• Je déguste à petites gorgées Des geôles de Jean-Yves Dubath (BSN Press) : Albert Wasser en prison et ses visions fantasmatiques sur la belle Brigitte, l'innocente Brigitte, pour qui on craint le pire. Parce que « Wasser systématisa la guerre qui le conduisit aux assassinats. » Et plus loin : « Wasser, tuant parce que tout ce qui se trouvait dans le domaine de ses disponibilités immédiates ne l'amusait plus. » Brigitte Rietberger accompagne Wasser dans une permission de deux heures à périmètre défini. Ils trouvent une forêt, une clairière, une bâtisse forestière, où répète un chœur d'hommes. De là s'organisent les fantasmes de Wasser. « Attends, laisse-la un peu au copain. »
    Sur ça plane le docteur Raoul Aeschlimann. Et une perruche calopsitte nommée Juliette...
    La prochaine gorgée à l'heure où le soleil se couche, comme une goutte savoureuse de vieille lie.


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  • Nouaison. « Nouer (verbe intransitif): passer à l'état de fruit. » Il s'agit dans ce livre de Sylvia Härri de conception, d'enfantement, de naissance. Mais rien de niais, rien de mièvre. (On peut le craindre avec de tels sujets.) Rien de poético-précieux. (On pourrait le craindre avec ce titre.) Tout est profond, signifiant. De courts chapitres ramassés évoquent les difficultés physiques à concevoir, l'envie d'enfant, le corps, ses troubles, ses dérèglements, la médecine, l'intervention, la grossesse. La forme est allusive, l'écriture dense. Nouaison est un de ces livres qui parviennent à saisir du sens, de la gravité, à refléter ce qui fait l'importance, l'intérêt et le tragique de la vie.

     

    Silvia Härri, Nouaison, Bernard Campiche éditeur

     


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    Écrits du Valais 1572-2014
    Pascale Güdel, Alain Bagnoud, Antonin Moeri, Pascal Rebetez

    Ecrits du Valais à la Cave Valaisanne - Fureur de lire Lectures alpines
    JEUDI 28 MAI
    La Cave Valaisanne
    18h30

    Kaléidoscope à la fois nuancé et éclatant, l’anthologie Écrits du Valais (éd. d’autre part) présente les textes d’auteurs, bien vivants ou disparus, francophones et germanophones, connus ou anonymes, qui se répondent au-delà des différences de genres et d’époques. Le maillage serré et chamarré de l’expression littéraire de ce morceau de territoire particulièrement fécond, tant les plumes sont nombreuses et de qualité, entre glacier du Rhône et lac Léman, sera défendu par quatre lecteurs, dans un petit coin de Valais au cœur de Genève.
    Durée: 1h00


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  • Jean Chauma, A platLivre après livre, Jean Chauma creuse son sillon. Il a un champ bien à lui, nourri par des expériences antérieures, du temps où il était voyou. Ce milieu-là, celui des années 70 et 80, est son Combray.

     

    Le héros de son dernier roman, A plat, s'appelle Jean. C'est un colosse. Il vit maritalement avec une femme qui a trois filles d'une union antérieure. Elles l'appellent « papa chéri », ça ne lui déplaît pas.

     

    Jean Chauma, A platJean a cent kilos, une gueule de brute, des complets bien coupés. Il est bien intégré dans sa banlieue, boit l'apéro avec les flics, visite ses beaux-frères, un Arabe qui tient un boui-boui, un autre qui possède une salle de jeux, fait la tournée de ses sœurs, dont celle qui est assez mal vue dans la famille parce qu'elle a décidé de s'élever socialement et de faire des études : elle a passé un CAP de coiffeuse-esthéticienne.

     

    Jean a le temps. Il ne travaille pas. Mais de temps en temps, il s'affuble d'un postiche et braque une bijouterie avec un de ses beaux-frères et un ami d'enfance.

     

    A plat raconte une de ses journées. Qui finira mal. Parce que la cible est mal choisie. Parce que Jean se met à réfléchir.

     

    Cette montée vers le braquage n'est pas le seul intérêt du livre. Chauma excelle à dépeindre les voyous de l'intérieur, leur vision de la vie, leur sens de l'instinct, et à dépeindre par petites touches les relations hiérarchiques de la banlieue.

     

    A plat, Jean Chauma, fictio, BSN press.

     


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  • Pierre-André Milhit, 1440 minutesPierre-André Milhit, poète, s'est lancé dans un projet d'envergure un peu fou : écrire un poème pour chaque minute que compte une journée. 1440 minutes. C'est le titre du recueil, qui compte, donc, autant de poèmes, et donne un livre de 495 pages, épais et délicieux, paru aux éditions d'autre part.

     

    Milhit aime les contraintes et s'y est exercé dans ses deux derniers recueils, L'inventaire des lunes et La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure. Dans 1440 minutes, il y frotte aussi sa fécondité.

     

    Chaque poème est constitué par six phrases, dont la dernière, et la dernière seule, commence par un je. Contrainte qui interroge l'inventivité du poète. Et de l'inventivité, Milhit n'en manque pas, joignant un don d'observation à des images savoureuses, sans clinquant, justes.

     

    On peut lire son recueil à la suite, pour apprécier justement cette créativité. On peut aussi se demander ce qui s'y passe à la minute que l'on vit. Tenez, il est maintenant 10 heures 06.

     

    10 h 06 La colline est dans son bel hiver de vent et de grisaille. Un petit carré de vigne joue une saynète de printemps sous un maigre soleil. La mésange et le lézard font que c'est bien ça la vie. La chaille d'ardoise craquèle et suinte le réveil. Le tambour et le fifre s'exercent pour un prochain vignolage.

    Je vais dire à Rilke que c'est l'heure de déguster la rèze.

     

    Pierre-André Milhit, 1440 minutesLe temps de recopier ça, et il est 10 h 11. On se retrouve une page plus loin (page 219).

     

    10 h 11 Il ressort de ce temps une fatigue extrême des animaux. On voudrait évacuer l'anxiété de la neige sale et du sérac effondré. La migration des rapaces a dû changer de trajectoire. Les jeunes filles de la ville renoncent aux fiançailles. Les jeunes hommes font la guerre aux infidèles et aux mendiants.

    Je toise la fin du monde et lui dis de se taire.

     

    Pierre-André Milhit, 1440 minutes, éditions d'autre part

     


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