement de chacun qu'on impose partout la jubilation permanente et la fête unanimisante, stratagème redoutablement efficace pour contrôler les populations. Et ce sont ces mêmes chantres de la proximité bienveillante qui emploient des réfugiées tamoules pour faire le ménage dans leur villa achetée à crédit (ce qui, en soi, n'est pas une action sale; la saleté, c'est de prétendre qu'on agit ainsi pour le bien de l'humanité).
Oui, votre proposition m'intéresse, car il est assez excitant de vivre dans un espace social structuré selon une logique flottante, dans un monde bigarré, au mileu d'une population gentiment mêlée, où se côtoient des sceptiques fanatiques, des esthètes cogneurs, des prostituées bénévoles, des chômeurs surbookés, des banquiers altermondialistes, des assistants sociaux élitistes, des étoiles syndiquées, des amateurs professionnels, des pasteurs antisémites, des loosers engagés, des pédophiles néo-chrétiens, des cantatrices chauves, des médiateurs sans âme, des procureurs hilarants, des psychiatres paranoïaques et de jeunes mamans cocaïnomanes, des immigrées blochériennes et des mystiques consuméristes
, des maris chassés du domicile conjugal et dormant dans une roulotte à côté d'une autoroute, des enfants inhalant les dangereuses particules fines du gaz de voiture et des institutrices aux lunettes d'aviateur.
Procédons par ordre. La question du narrateur-scrutateur qu'on croise dans mes livres est peut-être mal posée. Certes il soumet le monde qui l'entoure à une observation minutieuse, il épingle les gens, suggère des grimaces. Mais je crois qu'il est surtout sensible aux mots, aux phrases, aux discours qu'il entend. Il emmagasine des sons comme l'enfant le fait avant de savoir parler. Et les sons qu'il entend le laissent songeur. On pourrait ici se demander si le langage est la clé pour comprendre le monde et si le non-respect de ses lois est un signe.
Oui, mes héros sont essentiellement passifs, ils subissent mais ne se dérobent pas. Ils se laissent volontiers entraîner dans des catastrophes, le pire étant souvent pour eux une chance, comme l'était l'impuissance pour R.W.Fassbinder. Non pas que j'éprouve une quelconque attirance pour les victimes, dans un univers où celles-ci déplacent les frontières et concentrent toute l'attention des citoyens épuisés, où les petits squelettes du Darfour font bouger les stars du cinéma mondial, de la chanson mondiale et de Vingt heures dix pétantes. Si mes héros décrivent les faits, leurs sensations et leurs émotions, s'ils essaient de comprendre pourquoi ils ont frappé une femme, pourquoi ils aimeraient trouver refuge plus près du ciel, pourquoi la pulsion raciste ne les épargne pas, pourquoi les niaiseries proférées à longueur de journée par les animateurs de tous bords les rendent féroces..., ce n'est certainement pas pour valoriser le provisoire des estrades vides ni pour adopter la posture du dépressif ni pour s'abîmer dans l'immense fatigue de soi.
Ce repli frileux de la plupart de mes personnages vous amène, cher Alain Bagnoud, à poser la question de mes petites provocations dans la vie publique. Elles furent bien discrètes, car je n'ai pas le talent du polémiste et la guerre des mots n'est pas un exercice dans lequel je saurais briller. J'ai plutôt l'esprit en escalier et, à des propos tenus dans telle circonstance, je ne réagis que beaucoup plus tard, souvent le lendemain, parfois même la semaine suivante. C'est sans doute une des raisons de mon goût pour l'écriture, qu'on ne peut d'ailleurs guère envisager sans retrait, sans solitude, sans obscurité.
Vous prétendez, dans un élan presque condescendant, que j'ai soutenu les Serbes lors de la guerre des Balkans. Il faudrait expliquer un peu les choses. Mon éditeur était alors un homme dont j'ai toujours admiré la folie, les phrases trempées dans l'acide le plus tonique et la persévérance. Il se trouve que cet éditeur est serbe (de Macédoine je crois) et qu'il a, lui, soutenu, avec une sorte d'héroïsme incompréhensible pour les petits démocrates que nous sommes, les nationalistes serbes entraînés dans une guerre civile aux causes multiples. Aboyer avec le reste de la meute m'était impossible. J'ai trouvé plus belle et plus courageuse l'attitude d'un Peter Handke qui s'est efforcé de voir différemment, de percevoir autrement cette réalité.
Quant à mes prises de position par rapport à l'école publique genevoise, il m'était difficile de ne pas réagir. Je savais de quoi je parlais puisque je gagnais un salaire dans cette institution. Une institution où l'on a subitement poussé les enseignants à s'occuper de ce qui ne les regardait pas, à flatter les bassesses et les lâchetés de l'ado moyen. Une institution qui, tout à coup, cessa d'être un lieu réservé à l'étude pour devenir une surboum étroitement surveillée par des adultes en jean et casquette, à percing et trottinette. Les quelques articles que j'ai alors envoyés aux journaux locaux ne faisaient que refléter l'inquiétude d'une population qu'on consulte d'ailleurs régulièrement à ce sujet.
Pour ce qui est de l'oralité et des monologues dans mon écriture actuelle, ils signalent un besoin de dépasser... comment dire... j'étais embourbé, encalminé sur une mer sans rides... mon narrateur occupait tout le terrain... je devais le... les livres de Faulkner et de Lobo Antunes (surtout Explication des oiseaux) m'ont indiqué une voie à suivre. Il ne me suffisait plus de scruter les failles les plus infimes. J'ai éloigné le narrateur du centre du discours. Je l'ai multiplié. "Il s'est mis à l'écoute de voix en quête d'une oreille prête à les saisir", comme le dit si bien Carmen Cela qui m'invita à l'Université de Salamanca pour parler de mes polyphonies et, surtout, de celles des autres, et qui écrivit un texte magnifique sur mes châteaux de sable.
Me rattacher à une esthétique? Celle de Walser ou celle de Céline? Je voudrais ne plus me rattacher à une quelconque esthétique. Walser a représenté pour moi ce qu'il y a de plus grand dans la littérature. Puis ce furent Thomas Bernhard, Louis-Ferdinand Céline, Salinger, William Faulkner. Ce sont tous des écrivains de la bande sonore, des effets d'oralité. Le livre le plus fascinant lu ces dernières années fut pour moi As i lay dying, paru en 1934. Je n'en reviens toujours pas de cette histoire d'agonie, d'interminable convoi funèbre et d'enterrement, racontée par quinze personnages tous plus mystérieux, plus attachants les uns que les autres.

Publié par Alain Bagnoud à 08:41:46 dans Entretiens | Commentaires (21) |

Entretien avec Jacques Tornay | 25 janvier 2007

Et voici quelques questions à Jacques Tornay, un poète important et fertile (voir ici). Né en 1950 à Martigny, il est journaliste et traducteur et a également publié des nouvelles, des romans, des aphorismes, des biographies (pour la liste de ses ouvrages, voir ici). 

A. B : « Je poursuis un idéal flûté... » écrivez-vous (dans Feuilles de présence). Cet idéal est manifestement poétique mais il réside aussi dans une présence au monde faite de retrait et d'attention au quotidien. Pouvez-vous nous parler de ces deux choses et des liens qu'elles entretiennent ?

J. T. : J'aimerais être davantage présent à mes semblables, parce que je crois que l'on ne se connaît soi-même que par les autres. En même temps il y a un recul à prendre, pas forcément une distance, plutôt un espace de solitude qui permet à la fois de s'oublier un peu et d'éprouver une sorte de légèreté salutaire. Chez moi ça ressemble moins à de la méditation qu'à de la rêverie et je l'obtiens de plusieurs façons, par exemple en observant une rivière, du vent dans les branches, ou en refermant un livre aimé pour essayer de poursuivre dans ma tête la pensée de l'auteur. Mais lorsqu'on se retire en apparence du monde on n'en est pas absent pour autant, l'attention continue sauf qu'elle ne prend plus appui sur les corps, les objets, la matière. En fait, on ne peut pas tracer de ligne de démarcation précise, il arrive que les deux attitudes cohabitent dans un même instant.



                                                      Rivière

A. B : On sent dans votre poésie une recherche d'apaisement, de sérénité, une envie d'« être à soi-même comme le chat assis sous le pommier », mais cette position zen est détruite par fulgurances. Vous éprouvez la certitude que « la sérénité est un continent inabordable ». Comment expliciteriez-vous cette tension ? Quelle est son importance dans votre pratique ? 

J. T. : À mon point de vue la tension est inhérente à toute poésie qui se propose un but, car elle est le lieu où toutes les contradictions, les tiraillements, les enthousiasmes, tous les doutes, se rencontrent. L'écriture est une manière comme une autre de résoudre sa propre énigme, et même si au départ je n'écris pour personne, l'exercice n'aura pas été vain quand on me dit : «Ah, dans ce poème-là j'ai éprouvé quelque chose». Peu importe de savoir quoi, ce genre de constat est une récompense.
La tension se manifeste avant tout par ce désir fou de vouloir tout exprimer, ne laisser aucune ombre, aucune angoisse ni aucun émerveillement hors de son champ d'action. Au bout du compte c'est impossible parce que nous sommes prisonniers d'une voix, d'un style, d'une langue, et de son temps personnel qui ne cesse de raccourcir... Même Fernando Pessoa n'a pas réussi à s'émanciper de ces contraintes d'identité, on retrouve sa griffe sous ses divers hétéronymes.
Toutefois, grâce à sa brièveté, en principe, je perçois le poème comme un endroit privilégié où dire le maximum avec un minimum de signes. Ces fulgurances auxquelles vous faites allusion me viennent assez spontanément, si elles prennent une tournure laborieuse, j'abandonne, ce sera mauvais. Ce sont des soubresauts, des éclairs que je m'empresse de noter dans le calepin que je garde sur moi. Il n'y a rien de lisse tant qu'on est sur la Terre, le «zen» est une posture par nature éphémère, intenable sur le moyen terme. Je ne vois rien de simple et de facile, ni d'ailleurs de banal dans ce que nous sommes, chacun. Je suis toujours étonné de me trouver ici, maintenant, avec la possibilité d'entendre, voir, toucher, etc. et de pouvoir transcrire mes perceptions dans un ensemble de mots, avec des images et un rythme venus d'une partie de moi dont j'ignore tout. Chaque poème est une forme de miracle, demain matin cette faculté pourrait m'être enlevée par un accident ou simplement le manque d'envie. Comme l'amour, la poésie est un désir (j'allais dire désert !) à cultiver mais on ne peut présumer de rien.
Il n'empêche, je ne serai jamais entièrement satisfait de mes résultats ; c'est égal, le livre nous appartient dans le temps de son élaboration, après, une fois publié, il se détache de son géniteur. À moins que je me trompe.

A. B : Thème du retour en arrière dans le temps. « Mon enfance est une patrie... » Qu'est-ce que représente le passé pour vous ? Qu'est-ce qu'il apporte ? Et l'avenir qui apparaît soudain sous une forme un peu douloureuse ? 

J. T. : Proche ou lointain, le passé est la seule chose que l'on connaît. Le présent est insaisissable, comme de l'eau à travers les doigts, c'est peut-être cela l'éternité. Quant à l'avenir, il nous reste inconnu et face à lui il me semble n'y avoir que deux options principales : le pessimisme ou l'optimisme. Notre devoir d'humains consiste certainement à espérer et à faire en sorte que les conditions du monde s'améliorent. En même temps nous assistons à toutes ces guerres, ces famines, ces calamités naturelles ou non qui dans nos pires moments nous portent à croire à une fatalité du malheur. Ces aspects-là entrent également dans le phénomène de la poésie, quelquefois ils en sont la cause et l'effet, regardons avec quelle force certains poètes ont écrit sous les dictatures du siècle écoulé. 

A. B : Il y a aussi chez vous une quête introspective, mais qui semble passer par la découverte fortuite, la surprise, plus que par l'analyse et l'examen systématique qui sont des caractéristiques de la production suisse romande. Comment vous situez-vous par rapport à cette littérature ? Quelles filiations formelles, quelles influences revendiquez-vous ?

J. T. : À dire vrai je ne lis pas tellement de littérature romande à part les livres que m'offrent mes amis écrivains, non par défaut d'intérêt mais je suis trop accaparé par les «étrangers» si ce mot a un sens s'agissant de littérature. Depuis toujours je consacre à la lecture en moyenne deux heures par jour, de façon disparate, sans méthode, j'aborde des auteurs très différents les uns des autres, la plupart sont morts depuis longtemps, et cette approche m'a empêché de subir une ou des influences marquées. Cela dit, en poésie le surréalisme de la grande époque a été une aventure exceptionnelle.  
Lors d'un récent séjour au Québec j'ai découvert avec ravissement la vitalité de la jeune poésie francophone de plusieurs provinces canadiennes. Des poètes sud-américains m'ont emballé pareillement, ils ont un imaginaire que nous n'avons pas en Europe.Parmi mes confrères romands, ces derniers mois j'ai souvent sorti de ma bibliothèque l'un ou l'autre ouvrage d'Alexandre Voisard. Et puis, en 2006 j'ai eu un coup de cœur pour «L'Inadapté» de François Beuchat, paru aux Editions d'autre part. Vous aimez Robert Walser ? Vous aimerez de même François Beuchat, il a autant d'allure dans la phrase et d'étrangeté que lui. En plus, il est Biennois également... (Voir http://www.dautrepart.ch/)

Publié par Alain Bagnoud à 09:27:15 dans Entretiens | Commentaires (0) |

Entretien avec Jerome Meizoz (2) | 30 décembre 2006

 Max Stirner

Jérôme Meizoz (voir 18.12 et 23.12) est pour l'échange et il a raison. Après les questions que je lui ai posées sur son livre, il m'interroge sur le mien (voir 23.12). Notamment sur des thèmes communs à nos deux ouvrages. Il n'y a aucune raison de ne pas lui répondre, n'est-ce pas ?

J.M. : La leçon de choses en un jour, c'est le deuxième livre d'un Valaisan où les proverbes sont utilisés, tantôt comme sagesse, tantôt comme forme d'oppression par l'indiscutable. Que représente le proverbe dans ce monde que tu décris ?

A.B. : Un pouvoir tout d'abord, il me semble. Dès qu'on le prononce, surgissent lourdement la tradition, la norme. Parce qu'il se présente comme l'expression d'un point de vue collectif, évident, comme la sagesse des pères et des anciens, comme un plus petit dénominateur commun aussi, il impose. Le proverbe est indiscutable. On ne peut pas nier un proverbe, sinon avec un autre proverbe. Mais il permet aussi à l'individu qui l'utilise habilement de sortir de sa faiblesse, de contredire, de contester. Le proverbe justifie le discours subjectif du faible face au fort en disant : ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est l'évidence. Mais cet usage libérateur est réservé aux retors. 

J.M. : Le patois a-t-il été une source expressive importante pour toi ? L'as-tu reconstitué d'après tes souvenirs, as-tu utilisé des informateurs ou des livres ? As-tu vécu une forme de bilinguisme douloureux, naturel, ou comique quand tu étais gosse ?

A.B. : La génération de mes grands-parents parlait le patois et j'en comprenais quelques bribes quand j'étais enfant. Il me semblait qu'on trouvait dans cette langue le plaisir de l'échange, de la blague, du jeu, qu'on plaisantait beaucoup, que ça se prêtait à ça. Mais en même temps, c'était lié au passé et à une certaine rudesse. Aux vieux, aux grands-parents, aux vaches. Ça ne me concernait déjà plus. Maintenant, j'ai tout oublié. La leçon de choses en un jour a donc nécessité des manuels.

J.M. : Quel est l'héritage, pour toi, des débats sur la littérature critique ou engagée, telle que la concevaient des écrivains que tu connais bien, comme Yves Velan ou, par exemple, Gaston Cherpillod ?

A.B. :
La littérature ne doit pas être propagande, elle n'est pas tenue de défendre des idées (elle peut le faire, pourquoi pas ?) mais la manière est essentielle. J'ai de la peine à m'adosser à une théorie, littéraire ou politique, puisque toutes ont fait faillite. Il m'est impossible de m'identifier à une pensée politique et de l'opposer à une autre, de m'appuyer sur un système de droite pour contrer un système de gauche, ou réciproquement. Je me méfie des systèmes et des discours assertifs et assurés, qui me semblent toujours totalitaires. Mais, de Velan, de Cherpillod, j'ai gardé la certitude que la forme est politique, et que c'est par elle qu'on peut exprimer une non-adhésion, une résistance, qu'on peut contester l'ordre présenté comme évident.

J.M. : La tradition littéraire anarchiste semble très présente dans tes références. De Vallès à Céline ou même Alphonse Boudard, il y a un ton décapant, une mise à plat des institutions et des discours. T'inscris-tu dans ce paysage et comment ? Pour toi la littérature est-elle le lieu de la liberté à l'égard de tous les discours d'oppression, et comment ?

A.B. : Stirner voulait expurger l'individu de tout ce qui n'est pas l'individu dans l'individu. Il pensait à des discours dominants, à Dieu, à l'Etat... Il y en a bien d'autres qui nous parasitent, qui tendent à nous conduire et qu'on peut miner et démonter. C'est une des forces de la littérature. Que vous en lisiez ou que vous essayiez d'en faire, elle vous met toujours un peu à l'écart, à côté, vous n'êtes plus dedans, vous ne pouvez pas dès lors être totalement dupe d'un système ou d'un pouvoir. De sorte qu'elle est aussi un outil de libération, et c'est pour ça que les régimes totalitaires s'en méfient. (Mais elle est également plaisir, enrichissement personnel...) La volonté de Stirner, je la retrouve comme écrivain dans la recherche de ma langue propre. C'est un processus que j'ai essayé d'entamer il y a longtemps, qui est difficile à mener, et qui n'est de loin pas encore abouti. M'expurger de tous les parasitismes (le parler évident, naturel et orienté d'un milieu, d'une tribu, d'une idéologie, d'un savoir, d'une classe sociale, de l'université, etc.) et trouver dans le vaste territoire de la langue un espace à moi, lié à mon identité et qui puisse l'exprimer. Pour se retrouver dans l'égoïsme individualiste ? Non. « En tant qu'égoïste, le bien-être de cette « société humaine » ne Me tient pas à cœur, Je ne lui sacrifie rien et ne fais que l'utiliser : mais, pour pouvoir l'utiliser pleinement, Je la transforme en Ma propriété et Ma créature, c'est-à-dire que Je la détruis pour créer à sa place une association d'égoïstes. » (Max Stirner, L'unique et sa propriété, L'Age d'Homme, p.229)

Publié par Alain Bagnoud à 10:36:29 dans Entretiens | Commentaires (0) |

Entretien avec Jerome Meizoz (1) | 23 décembre 2006

Quelques questions à Jérôme Meizoz (voir le 18.12). Elles inaugurent un nouveau thème, Entretiens.

A.B. : On s'interroge en refermant Le Rapport Amar (voir...). C'est manifestement un roman : il met en scène des personnages  imaginaires. Mais il se lit aussi comme autre chose, et manifestement, il vise moins la capture du lecteur que la rupture avec certaines règles romanesques. Quelle est l'esthétique qui a présidé à ça ?

J.M. :
C'est une question théorique, et je n'écris pas à partir d'une postulation de ce type, même si ce roman peut le laisser croire. Seuls les critiques professionnels croient que les auteurs ont une esthétique toute formulée dans leur casque. Pour ma part, c'est une pratique, on teste des formes et on voit si elles tiennent au sujet... Donc j'avais d'abord une histoire à raconter, un souvenir à exorciser, et il fallait trouver la forme propre à cette opération magique : d'où les multiples points de vue, qui déjouent tous l'excès ou la folie potentielle de chaque discours, fausse objectivité tant du scientifique meurtrier que du criminologue, etc. Les récits et témoignages enchâssés permettent cette mise à distance généralisée. 

A.B. : Les personnages semblent agis par leur rapport à la langue, déstructurés par l'écart entre une langue orale, créative mais périmée, et une langue normée, répressive. Le livre semble suggérer que ce conflit est généralisé. Oui ?

J.M. :
Oui, il est généralisé selon moi, et les tensions en langue révèlent bien des lignes de fracture dans le monde social. Cette situation touche particulièrement les professionnels-passionnels de la langue, les écrivains : dans nos pays, l'Ecole a fabriqué une fiction de norme linguistique très étroite qui ne tient pas compte de l'immense variation sociale des langages, et perd donc toutes sortes de potentialités. En plus, comme les écrivains sont pour la plupart des lettrés formatés par le système scolaire, leur rapport à la langue est harmonieusement pré-contraint. Vallès a raillé cela en parlant des «victimes du livre» à une époque où le discours officiel était que le livre est émancipateur... Nous ne profitons plus des langages d'autres milieux sociaux, même si Rabelais, Vallès puis Céline ont essayé d'en faire une forme littéraire. Nous avons une espèce de langue châtrée, et nous devons nous mouvoir là-dedans. Certains l'acceptent et se trouvent bien dans le costume hypercorrigé de la Belle Langue, d'autres se rebiffent. Le meurtrier du roman vit ce conflit de manière paroxystique, car  il se mêle à des affects qui débordent le domaine professionnel.

A.B. : A travers sa fascination du Candomblé qui tourne finalement en meurtre rituel, le héros, Lesseul, semble vouloir purger sa victime de la langue des maîtres et revenir à la langue originelle. N'est-ce pas un fantasme de l'âge d'or ?

J.M. :
Bien sûr, c'est un pur fantasme régressif, celui de l'âge d'or que devait avoir Rousseau (l'origine des langues : des femmes à la fontaine), et que l'on connaît dans la théologie chrétienne sous d'autres formes. Lesseul est un catholique fervent, mais aussi un chercheur enfermé dans les formulations scolastiques de conflits pratiques : comment les gens parlent ou sont parlés par le langage. De plus, Lesseul ignore quelles passions il a investi dans sa recherche, et il se voit peut à peu piloté par elles.

A.B. : Le rapport Amar insinue aussi que derrière l'apparente impartialité de chaque chercheur, il y a l'influence d'une biographie, d'un milieu, de fantasmes personnels, comme chez Lesseul. L'objectivité scientifique est donc impossible ? 

J.M. : Je m'interroge sur les affects de la recherche scientifique : si nous passons des années à travailler sur un sujet, c'est qu'un goût personnel nous y pousse. Je me souviens d'un chercheur qui fabriquait des poupées virtuelles à tête de Marilyn Monroe, dans un laboratoire informatique très sérieux. Les affects de sa recherche sautaient aux yeux, mais il n'en avait pas même l'air conscient... On a intérêt à savoir un peu, dans un travail universitaire, quels sont les fantasmes sous-jacents qui nous mobilisent. Ne serait-que pour en contrôler les effets. En sciences humaines, plus personne ne pense aujourd'hui que nous pouvons avoir une définition de l'objectivité du même type que celle auxquelles prétendent les sciences de la nature, de manière problématique d'ailleurs. Nous sommes dans des sciences à interprétation, et non à lois. Ce qui ne signifie pas, contrairement à la tendance postmoderne, que les sciences humaines disent n'importe quoi : simplement les procédures de validation sont différentes, elles se font par le débat avec les pairs.  Lesseul serait ici une figure de l'aveuglement sur soi, et sur les schèmes théoriques qui l'habitent.

Publié par Alain Bagnoud à 09:41:28 dans Entretiens | Commentaires (0) |

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