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    Tout le monde tape sur le Dicker. Le dernier. Le livre de Baltimore. Pas de quartier. Beigbeder, Jean-Louis Kuffer, Yann Moix, Eric Chevillard, Le Temps, Le Nouvel Obs, etc.

     

    Défense et illustration de Dicker et de la critiqueHeureusement pour Dicker qu'il y a la photo. Dicker si beau dans les magazines. Il perd un peu ses cheveux, dit-on. Mais il est jeune. Encore trois ou quatre romans avant que ça devienne grave. Et d'ailleurs, même déplumé, ce sera encore du Dicker. Et Dicker, c'est très bien. Dans son genre.

     

    Autant le dire tout de suite, je n'ai pas lu son dernier opus. Mais ne pas avoir lu un livre n'a jamais empêché un critique d'en parler. (Innombrables exemples.) D'ailleurs, je ne suis plus critique depuis longtemps, depuis des lustres, les journaux dans lesquels je travaillais ont disparu, et moi, je lisais les livres que je chroniquais. Comment? Ils disent tous ça?

     

    Donc Dicker. Dicker dont j'ai lu La Vérité... Dicker à qui j'ai contribué à donner Le Prix de la société des écrivains genevois pour son premier roman, Les Derniers Jours de nos pères, (j'étais un des jurés) ce qui lui a permis de se faire éditer. Je suis donc fondé à en parler, on le voit. Non?

     

    Tant pis. Ça ne m'empêchera pas de signaler le problème qu'il y a avec Dicker et qui explique ces méchantes critiques. Un problème de genre.

     

    La faute au Grand prix de littérature de l'Académie français. Ça a tout confondu. Depuis, par la faute de l'Académie, on juge Dicker sur des critères, alors qu'il faut en utiliser d'autres.

     

    Dicker, c'est un page turner, un faiseur de thriller, un roi du roman de plage (c'est pas moi, c'est Rambaud, juré du Goncourt). Il est dans une lignée très honorable. Eugène Sue, Cecil Saint-Laurent, Paul-Loup Sulitzer, et, plus haut, Alexandre Dumas.

     

    C'est très bien, Alexandre Dumas. Mais personne ne songe à analyser ses livres comme on analyse un poème de Baudelaire, qui écrivait en même temps que lui. Alors qu'on analyse un Dicker comme un Michon ou un Quignard.

     

    Et voilà le malentendu. Qui s'est répandu en Suisse romande, sur les mêmes bases.

     

    De nombreux jeunes auteurs de Genève et Lausanne se sont rués dans l'ouverture Dicker. Les journaux favorables parlent des livres avant même qu'ils ne sortent: annonces, photos posées, belles gueules. Bien sûr, il faut quelques avantages personnels: beauté, culot, jeunesse et éventuellement tatouages. Ça n'existait pas avant, cette peopolisation des écrivains, et c'est très bien pour la littérature romande.

     

    Mais la critique n'est pas toujours tendre après lecture. Du coup, les auteurs s'insurgent. La critique, disent-ils, est nulle, elle ne comprend rien.

     

    Mais non. Simple malentendu. Elle a d'autres critères que ceux des romans de gare, c'est tout.

     


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  •   Blaise Hofmann, CapucineIl m'a fallu pas mal de pages du livre de Blaise Hofmann pour comprendre qui est réellement Capucine. Qui elle est réellement pour moi. Après son enfance en province, ses années de mannequin à Paris, la voici à Hollywood où elle joue, explique Hofmann, la femme de l'inspecteur Clouseau dans La Panthère rose.

     

    La femme de l'inspecteur Clouseau ? Je connais le film mais impossible de me faire une image précise. Donc, internet, recherche, et en quelques secondes, voici Capucine sur l'écran. Une grande et belle femme froide, qui joue la comédie pas trop mal, n'est pas ridicule du tout.

     

    Mais le problème, le sien, c'est que dès que l'écran s'éteint, on l'oublie, contrairement à d'autres actrices froides et belles qui brûlent sur la pellicule et dans les souvenirs (Ingrid Bergman par exemple).

     

    C'est un personnage, dirais-je, d'autant plus intéressant à biographer. Il y a non seulement l'ascension, la chute (sans mauvais jeu de mots : elle s'est jetée de son balcon) mais aussi la fabrication. Celle qui fait un mannequin parisien adulé à partir d'une provinciale qui a connu débuts difficiles à Saint-Germain des Prés d'après guerre (les caves à jazz, les photos publicitaires, les boulots de serveuse, de présentatrice de cabaret). Celle d'une ambitieuse qui aborde l'Amérique au culot pour devenir une star de Hollywood, laisse tout derrière elle, et a une chance extraordinaire : John Wayne s'extasie devant cette belle fille, la drague dans un restaurant français de New York, l'invite à sa table et la présente au producteur Charles Feldmann.

     

    Il sera son pygmalion. Assez âgé pour être son père, il la pousse à Holllywood, l'habille, lui fait prendre des cours, l'héberge chez lui, est son amant, lui fait un gosse et lui ordonne d'avorter. Il « dépense une fortune pour sa formation » et arrange des films autour d'elle, explique Dirk Bogarde dans son autobiographie.

     

    Ainsi, Capucine devient une star, excentrique, amie de Audrey Hepburn. Dès 1960, à 32 ans, elle joue les femmes tourmentées avec John Wayne, Woody Allen, Petter Sellers, David Niven, Fellini... Ça dure dix ans, dans la lumière, les flashs, la ferveur.

     

    Mais quand elle quitte Feldmann qui la tenait à bout de bras, sa carrière à Hollywood s'effondre. Ensuite, c'est la dégringolade, le repli à Lausanne dans l'appartement que Feldmann lui a acheté. Puis, des années après, le suicide.

     

    Il n'y a plus de biographie moderne sans implication de l'auteur. C'est une règle. Généralement, elle est d'identification. Emmanuel Carrère, par exemple, l'utilise avec Jean-Claude Romand dans L'Adversaire (ce faux docteur qui a tué femme, enfants et parents près de Genève), ou avec Limonov, l'écrivain et homme politique russe. Ça marche bien pour Carrère. C'est un maître du genre.

     

      Blaise Hofmann, CapucineBlaise Hofmann ne peut pas jouer sur ce ressort : Capucine est son opposée. Elle : femme, froide, peu sympathique semble-t-il, dépressive, potiche, finalement peu de talent sinon de se faire exposer en surface. Lui : tout le contraire. Peut-être, en cherchant bien, y a-t-il simplement de commun entre eux des débuts éclatants (chacun dans son genre) et, comme à chaque fois qu'il y a débuts éclatants, la question de durer - qui ne se pose pas du tout pour Hoffmann en ce moment - sinon peut-être dans son imaginaire, où je ne suis pas...

     

    L'implication de l'auteur est donc tout autre que de projection: il se met en scène en train d'enquêter, va sur le terrain, explore la ville d'enfance de Capucine, interroge ceux qui l'ont connue à Saumur, Paris et à Lausanne (et ne récolte finalement pas grand chose, comparé à la documentation abondante et précise qu'il a rassemblée sur son modèle et les époques qu'elle traverse ). Il se met à sa place aussi, écrit quelques parties de son enfance, de son adolescence à la première personne. On a déjà discuté dans les journaux de la réussite ou non de ce procédé.

     

    Ce qui m'intéresse plus, moi, c'est la question du genre.

     

    Il y en a un dans lequel Blaise Hoffmann excelle, où il est reconnu : le récit de voyage (Billet aller-simple, Notre mer, Estive, Marquises). Ici, il s'agit pour lui d'investir quelque chose d'autre : la biographie, un nouveau domaine, avec de nouvelles règles, de nouveaux procédés à connaître pour les adopter, les refuser, ou jouer avec eux.

     

    Capucine raconte aussi ça : la conquête d'un genre.

     

     

     

    Blaise Hofmann, Capucine, Zoé

     


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  • Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoéMondes d'enfa( )ce.

     

    Mondes d'enfance. Heike Fiedler évoque ses souvenirs d'enfance. La forme de son récit est intéressante, brute: des faits, des évocations, pas de sentiments ni de noms propres, tout ça mis encore à distance par la troisième personne. « Elle habitait un immeuble à quatre étages en briques rouges. » Une famille modeste en Allemagne dans les années 60 et 70. Des grands-parents qui ont des souvenirs dont on ne parle pas. Des photos qu'on redécouvre, avec un brassard à croix gamée cousu sur une manche.

     

    Monde d'en face. Heike Fiedler s'est installée à Genève dans les années 80. C'est de là qu'elle parle, de ce nouveau contexte, qui lui fait voir les deux univers dans lesquels elle a vécus, qui les lui fait dire pour ses filles dans ce texte. Les mondes d'en face, c'est ça, mais aussi et surtout les langues. L'allemand, le français, ce jeu de confrontation et de glissement entre deux (dans les livres paHeike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoérus d'Heike Fiedler, il y a par exemple zeitlautraum - tempsonlieu: poésies éphémères, Langues de meehr.)

     

    Heike Fiedler est également active dans la poésie sonore, la performance, l'écriture. Elle se produit seule ou avec de la musique liée à la scène de l'improvisation et de l'électroacoustique. Il y a dans Monde d'enfa()ce toute l'énergie et la force qu'elle met aussi dans ses apparitions scéniques.

     

     

     

    Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoé, postface de Julien Burri

     


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    Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadonCharlie, orphelin, jeune, travaille dans une poissonnerie et aime ça. Autour de lui, toute une galerie de portraits est tracée d'un crayon vif, le chef, la jolie vendeuse de fromages. On a aussi la description de l'activité. Qui sait ce que fait un poissonnier dans une grande surface? Qui le savait avant le livre d'Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon ? Qui pouvait s'imaginer tout ce que deviennent les invendus, tout ce qu'on jette alors que c'est encore consommable?

     

    Une fable et un bon documentaire, dit le quatrième de couverture du roman. C'est vrai. Il y a un réel intérêt dans cette description du monde du travail. Une description qui est plutôt rare en littérature, dans laquelle, on le sait, la plupart des personnages sont des bourgeois et la plupart des sujets des problèmes personnels (amour, ambition, déception...)

     

    Mais le livre n'est pas qu'un reportage. Un roman fonctionne avec de la tension. Ici, c'est Emile qui est chargé de l'introduire. Emile, jeune intellectuel, dont le point de vue est très différent de celui de Charlie.

     

    Emile a été universitaire, n'allait plus au cours, a laissé passer tous les délais, s'est fait virer. Puis il a étudié dans une école d'art. Artiste, mais non exposé. Emile, préposé au niveau zéro, le plus bas, celui des déchets, reste enfermé la nuit dans le grand magasin pour lire et prendre des notes. Révolté par le gaspillage alimentaire, il veut faire un travail artistique là-dessus pour dénoncer, expliquer.

     

    Emile l'intelligent et Charlie le naïf. Emile qui fait lire Charlie, qui va embarquer Charlie dans ses entreprises. Pour l'aider? Pour le manipuler? Qu'est-ce qu'Emile manigance vraiment?

     

    Le lecteur le découvrira en même temps que Charlie. Une force du livre est qu'on est projeté à l'intérieur du personnage principal. Son monologue montre non seulement ce qu'il voit, mais comment il le voit. Il y a un vrai travail littéraire de Brügger là-dessus: le langage est enfantin, naïf, les structures orales...

     

    Charlie est un grand garçon simple, bien plus simple que les autres gars de son âge, presque un peu attardé. Pas autant que le Charlie du roman Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, un livre qui raconte l'accès à l'intelligence (puis sa perte) d'un demeuré. Mais notre Charlie lui ressemble sous plusieurs aspects, et pas seulement dans le langage. Il est lui aussi naïf, sentimental, gentil.Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon

     

    Brügger n'a rien contre la gentillesse. Il l'illustre et la défend au contraire. Son Emile cite Marivaux : « Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez. » Les personnages de L'Oeil de l'espadon sont humains, les chefs et les collègues sont sympas. Un message sous-jacent du livre semble être celui-ci: la méchanceté individuelle n'existe pas, en tout cas chez les petites gens ; s'il y a quelque chose de monstrueux, de déréglé, c'est la faute du système.

     

     

     

    Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon, Zoé

     


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  • Marina Salzmann, SafranAprès Entre deux, qui avait attiré l'attention, suscité un débat sur l'écriture féminine et reçu le prix Terra Nova en 2013, Marina Salzmann revient avec un autre recueil de nouvelles personnelles aux ambiances étranges, Safran.

     

    Ses personnages sont des marginaux intégrés, rêveurs, décalés, blessés et poétiques. Quand il s'agit de femmes, elles sont fragiles, ont des tours de langage enfantins et une vision magique de l'existence. Elles cultivent leur étrangeté, leur rien d'excentricité, se laissent habiter par une folie douce, entre magie de conte de fée, perceptions extra-sensorielles et paranoïa.

     

    Le monde tout autour est menaçant, avec un petit côté futuriste et concentrationnaire. Chantiers envahissants, sonores, bruyants, surveillance GPS, atmosphère d'après catastrophe. Perte de sens aussi : « On ne peut que constater que les mots se sont terriblement éloignés des choses. »

     

    Ces textes intègrent des chats, une poule, un cochon et des musiciens. On y trouve aussi des récits de voyages, des événements quotidiens, des descriptions ou des évocations qui semblent autobiographiques, comme celle d'une grand-mère racontée par une narratrice.

     

    Mais ce ne sont pas des nouvelles traditionnelles, dont on sait qu'une construction rigoureuse, encadrMarina Salzmann, Safranée, est considérée comme une des vertus cardinales. Quand l'auteur tente de suivre un canevas plus classique ou plus convenu, en recherchant des effets, cela me semble moins réussi (l'histoire de celui qui congèle sa mère morte pour continuer à toucher sa retraite).

     

    Je préfère les textes où Marina Salzmann procède par glissements, digressions, retours. Cette méthode dans laquelle elle est excelle ne nuit pas à l'unité, qui est du ton, de la personnalité, du regard un peu décalé et qui cherche à se surprendre.

     



     

    Marina Salzmann, Safran, Editions Bernard Campiche

     


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