• A Genève où je vis, les notes à l'école primaire avaient été supprimées au profit d'annotations. On vient de les rétablir suite à une votation populaire, revenant par là même aux principes de l'autorité et du mérite. Une bonne chose ? Il faut voir ce dont on parle.
    Il y a une autorité qui est le droit de commander, le pouvoir d'imposer l'obéissance. Mais il y en a une aussi qui consiste à servir de référence et de règle par le mérite reconnu (je me sers du Petit Robert pour ces définitions).
    Par exemple, si je travaille avec un charpentier pour faire le toit de ma maison, je reconnais son autorité en la matière. Je ne la reconnais plus s'il veut me forcer à adopter sa religion ou ses idées.
    L'autorité de l'enseignant est ainsi produite logiquement par sa compétence. Je ne vois aucun problème dans cette autorité si elle est fondée. La question se pose pour l'autre autorité, celle qui consiste à imposer l'obéissance pour l'obéissance. Question surtout posée par certains élèves, d'ailleurs, pour qui il ne s'agit pas de savoir si le prof est capable en maths ou en français mais d'affronter le monde entier, et qui ne veulent voir dans l'autorité que celle du commandement, contre quoi ils s'insurgent et qu'ils convoitent tout à la fois. Profs, mères, pères, flics, tous semblables, figures du pouvoir. Je le sais par la pratique, j'enseigne. On a ainsi affaire à certaines gens qui, par la contestation ou la provocation systématiques, veulent faire du prof l'outil de leur appétit de pouvoir à eux, le vieux lion à vaincre dans le but de prendre le contrôle de la classe. Question de s'assurer la maîtrise du territoire et de fixer les règles qui le gèrent. Ils créent eux-mêmes une autorité de commandement à quoi les enseignants sont bien loin d'aspirer, lui donnent de l'importance pour s'en emparer à leur profit. Les notes se situent tout à fait dans ce débat-là puisqu'elles sont un outil de pouvoir. Elles ne disent pas : le maître est compétent, mais : le maître est supérieur parce qu'il peut sanctionner, classer, sélectionner. Grâce à elles, on renforce le droit de commander de l'enseignant et son pouvoir d'éliminer. Le vieux lion peut regarder venir plus tranquillement les lionceaux ambitieux. Mais en ce qui concerne la compétence, qui est la seule autorité légitimement acceptable...


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  • Dans cette saga, De la graine à la courge, qui a coûté à l'auteur vingt ans de travail, il parle de lui-même. (Arthur Bibi, De la graine à la courge, Editions de la Vocation)

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  • J'aimerais vous parler d'un traître absolu. Juif, collaborateur, indicateur de la Gestapo, homosexuel, alcoolique,  séminariste défroqué, faible et brillant. Maurice Sachs. Etre instable né en 1906, tellement doué que l'ensemble de ses qualités l'ont toujours empêché d'écrire l'œuvre qu'il a tant convoitée. Un homme qui a trompé l'un après l'autre tous ceux qu'il a aimés et qui a fini délateur professionnel, livrant aux nazis des porteurs de tracts d'une organisation antifasciste bavaroise,« La rose blanche ». Médiocre dénonciateur, en plus.  Mauvais provocateur, inventeur de complots bidons. Ses amis allemands pas dupes ont fini par le fourrer dans une prison de Hambourg d'où il n'est sorti que pour mourir, en 44, à l'arrivée des Alliés. Avant qu'ils n'apparaissent, les Allemands ont fait partir les prisonniers en colonne vers Kiel. Après un jour de marche, Sachs, épuisé, ne pouvant plus suivre, a été abattu d'une balle dans la tête. 
    De cette existence gâchée, Maurice Sachs a pourtant tiré avant sa mort un chef-d'œuvre autobiographique. Le Sabbat
    Ce livre est un régal pour les amateurs d'anecdotes et de name dropping. Jacques Bizet, le fils du musicien et de madame Straus, chez qui Proust avait fait ses débuts dans le monde. Cocteau et Gide que Sachs a essayé de séduire, Maritain qui l'a converti au catholicisme. Max Jacob. Tous ceux qui fréquentaient en leur temps Montmartre, Montparnasse, la Nouvelle Revue Française, le Boeuf-sur-le-Toit.
    Et puis quelle confession ! Quelle sincérité ! Quelle intelligence claire et englobante, quelle lucidité dans la description des facettes d'une personnalité si complexe, d'une nature si malléable !
    Bien sûr, ce premier de classe extrêmement doué s'abandonne aux influences formelles, vise parfois à l'effet. Une caractéristique qui le rend frère de la création littéraire contemporaine ! D'ailleurs les années que nous vivons, inquiètes, fluctuantes, fascinées par la relativité des valeurs, par les compromissions et par les marginalités involontaires, devraient l'ériger en maître.                                                                                            


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  • J'ai fini le livre d'Eric Masserey. Court mais dense. Et complexe. Le vieil et aveugle Gaspar Camerarius (le nom vous dit quelque chose ?) engage la jeune Pélagie pour qu'elle lui fasse la lecture d'Anna Karénine. Une relation d'amitié ou d'amour se noue peu à peu entre le vieil homme mourant et la toute jeune fille de dix-neuf ou vingt ans. Ensemble ils partent pour Salonique où Gaspar veut retrouver une senteur de mer venue de son enfance, puis pour Kasos, où Pélagie est née, dont elle veut lui donner les odeurs. Kasos où meurt finalement Gaspar.
    Derrière cette histoire simple, les fondements sont subtils et ambitieux. Le texte s'interroge sur le rôle de la littérature. Un questionnement qui passe ici par l'expérience des limites. 
    Gaspar a toujours vécu dans les livres. D'une famille séfarade exilée d'Espagne en 1492, qui s'est finalement installée à Salonique, dans la librairie, avant de quitter l'endroit quand Gaspar a sept ans. Puis vient la guerre et, pour Gaspar, le Lager dont il réchappe. Mais il ne se souvient plus de rien quand il en sort. Il est recueilli par Constantin Levine, dont le récit de la mort ouvre le livre, Constantin qui tient une Librairie-Buchhandlung-Bookshop et lui enjoint, pour travail initial, de coller la première édition russe et reliée d'Anna Karénine, qui avait paru en feuilleton dans Le Messager. Depuis, ce roman et quelques grands autres (Le Quatuor d'Alexandrie, Pays de neige, La Chute, Mémoires d'Hadrien...) peuplent la mémoire de Gaspar, lui servent de passé et de présent. Il y a un autre niveau encore, les relations entre Gaspar, Komako, sa femme japonaise, et Constantin dont elle devient la maîtresse, à cause sans doute de l'impuissance de Gaspar suite à l'assassinat par un officier allemand de la femme vénale à qui il venait de faire l'amour pour la première fois de sa vie. Une relation triangulaire sur fond d'Anna Karénine, qui interroge le roman et se mêle à lui. Et puis également, suggérée, esquissée, l'histoire des juifs séfarades.
    Complexe, donc, on le voit, Le Sommeil séfarade. Un concentré de littéraire. Un texte évocateur et intéressant, habité de citations et d'échos. Un roman qui ne conclut pas, qui ouvre des voies en nombre. Et donne notamment envie de relire Anna Karénine (858 pages dans l'éditions de la Pléiade).


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  • Le roman L'Oeil du Crapaud parle d'un peintre qui voit des crapauds partout. De plus, il boit, mais ça n'a rien à voir. Il est amoureux d'une jeune fille au pair suisse allemande qui s'appelle Iris (finesse onomastique: réseau du regard), se la fait souffler par un jeune homme beau, intelligent, doué, créatif, séduisant, et s'étonne beaucoup. Entremêlant subtilement l'histoire d'allusions au péché originel, ce texte d'une grande animalité nous fait regretter que son auteur se consacre dorénavant à sa deuxième passion: les cuisses de grenouilles. (A.B., L'Oeil du Crapaud, Editions de l'Aire)


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