• L'entrée du camp d'Auschwitz
    Vu hier au
    Terrier l'admirable spectacle de Philippe Lüscher. L'acteur est magnifique dans cette interprétation de La Trêve, un récit de Primo Levi publié en 1963, dix-huit ans après les faits qu'il relate. Juste, retenu, sensible, irradiant d'humanité retenue, de force, d'émotion contrôlée.
    C'est un long monologue, d'une grande économie de moyens, au service d'un contenu difficilement supportable. L'histoire de ce qui se passe après que le camp d'Auschwitz a été libéré par les Russes, quatre cavaliers avec leur mitraillette sur le côté.
    A ce moment-là, Primo Levi se trouve dans l'infirmerie du camp abandonné, parce qu'il avait eu la chance d'avoir la scarlatine qui lui a épargné la marche de la mort où ont disparu la plupart de leurs camarades. 
    La Trêve raconte les neuf mois qui sont suivi, jusqu'à ce que Levi arrive en Italie. Neuf mois passés dans la maladie, le froid, la faim, la mort, pendant lesquels il a été ballotté par l'administration soviétique du haut en bas de l'Europe, de la Pologne à la Russie, à la Roumanie, à la Hongrie, à l'Autriche et à l'Allemagne,
    dans une trajectoire absurde, de camp de triage en camp de regroupement, de train de marchandise en train de marchandise, sur un réseau de chemins de fer dévasté.
    A se demander si les soviétiques avaient vraiment envie que ces survivants rentrent chez eux, si l'itinéraire n'était pas « 
    machiavéliquement arrangé de manière à se débarrasser de ces témoins encombrants, qui ne sont de toute façon plus que l'ombre d'eux-mêmes », comme l'écrit Marcel Cottier dans sa présentation du spectacle.
    Après la séance, on a parlé. C'est aussi ce qu'il y a de bien, au Terrier. On se retrouve ensuite à côté du petit et charmant théâtre underground, dans les antichambres qui servent de salle de réception, on se regroupe, on boit un verre, on grignote, on cause. Des négationnistes, de la mort ambiguë de Primo Levi, de La mort est mon métier, des Bienveillantes...
    Pas des thèmes très gais, j'en conviens. Mais après toute cette barbarie qui nous avait été montrée, un peu de discours, des idées, de la communication et de la chaleur humaine, ça fait du bien.  

    Philippe Lüscher, La Trêve, Le Terrier,71 bd de la Cluse,Genève, Tél. 022 320 43 61.
    Ce soir dernière à 18 h 00

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  •              Photo: Marc Vanappelghem pour 24 heures
    Il est assuré qu'en ce qui concerne l'opéra, j'ai encore moins de compétences que pour tous les autres sujets dont je parle ici. Aussi, comme j'avais envie d'évoquer La Flûte enchantée que j'ai vu hier au Grand Théâtre de Genève avec Bernard Antenen et d'autres amis, il s'agissait de se renseigner en consultant les critiques en ligne.
    La Tribune de Genève tout d'abord. Sylvie Bonier : " L'équipe de Malandro s'est en effet surpassée pour rendre à la Flûte enchantée de Mozart tout le merveilleux dont l'œuvre est porteuse. " Et de citer les costumes, cette reine de la nuit et ses servantes en merveilleux insectes, ce  Sarastro en cerf avec son peuple de boucs, de faunes, de chèvre-pieds, les objets bien trouvés, les décors mouvants et créatifs.
    Mais : " pour ce qui est du traitement scénique de la Flûte enchantée, Omar Porras s'est comme empêtré dans la partition. " La distribution, je résume, est inégale, et Mozart résiste à Porras.
    Dans Le Temps, Julian Sykes parle carrément d'ennui : " une certaine vacuité de propos. De rythme, surtout, comme si le metteur en scène colombien n'avait su composer avec les lois du genre ni avec les chanteurs à disposition. " Diable ! Puis il critique Porras d'avoir remis de la naïveté dans cet opéra, au détriment de la portée philosophique de l'ouvrage.
    Et pan encore sur la direction musicale de Gabriele Ferro, qui " ne parvient pas à galvaniser ses troupes: battue allégée, certes, mais sans relief. "
    Matthieu Chenal dans 24 heures, lui, a un autre ton encore. Il trouve bien que " l'orchestre manque de rebond, de fraîcheur ". Mais pour le reste, il parle de maestria. " Le génial Colombien trouve dans l'ultime opéra mozartien une formidable machine à produire des rêves en phase avec ses délires foisonnants. " Faut-il donc aller voir ça ? Oui: "il faut courir au Grand Théâtre pour y découvrir tout un monde de sylphes velus, de gnomes et de fées phosphorescentes. "
    Après tant de graves avis discordants avec lesquels je suis tout à fait d'accord, il apparaît clairement que j'avais raison : ce spectacle est tout simplement magique. 

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  • <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>        Ulysse raillant Polyphème, par Turner
    </o:p>
    Toute L'Odyssée au Théâtre du Grütli. Une nuit de lecture, 66 comédiens et la lumière du texte d'Homère pour passer le solstice.
    C'était hier au soir et ce matin. Une entreprise un peu folle, proposée par Carlo Gigliotti, qui touchait à l'exploit sportif, au liturgique, à la fête.
    Il fallait tenir. Les comédiens d'abord. Le premier mot a été prononcé par Jacques Probst le vendredi à 20 h 00, le dernier par Daniel Wolf le samedi entre 10 h 30 et 10 h 45. Je m'étais promis de noter l'heure exacte, je n'y ai plus pensé dans l'effusion des applaudissements, après ces 14 à 15 heures de lecture dans un dispositif scénique simple.
    Une très longue table, des chaises, un lutrin, un lustre, des éclairages en jaune et bleu tamisé pour la salle et le décor. Et des numéros de comédiens, faisant dans le sobre ou le théâtral, d'après leur caractère et leur talent. Il y avait tout ce que le coin compte de grosses pointures. Des acteurs qui avaient pris le risque de l'improvisation. Vous imaginez bien qu'avec le nombre, aucune répétition n'avait été possible avant. Il fallait y aller, se lancer, interagir, résister à la fatigue. C'était forcément irrégulier, intéressant aussi, et on a pu voir petit à petit, à mesure que les acteurs s'écoutaient les uns les autres, au fil des heures, naître quelque chose. Une colonne vertébrale, un style presque.
    Le public était en face, sur des transats ou des chaises, avec des cousins et des couvertures mis à disposition. Nombreux. A ce niveau-là aussi, c'était un succès. Certains ont tenu le coup toute la nuit et toute la matinée. Mes filles par exemple. Pas moi. A mon âge !
    Je suis donc allé dormir quelques heures. Mais en revenant, ce matin, je trouvais quelque chose d'émouvant à penser, dans le matin glacial, que le texte d'Homère avait été dit tout le temps, qu'il continuait à être dit, dans cette salle vers laquelle je me dirigeais, au rez-de-chaussée du Grütli, avec le bar ouvert à côté, qui proposait petite restauration et alcools.
    Un bar qui avait été bien fréquenté jusque tard dans la nuit. Pensez : 66 comédiens ! Et des gens qui passaient. Qui arrivaient en cours de spectacle ou qui sortaient de la salle pour se sustenter, se rafraîchir entre deux chants. On leur proposait une salade orientale le soir, puis une soupe au lentille à deux heures, un petit déjeuner. Et à la fin, le samedi matin : champagne !
    A l'intérieur de la salle, l'ambiance était plus au sacré. Une vraie cérémonie se déroulait, qui donnait l'impression aux spectateurs de participer à quelque chose d'important. Cette profération qui renouait avec l'origine du texte, quand il était chanté par des aèdes et rythmé par des lyres, des cithares, ou déclamé par des rhapsodes.
    Et puis les circonstances. La nuit du solstice qui terrifiait nos aïeux dans leurs cavernes, cette nuit qui effraye toujours la part primitive en nous. L'obscurité, le froid, la sauvagerie, la mort.
    Et pour résister : la poésie, la civilisation, la culture. La littérature et un de ses chants  fondateurs. Le soleil de la Grèce. L'éclatant Homère.
    Oui, ça avait du sens.

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  • Le Terrier, à Genève, lance un appel que je suis content de relayer.
    Ce petit théâtre indépendant a créé depuis 1999 trente-huit spectacles de lectures. Des mises en scène intéressantes, avec d'excellents coPortrait imaginaire de Sade, par Man Raymédiens, des textes originaux, un réseau d'échange et de liens. L'association fait le bilan :
    « Un acquis précieux, assorti d'un désir d'aller plus loin encore, tant au niveau des textes à faire entendre que du public à élargir - et pour cela, nous avons besoin, bien sûr, de votre soutien. »
    On peut donc devenir membre (50 francs par an et deux invitations offertes), membre abonné (100.-  et une invitation à l'année) ou membre donateur, « c'est-à-dire obtenir la possibilité, pour toutes les lectures de la saison, de passer devant le « chapeau » sans rien y déposer - et avoir la conscience absolument tranquille... ainsi que la satisfaction encore plus forte de soutenir une entreprise artistique hors du commun -sans compter notre reconnaissance éternelle). »
    Leur reconnaissance éternelle ? Ah, n'hésitons pas !
    Voici l'adresse : Association Le Terrier, 71 bd de la Cluse, 1205 Genève. Et le mail : leterrier@bluewin.ch. Pour s'inscrire ou demander à être informé sur les spectacles.
    Et pour vous appâter, le programme de l'année. Rien que des pointures :
    Alexandre Vialatte                      par Jean Bruno
    H. Guibert et Zouc                      par M.-A.Borsinger
    Primo Lévi                                 par Philippe Lüscher
    Adrien Pasquali                         par Nicolas Rinuy
    Italo Svevo                                par Louis Martinet
    Sade                                        par André Neury

    (Publié aussi dans Blogres)


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  • Olivier ChiacchiariEncore un prix pour l'auteur de théâtre Olivier Chiacchiari[1]. La ville de Berne vient de lui décerner son glorieux Prix Welti pour le Drame. Parmi des dizaines d'autres pièces !
    Vaste choix, rude concurrence, mais le jury a préféré entre toutes "La mère et l'enfant se portent bien". 10 000 francs. Et le prestige !
    Parce que le Welti, c'est la première catégorie ! Il a été remporté par Frisch et Dürrenmatt, entre autres. Chapeau bas ! Bravo Olivier !


    [1] Sale Histoire (1995) a remporté le Prix du dialogue au Festival du film de Soleure en 1997. La Cour des Petits (1998) a remporté le Prix littéraire de la Société genevoise des écrivains en 1998.


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