• © ISABELLE MEIESTER | «Dom Juan» de Molière. Don Carlos (Thierry Jorand) trinque à la santé de Dom Juan (Raoul Pastor).

    Dom Juan ou le festin de pierre. C'est sans doute le titre entier de la pièce qui a fourni le décor du Dom Juan monté à Carouge par Raoul Pastor au Théâtre des Amis, lequel est transporté pour l'occasion dans le parc Louis-Cottier et joué sous chapiteau.
    Sur la scène en demi-lune une gigantesque table de marbre. Le sol est en marbre aussi. Sinon rien, ou un ou deux effets de lumière. Décor qui est en harmonie et en contraste avec le Dom Juan qu'incarne Pastor. Il y a contraste parce que dans cette ambiance funèbre s'affaire un Dom Juan plus jouisseur que transgresseur, un Dom Juan à cigare et à grand crus, qui s'occupe moins à défier le Ciel qu'à l'utiliser pour ses affaires, un Dom Juan malin qui trouve la bonne solution dans chacun des problèmes qu'il rencontre. Et il y a harmonie parce que, on l'aura compris, on s'affaire beaucoup sur cette table à boire, à manger, à fumer.
    La pièce de Molière a tellement été montée qu'un des intérêts du spectateurs, c'est de voir ce qui, dans la version qu'il découvre, est différent. Ici, une marionnette dans la première scène qui représente Guzman, et Sganarelle dialogue avec lui-même par l'entremise de cette poupée, ce qui, il faut bien le dire m'a laissé sceptique. Autre chose, plus réussie à mon goût: les personnages qui affrontent Dom Juan, notamment Elvire et Dom Louis, n'ont pas ce fond pathétique qu'on leur donne d'ordinaire, ils comprennent les habiletés rhétoriques du séducteur, les apprécient en direct, en jouissent autant que lui, et reconnaissent ses supériorités par un éclat de rire soudain: « Bien joué! »
    Bref: le spectacle tire moins vers le tragique et le métaphysique que vers le plaisir des sens, vers la comédie des apparences et leur maîtrise par Dom Juan, ce que semble signifier cette fumée qui rythme le spectacle, fumée jouissive du tabac au début et tout au long de la pièce, fumée de l'au-delà quand apparaît le fantôme. Et quand elle se dissipe, ne reste que le jeu des tromperies partagées, des discours délectables et des plaisirs du monde à atteindre sans vergogne, délicieux sur le moment et en fin de compte vides.

    Dom Juan, de Molière. Parc Louis-Cottier, place de Sardaigne à Carouge. Jusqu’au 29 mai. Loc. 022 342 28 74.


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  • ScapinLa jubilation qui me tenait lorsque je suis sorti de ce spectacle, cette jubilation qui m'avait tenu pendant tout le spectacle, elle a probablement des causes diverses, mais on peut les réunir dans un mot.
    Tout est heureux dans Les Fourberies de Scapin vu par Omar Porras. Ce qui fait que finalement, par contagion en quelque sorte, et de façon quasiment nécessaire, tout le monde est heureux.
    1) Les personnages de Molière: les amoureux se marient, les père et mère (Porras féminise Géronte) retrouvent leurs filles, les fourbes pardonnés se sont bien amusés et ont joui de leurs tours.
    2) Les acteurs: à cause du triomphe que rencontre la pièce, sans doute, mais plus fondamentalement aussi, sans doute. Il n'est pas souvent donné à de jeunes comédiens de pouvoir vivre le théâtre avec une telle intensité, et le bonheur qu'ils en éprouvent est contagieux.
    3) Les spectateurs: ravis, exultant, gonflés finalement d'énergie, d'amour de la vie et d'envie de théâtre. Encore, encore! Stupéfiés par l'inventivité de la mise en scène, les ressorts comiques exploités à plein, la langue de Molière servie, comme exposée et faisant mouche dans tous ses effets, par le décor, les masques et les costumes, l'ambiance parodique des années cinquante genre Deschiens de mauvais goût, cet intérieur d'un bistrot où se joue la comédie de la vie...
    On sait comment l'affaire s'est faite. Avide de renouveau et de jeunesse, Porras a fait courir le bruit qu'il cherchait des acteurs neufs, et 300 CV d'un peu partout en Europe ont afflué. Il en a gardé 100, puis a organisé des ateliers, et a finalement réuni 9 jeunes talents Enfin selon, paraît-il, la méthode habituelle du metteur en scène, tous ont appris tous les personnages, aucun rôle n'a été attribué pendant deux mois, et c'est tout à la fin que la distribution s'est faite.
    Ça c'est l'anecdote. On s'en fiche.
    L'important, c'est ce qu'on sait à la fin, quand on sort du spectacle: le théâtre, c'est magnifique, la vie vaut la peine d'être vécue, la joie peut être partout, le bonheur n'est pas réservé aux riches, aux beaux, aux forts, le bonheur n'est pas mièvre, dégoulinant, soporifique, mou, il est énergique, volontaire, actif, excitant. Et surtout, il est pour tous: les mal foutus, les pauvres, les ridicules, les avares, les maladroits, les coincés aussi. Bref: il est grand, le bonheur (et Porras est son prophète).

    Les Fourberies de Scapin, d'après Molière, Mise en scène d'Omar Porras
    Par le Teatro Malandro, Création, du 21 avril au 10 mai 2009, Théâtre de Carouge, Salle François-Simon (Rue ancienne 39)


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  • J'ai l'impression qu'André est mort dans les toilettes parle de mort, rien que de mort. Ouh là, là, pensez-vous, on ne va pas s'amuser! Hé bien si!
    Bon, je ne vous cache pas qu'il y a quelques moments sombres, tristes, recueillis, angoissés, profonds, mais on rit beaucoup à cette suite de sketches liés par le thème de la mort. Hélène Cattin, Sandra Gaudin et Christian Scheidt, fondateurs et membres de la compagnie Un Air de Rien, travaillent en effet selon le principe du collectif: pour l’écriture théâtrale, la sonorisation, la réalisation des films, le jeu et la mise en scène.
    Ici, je cite les sources:  « Les auteurs de ce spectacle ont écrit, mais également puisé dans un matériel fait de témoignages, de recherches scientifiques, de textes philosophiques et poétiques, de scènes écrites, de canevas muets et de thèmes d’improvisation afin de mettre en lumière avec humour notre légitime et absurde besoin de sens. »
    C'est irrégulier mais ça fonctionne, dans une esthétique légèrement ironique et une sobriété de moyens scéniques juste. Le soir où j'y suis allé, il y avait une classe de jeunes ados dans la salle et je craignais le pire. On sait ce que c'est que la discipline de ces chères têtes blondes lâchées dans une salle obscure avec tous les copains à épater. Mais après un début mouvementé, les ados ont été happés par le spectacle, et ont participé au mouvement avec une belle spontanéité et cet enthousiasme si énergique qui est leur marque. Preuve s'il en fallait une que le spectacle a une grande force de capture, pour tous publics.
    C'est avec Pierre-Isaïe Duc, Jean-Luc Farquet, Sandra Gaudin, Céline Goormaghtigh, Isabelle Sarment-Migraine, Christian Scheidt.Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu'au 29 avril, http://www.saintgervais.ch/

    Et en marge du spectacle, le théâtre Saint-Gervais Genève  propose un CAFE MORTEL en compagnie du sociologue Bernard Crettaz et des acteurs de la troupe ce samedi 25 avril dès 17h au Café Gavroche !
    réservations au 022 908 20 20


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  • macoquelicot3.jpgNotre ami Pascal Rebetez a un talent pour donner des mots à ceux qui n'ont pas l'habitude de parler. Les amateurs de théâtre se rappellent probablement sa pièce fulgurante et aérolithique montée par le Poche en 2005: Les mots savent pas dire, dans une mise en scène de Philippe Sireuil. Une histoire inspirée par un fait divers.
    Quand sa mère meurt, dans une ferme des Pyrénées, Jeannot refuse qu'on l'emmène au cimetière et il l'inhume sous l'escalier de la cuisine avec une pelote de laine, des aiguilles à tricoter et une bouteille de vin. Pendant cinq mois, cloitré dans la maison avec sa sœur,  il grave sur le plancher de sa chambre un texte déstructuré et paranoïaque puis il meurt d'inanition. Ce n'est qu'après le décès de sa sœur vingt ans plus tard qu'on découvrira Le plancher de Jeannot, une œuvre d'art brut étonnante.
    Il y avait eu avant ça une autre pièce inspirée du réel. Le meilleur du Monde, imaginée d'après la trajectoire de Willi Favre, né aux Diablerets et médaillé d'argent en slalom géant aux Jeux olympiques de Grenoble en 1968. Une montée vers la gloire puis une plongée vers les enfers.
    Et encore avant, en 1987, Marie Coquelicot, créé au Festival de la Bâtie.
    C'est ce texte qu'on peut réentendre au Théâtre Saint-Gervais jusqu'au 8 mars, dans la bouche d'Isabelle Maurice, qui a voulu faire revivre ce monologue d'une femme simple. Elle s'est pour ça entourée de Muriel Décaillet dont la scénographie évoque l'enchevêtrement, « enchevêtrement des fils, des rituels, des tourbillons, des errances, des emballages et déballages de tout un chemin de vie chaotique », dit le texte de présentation, et de Pierre Miserez qui signe une mise en scène peut-être un peu éclatée.
    Marie Coquelicot est elle aussi inspirée d'un personnage qui a existé. Sa famille était voisine de celle de Pascal Rebetez qui était servant de messe à l'enterrement du fils handicapé et se souvient encore du père se jetant sur le cercueil. Il a imaginé la trajectoire de la sœur, forcément sordide. Inceste, coups, placement en Suisse allemande dans une ferme, mariage malheureux, coucheries, déceptions multiples...
    Mais il ne s'agit pas que d'une suite de malheurs. Le personnage de Marie Coquelicot ne se résigne pas, elle affronte, et les péripéties qu'elle raconte se teintent parfois d'humour dans la bouche d'Isabelle Maurice qui en fait une résistante.

    Marie Coquelicot, Théâtre St-Gervais Genève, rue du Temple 8, jusqu'au 8 mars, représentations à 20h30 sauf le dimanche à 18h et le 8 mars à 15h30. Relâche le 23 février et le 2 mars.

    (Publié aussi dans Blogres .)


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  • Peer Gynt par les ArtpenteursLà, il faut se dépêcher. Peer Gynt est joué jusqu'à ce soir seulement, au Parc Gourgas à Genève, sous chapiteau. C'est la finale d'un périple qui a mené la troupe des Artpenteurs dans une dizaine de villes.
    Avec la surprise de découvrir un jeune Ibsen bien différent de celui qu'on connaît: le réaliste traitant de problèmes sociaux, l'auteur de Une Maison de Poupées et de Hedda Gabler.
    Peer Gynt est une pièce fantastique avec des trolls, le diable, la mort. Le héros y vit des aventures truculentes avant de découvrir que l'amour sincère est le vrai sens de la vie.
    Bon, le message est un peu nunuche, et la quête de l'identité, un thème principal de la pièce, n'est pas vraiment approfondie par Ibsen.
    Ce qui fait mouche surtout dans le Peer Gynt des Artpenteurs, c'est l'amour de la vie et du spectacle. Masques baroques, mouvement, fougue, inventivité, un vrai moment de théâtre pour une intrigue picaresque et raccourcie (l'ensemble de la pièce aurait duré huit heures). Avec une grande efficacité dans l'utilisation des décors minimaux et des effets flirtant avec le théâtre de rue ou le cirque.
    Et cerise sur le gâteau, mon cousin est un des acteurs: René-Claude Emery. Son blog est ici . Que vouloir de plus?

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