• M'occuper de monter ce blog m'amuse tellement que j'y passe toutes mes heures. Ca tombe bien. J'étais un peu désoeuvré. En attente de mon prochain livre, La leçon de choses en un jour, qui doit paraître dans deux ou trois semaines. L'excitation d'avoir terminé le texte, vu la couverture, corrigé les épreuves, est retombée. La dépression post partum qui suivra la publication n'est pas encore venue. Me voici en quelque sorte dans des limbes. Des limbes, qui au lieu de se situer entre la terre - cette vallée de larmes! - et le paradis, se placent entre le nirvana du fantasme et le retour à la réalité. Bon.
    Mon désoeuvrement était accentué par le fait que j'ai terminé dans l'intervalle le premiet jet du texte suivant, qui doit être en quelque sorte une suite à La Leçon de choses en un jour. Je vous explique. J'ai le projet d'une série de livres qui racontent une journée dans la vie d'un narrateur, placée tous les sept ans. Le fil rouge est la question de la langue. Comment trouver peu à peu sa langue propre dans la jungle des parlers qui nous parasitent depuis l'enfance, au fur et à mesure des milieux que l'on fréquente. C'est de l'autofiction. Dans La leçon de choses, le narrateur (qui, évidemment, n'est pas sans me ressembler) a sept ans. Dans le manuscrit suivant, il en a quatorze. Ca peut continuer un petit moment comme ça.
    J'ai du matériel bien sûr, accumulé depuis des années, des notes, des plans, des journaux intimes, des bouts de texte à insérer ici ou là. Comme tout est un peu intriqué, j'avais commencé à écrire Parures (le titre provisoire de la suite) il y a plusieurs années déjà, mais je ne pensais pas finir sa première mise en place si rapidement. La faute au mois d'août pourri. En montagne, il n'y avait qu'à bourrer de bûches le fourneau en pierre ollaire, lire (London Fields et L'information de Martin Amis, par exemple, un écrivain excitant et important) et écrire. Puis le manuscrit bouclé, que faire? Je ne pouvais pas commencer tout de suite à le retravailler, il faut un peu de recul. Alors écrire la suite ou tomber malade. C'est ce que je me suis empressé de faire. Je me suis arrangé pour accueillir un méchant virus qui m'a affaibli pendant trois semaines et mis dix jours au lit. J'en suis ressorti avec le projet de ce blog. Une bonne idée, manifestement! L'énergie, l'envie, le plaisir reviennent.


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  • Quand Voltaire écrit Candide, il a soixante-quatre ans. Le conte paraît anonymement, et Voltaire s'empresse de renier ce livre que l'Europe entière s'arrache et lui attribue. "Il faut avoir perdu le sens, écrit-il dans sa correspondance pour m'attribuer cette coïonnerie."
    Pourquoi ce désaveu ? C'est que le roman est frivole. Voltaire a une réputation de grand écrivain, construite sur les genres nobles. Il veut bien signer des tragédies, des épopées, des livres d'histoire, de la philosophie. Pas Candide.
    Rythmé comme un dessin animé de Tex Avery, libre, ironique, libertin, savoureux, ce texte entrait mal dans l'oeuvre officielle de l'homme illustre. Pendant trente chapitres, Candide, jeune naïf, ne cesse en effet d'y être chassé, fessé, poursuivi, de parcourir le monde en provoquant bien malgré lui une catastrophe après l'autre.
    Tout commence dans le château imaginaire de Thunder-ten-tronckh, en Westphalie, un genre de paradis terrestre pour notre héros, d'où il est chassé à grands coups de pieds dans le derrière: il laissait ses mains s'égarer sur mademoiselle Cunégonde, la fille du baron, et peut-être bien sa cousine à lui.
    Candide affronte alors la guerre, un tremblement de terre, un autodafé, retrouve sa Cunégonde devenue la maîtresse partagée d'un riche marchand juif et du grand inquisiteur, les tue tous deux, s'enfuit, perd Cunégonde, visite l'Eldorado, retrouve Cunégonde, et finira, bien plus tard, par être sage.
    Finalement, Pangloss, son précepteur lui démontre que tout ce qui est arrivé était pour le mieux. "Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."
    Voici une fin bien philosophique. C'est que la vivacité, les rebondissements, les drames, les coups de théâtre, tout sert à Voltaire pour démontrer. Cet écorché vif est un rageur qui sait où frapper pour faire mal.
    Au passage, il égratigne Rousseau en nous menant chez des sauvages d'Amérique du Sud, les Oreillons. Candide y voit des filles nues qui se font mordre les fesses par des singes. Pour les délivrer, il tue les amants de ces dames, et on veut le manger. Il en réchappera, mais son valet aura eu le temps de démontrer brillamment que la loi de la nature, c'est le meurtre et le cannibalisme.
    L'adversaire le plus directement visé est cependant Leibniz, le philosophe inspirateur du providentialisme. Cette doctrine soutenait que le mal était relatif, que tout servait à quelque chose, que Dieu s'occupait du bonheur des hommes. Bref, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
    Or, Voltaire déteste les systèmes et ne croit pas que le Grand horloger s'occupe des hommes. Cet intellectuel engagé observe le monde: guerre de sept ans, fanatisme religieux, malheurs publics. Contre l'optimisme béant, il crée Candide: une machine de guerre, qui oppose aux concepts froids de la métaphysique une sensibilité humaine écorchée.


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  • Une licenciée ès lettres de mes connaissances, m'annonçant son mariage en robe blanche et avec un pharmacien, a cru qu'il fallait se justifier. « Je fais, me dit-elle en minaudant, une crise de bovarysme. » Ce commentaire a de quoi laisser perplexe. Un dictionnaire a pu me confirmer qu'effectivement, son effet était manqué. Elle voulait sans doute dire : une crise de romantisme. Peut-être à cause de la robe (rubans, fanfreluches et dentelles). Ou d'Emma, qui pour faire honneur à son prénom, veut aimer et se marier à minuit avec des flambeaux...
    Mais le bovarysme, chère amie, ce n'est pas ça. C'est une insatisfaction romanesque. 
    Relisez Flaubert. Vous y vérifierez que Madame Bovary se gorge en effet d'une imagerie romantique et se jette dans des rêveries qu'elle cherche à incarner. Quelques colifichets lui semblent le luxe du monde et elle s'endette pour ça. Un propriétaire rustaud lui sert de chevalier hardi. Un clerc falot de page transi. Tout ça parce qu'elle a l'esprit autant farci de romans que Don Quichotte. La différence est que ce sont des livres d'amour, pas de chevalerie. 
    Pourtant les résultats convergent et les deux héros ont des attitudes parallèles : confrontés au prosaïque de l'existence, ils transposent la réalité. Chacun tente de reconstituer le monde imaginaire que les romans ont créé. La morale de ces deux histoires est claire : lisez, relisez tant que vous pouvez, mais pas de mauvais romans ! Ils obscurcissent, alors que les bons éclairent.
    Oui, relisez Flaubert, chère amie. Car en effet, peut-être avez-vous de bonnes dispositions au bovarysme. Mais avant de s'engager plus avant, il est bon de se souvenir que celles-ci mènent surtout à l'adultère.
    Votre modèle se laisse assez facilement séduire par un propriétaire, qui, à peine la désire-t-il, se demande comment s'en débarrasser,et la lâche au lieu de s'enfuir avec elle. Puis un jeune clerc romantique, Léon, qui a été un amour platonique envoûtant, revient de Paris, dégourdi, pour la baiser dans un fiacre. Mais tout compte fait, près de lui, elle retrouve les platitudes de son mariage avec un ennuyeux petit mari médecin et complètement imbécile.
    Sans doute, Emma recherche-t-elle désespérément les frémissements du coeur. Mais les hommes ? Que veulent les hommes ? Flaubert semble avoir une idée assez précise là-dessus, si on en croit ses multiples allusions aux palpitations du sexe. Tout est édulcoré, question d'époque. Mais quelle quantité de symboles !
    Dans leur première rencontre, Emma et son futur mari, rougissants, cherchent ensemble, accroupis, la cravache de l'homme. Les mâles qui pensent aux dames tripotent des cannes. Emma palpitante flaire les cigares d'une beau vicomte qui les a perdus. Les cigares, d'ailleurs, surgissent toujours aux moments cruciaux...
    On sait bien que Flaubert ne pensait qu'à deux choses. La deuxième était la littérature. Je ne vous ferai pas l'injure de rappeler le fameux gueuloir, les heures d'écriture acharnées afin d'obtenir une phrase parfaite... Il ne se raccrochait qu'à ça. Son époque entière lui semblait un concentré de bêtise et d'idées reçues. 
    Ainsi, dans Madame Bovary, aucun personnage ne peut s'empêcher d'aligner des sottises. Mais c'est surtout, sachez-le bien, future épouse d'apothicaire, le pharmacien qui les concentre. Positiviste, anticlérical et grand admirateur des philosophes du XVIIIème siècle, il est le représentant de cette bourgeoisie que notre auteur détestait, et qui triomphe à la fin en recevant le comble des félicités : la croix d'honneur !
    Mais elle vaut bien, finalement, la robe blanche qui est le comble des vôtres... Pour l'instant !          
                                                                                                                


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